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N°35 | Le soldat et la mort

Thibault Lavernhe

Quand j’entends le mot « valeurs »

Les mots ne sont pas neutres. Mots béliers, mots émotions, mots slogans… La politique manie à merveille ces nuances pour façonner son message, en s’imposant ou en enfermant son adversaire. Parmi ces catégories existe celle des « mots piégés ». Assurément, le mot « valeurs » en fait partie, faisant dire au philosophe Rémi Brague à son sujet : « Lorsque j’entends le mot “valeurs”, je sors mon revolver1. » Formule choc, qui résonne durement aux oreilles de militaires pour qui ce terme renvoie naturellement à un champ lexical noble… Mais à bien y regarder, l’institution militaire n’échappe pas à l’emploi incantatoire de ce mot dans sa communication interne et externe, tombant ainsi, à son insu, dans un piège sémantique qui contribue, selon nous, à affaiblir son message. Flou, subjectif et employé tous azimuts, le mot « valeurs » est un fourre-tout contre-productif pour le message des armées et le lien armée-nation. Pour exprimer ce qu’elle veut dire à la nation et aux siens, l’institution doit trouver les bons mots !

  • Une notion fourre-tout

De quoi s’agit-il ? Le dictionnaire indique que les « valeurs » renvoient à « ce qui est posé comme vrai, beau, bien, d’un point de vue personnel ou selon les critères d’une société, et qui est donné comme un idéal à atteindre, comme quelque chose à défendre » (Larousse). D’emblée, cette définition appelle une précision : les valeurs en soi ne sont rien tant qu’elles ne sont pas définies, « posées ». Alors, quelles sont donc les valeurs des militaires ? Tour d’horizon.

Pour la Marine nationale, les quatre termes de sa devise, « Honneur, Patrie, Valeur, Discipline », font de facto office de valeurs cardinales depuis leur exégèse dans le Livret des valeurs distribué à partir de 2011 à tous les nouveaux engagés – on note au passage que la « valeur » est donc une des « valeurs »… En explorant le site Internet « Être marin », et plus précisément sa page « Valeurs »2, on découvre que les « valeurs » sont aussi celles de la vie en équipage, du dépassement de soi, du sens des responsabilités ou encore de la découverte de nouveaux horizons. On y apprend également qu’être marin, c’est un mode de vie, c’est être professionnel et c’est faire partie d’un équipage3, ces trois caractéristiques devant donc implicitement être comprises comme des « valeurs ». Tout cela est effectivement au cœur de ce métier, là n’est pas la question, mais en quoi cela est-il particulièrement « vrai, beau, bien » et pourquoi ces traits plus que d’autres ?

Sur le site de l’armée de terre4, on découvre un Code du soldat dont le texte de présentation prône comme troisième principe majeur de « servir la France et les valeurs universelles dans lesquelles elle se reconnaît ». Cette fois, les valeurs seraient universelles, mais pas complètement puisque sélectionnées par notre pays. Sans définition, on suppose qu’il s’agit du triptyque de la devise nationale. On notera toutefois que le texte du Code du soldat n’emploie à aucun moment le mot « valeurs » : seules des vertus telles que l’honneur, la franchise ou encore la loyauté sont mentionnées.

Dans la rubrique « Nos valeurs » du site de l’armée de l’air5, on apprend que celles-ci sont le « respect, l’intégrité, le service et l’excellence ». Encore des notions certes nobles, mais dont le choix paraît assez arbitraire au milieu de la longue liste des qualités, car il s’agit bien ici de qualités, que cultive le militaire.

Pour terminer ce tour d’horizon là où nous l’avions commencé, revenons au Livret des valeurs de la Marine, dans lequel il est indiqué au chapitre « Honneur » que « l’honneur est un sentiment qui pousse à agir pour respecter et faire respecter les valeurs communes de la Marine. Valeurs auxquelles le marin croit et qui le portent à être digne, courageux et loyal » ; puis au chapitre « Patrie » qu’« en faire partie, c’est aussi être attaché aux valeurs de la devise, “Liberté, Égalité, Fraternité” et au respect de la dignité de la personne humaine ». N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Les renvois entre notions et les sauts du particulier à l’universel achèvent de brouiller les pistes.

Au bilan, ce bref tour de rade suffit à nous convaincre que les contours de cette notion sont pour le moins plastiques. Et si l’on demandait à n’importe lequel d’entre nous quelles sont les « valeurs » de son armée, la réponse serait très certainement du type « pour moi, les valeurs c’est… », ajoutant de nouvelles entrées à cette longue liste. Ainsi, sans atteindre la malhonnêteté et le contre-témoignage de certains politiques « qui, devant les micros, se gargarisent de “valeurs” dont, d’une part, ils ne fournissent jamais une définition un peu solide et dont, d’autre part, ils n’ont cure dans leur vie privée »6, force est de constater que les militaires subissent la difficulté à définir ce dont ils parlent lorsqu’ils utilisent ce mot.

  • Une notion qui nous isole

On le voit, le subjectivisme est consubstantiel à la notion étudiée. D’où le piège. Comme le dit Rémi Brague, « le mot n’est pas neutre, mais il est piégé. Il insinue, en effet, la représentation d’un radical subjectivisme, selon lequel c’est nous qui conférons une valeur, qui donnons le prix aux choses »7.

Premier aspect du piège, premier facteur d’isolement : il découle de ce subjectivisme une sorte de communautarisme par défaut autour de la notion de « valeurs ». En effet, celles présentées par les armées seraient d’une certaine manière celles d’une tribu qui tente de séduire par ses codes : plus ou moins consciemment, nous offrons ainsi à la jeune génération une image attirante car identitaire. Certes, nous l’avons vu, les références à l’universalisme de certaines valeurs partagées par tous les Français ne manquent pas, mais, en creux, l’exclusivité de celles du groupe est palpable. Rien de nouveau pourrait-on dire : le marquant « communautaire » a toujours été présent dans la communication des armées, depuis l’armée de mer offrant à ses recrues de s’extraire du monde pour servir « loin, longtemps, souvent et en équipage » jusqu’aux troupes parachutistes utilisant le slogan « Ma fortune : la gloire. Mon domaine : la bagarre ». Certes. Mais à l’époque, point d’emphase conceptuelle avec un recours aux « valeurs ».

Second aspect du piège, second facteur d’isolement : qui dit valeurs dit concurrence – « nous n’avons pas les mêmes valeurs » – et défense – « défense des valeurs de la vie, de la France… ». Pensant fédérer, nous entrons au contraire inconsciemment dans un repli, avec un syndrome d’encerclement. Ainsi, selon l’amiral Pierre Lacoste, « il faut honorer, défendre et promouvoir les valeurs et les atouts de la Marine, car une majorité de nos concitoyens, y compris au niveau des responsables politiques et des membres de l’administration, la connaissent mal et se désintéressent de son avenir »8. Promouvoir, oui, mais défendre, pourquoi ? Et contre qui ? Qui, en effet, attaquerait les principes et les vertus individuelles mis en avant par les armées, qui sont largement partagés à défaut d’être vécus ? À part quelques marginaux, personne. Mais la sémantique « valeurs » pousse malgré elle l’institution à la défensive.

Ce faisant, il nous semble que le lien armée-nation est malmené : émanation de la nation, l’armée cultiverait-elle des valeurs exclusives qu’il faudrait défendre ? Non. Elle met en œuvre des principes qui fondent sa force (on se souvient de la fameuse formule « la discipline faisant la force principale des armées… » de l’ancien Règlement de discipline général), s’appuie sur des piliers ou encore cultive de façon pratique des vertus présentes à l’état brut dans notre nation. Le seul « marquant » exclusif est l’esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême. Mais il s’agit d’un devoir, pas d’une « valeur ».

  • Au-delà des « valeurs »

Mais alors, comment nommer ces vertus, ces qualités, ces principes, ces forces qui animent les militaires, sans tomber dans le piège du mot guimauve qu’est « valeurs » ?

Tout d’abord, en réfléchissant au sens des mots pour éviter l’écueil du subjectivisme. À cet égard, les considérations du général Lalanne-Berdouticq lors de son discours de clôture d’un séminaire de l’Institut des hautes études de défense nationale (ihedn) en 2015 sont ici très pertinentes. Il relevait que « discutant avec plusieurs d’entre vous pendant la session, j’ai une nouvelle fois constaté que les mots n’avaient souvent pas le même sens pour l’un et pour l’autre. Je pense à un échange récent sur le mot république dont mon partenaire me disait que “Pour lui, la république, c’était…”. Or là est le danger : nous n’avons pas à dire que “pour nous”. Un mot veut dire une chose ; nous devons nous référer à sa définition exacte sinon plus aucun échange n’est possible ». Et plus loin : « À notre époque où le dialogue est érigé à la hauteur de vertu et de principe cardinal des relations sociales, travaillons donc à ce qu’il soit possible au travers de mots employés dans leur juste sens. Nous aurons alors fait un grand pas vers la clarté et de saines relations interpersonnelles. » Ainsi faut-il sortir de la mollesse des « valeurs » et employer les mots de « vertus individuelles ou collectives », de « qualités », de « forces morales »… pour désigner précisément ce que les militaires souhaitent, à juste titre, mettre en avant.

Ensuite, en gardant la tête froide sur les notions que l’institution souhaite invoquer. Il ne s’agit pas d’accumuler les mots pour ce qu’ils évoquent à ceux qui les utilisent, mais pour ce qu’ils signifient, afin que le « sable des émotions » ne remplace pas le « béton des convictions »9. Bien que cette expression s’applique initialement au domaine de l’autorité, elle nous paraît pertinente pour rendre compte du risque de voir les émotions s’imposer au détriment des facultés de jugement. À cet égard, le Code d’honneur du légionnaire est un bon exemple à imiter : aucune occurrence du mot « valeurs », aucun universalisme abstrait, mais des prescriptions simples, fondées sur des convictions solides, qui de surcroît font bon ménage avec la pudeur naturelle du militaire. Laissons ainsi le mot valeur, au singulier, là où il est légitime10 : dans son acception vénale d’une part et dans son acception de niveau de compétences professionnelles – technique et morale – d’un individu d’autre part.

Ainsi, s’agissant de la Marine nationale, les quatre mots de sa devise n’ont pas besoin d’être érigés en « valeurs » mais tout simplement en… devise. Et si l’on souhaite donner du relief à ces notions, on peut alors éventuellement parler de « repères cardinaux » ou encore d’« amers », pour rester dans un registre maritime. Et pour les notions d’esprit d’équipage, de mode de vie ou encore de professionnalisme, les termes de « piliers » ou de « principes fondateurs » sont des pistes plus adaptées.

« Devant le charnier des valeurs mortes, nous découvrons que les valeurs vivent et meurent en liaison avec le destin. Comme les types humains qui expriment les plus hautes d’entre elles, les valeurs suprêmes sont des défenses de l’homme », écrit André Malraux dans Les Voix du silence. Subjectivisme, universalisme, témoignage et défense : tous les ingrédients qui font du mot « valeurs » une notion complexe y sont. Ainsi, sans dévaloriser une notion noble, on peut cependant estimer avec raison que ce terme n’est pas adapté à l’emploi qui en est fait actuellement dans la société et dans les armées.

Maurice Merleau-Ponty a montré que les mots ne sont pas les simples signes de la pensée, mais « la présence de cette pensée dans le monde sensible, et non son vêtement ». En d’autres termes : les mots employés sont la pensée. Aux militaires de trouver les bons mots pour dire les bonnes choses, avec le pragmatisme qui les caractérise !

1 Rémi Brague, Où va l’histoire ? Dilemmes et espérances. Entretiens avec Giulio Brotti, Paris, Éditions Salvator, 2016.

2 etremarin.fr/valeurs consultée en novembre 2016.

3 Ces trois caractéristiques sont reprises dans le Livret des valeurs, qui en donne un quatrième : « Être marin, c’est être au service de la mission. »

6 Interview de Rémi Brague, Figarovox, 8 octobre 2016.

7 Rémi Brague, op. cit, p. 159.

8 Pierre Lacoste, « La Marine nationale : éthique et déontologie », Bulletin d’études de la Marine nationale, juin 2009.

9 Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental, déclarait lors d’un congrès de l’Association nationale des drh : « Le sable des émotions a remplacé le béton des convictions ». Cité par l’amiral Lajous dans « Armées et entreprises, même combat ? », Inflexions n° 33, automne 2016.

10 Comme le fait d’ailleurs très bien le Code de la Défense, qui n’emploie aucune occurrence du mot « valeur » en dehors des deux acceptions données ici.

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