N°55 | Vaincre

Joël Thierry
« Je t'écris dans le fond d'un trou »
Joël Thierry, « Je t'écris dans le fond d'un trou », Presses universitaires de Rennes

Encore une correspondance de guerre, diront certains. Oui, mais cet épais volume se distingue par son ampleur (plus de six cent cinquante lettres), par la période couverte (du 8 novembre 1913 au 8 avril 1919), par le fait que son auteur traverse toute la guerre comme simple 2e classe dans l’infanterie, toujours dans des unités de première ligne, effectuant plusieurs stages qui illustrent bien l’extraordinaire évolution de la « reine des batailles » pendant le conflit (grenadier, signaleur, mitrailleur…), parce qu’il est blessé à plusieurs reprises et a séjourné plusieurs fois dans les hôpitaux de l’arrière… Bref, une « vraie » guerre, pas celle d’un « planqué ».

L’ouvrage est organisé en douze chapitres chronologiques, de l’avant-guerre (« Le service militaire, octobre 1913-juillet 1914 ») à l’immédiate après-guerre (« De l’armistice à la démobilisation, novembre 1918-avril 1919 »). Au fur et à mesure, le lecteur suit Joël Thierry pendant la bataille des frontières, en Argonne à l’hiver 1914-1915, à Vauquois en 1915, en Champagne mais aussi à l’hôpital, pratiquant la guerre des mines au milieu de l’année 1916, à Verdun pour la phase de contre-offensive française à l’automne, au Chemin des Dames au premier semestre 1917, à La Courtine, encerclant les soldats russes révoltés à l’été, à la bataille de La Malmaison à l’automne, lors de la reprise de la guerre de mouvement au début de l’année 1918, en direction de la Meuse à l’automne. Un parcours exemplaire. Et pourtant, bien qu’il reçoive deux citations, c’est toujours comme 2e classe que Joël Thierry rentre dans son village, près de Coulommiers.

Présentée par Yann Lagadec, cette correspondance est accompagnée d’un certain nombre de graphiques statistiques éloquents, comme celui qui montre les grandes phases de la guerre pour Joël Thierry : la très grande diversité de ses activités est significative (« On l’oublie trop souvent, y compris pour le simple fantassin, la guerre n’est pas faite que des temps en première ligne »). Globalement (mais est-ce une façon de présenter les choses à ses proches restés au village, ou une attitude que l’on peut considérer comme largement partagée par d’autres soldats ?), Joël Thierry semble surtout résigné ; il respecte la hiérarchie et obéit aux ordres, mais ne se lance pas dans de longues diatribes patriotiques. Il attend la fin du conflit. Les opérations sont peu décrites (il raconte la guerre à son niveau de simple soldat), mais la mort et la misère sont bien présentes. Sa principale préoccupation reste le fonctionnement de l’exploitation familiale. Une correspondance, valorisée par de nombreuses notes explicatives et complémentaires, qui mérite absolument de figurer dans toute bonne bibliothèque sur la Grande Guerre.

PTE

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