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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°31 | Violence totale

Yohann Douady

« Messieurs les insurgés, tirez les premiers ! »

Cet article aborde la question des règles d’engagement (Rules of engagement ou roe) vue du soldat engagé en opération extérieure. Il n’y est jamais explicitement question de « violence », au sens où l’envisage plus généralement ce numéro. Et pourtant ! Entre les lignes, le lecteur pourra mesurer la violence du sentiment d’impuissance ressenti par le combattant qui, mettant sa vie en jeu, s’estime pris dans un filet de contraintes réduisant sa liberté d’action. Certes ces règles, déclinaisons directes du droit des conflits ou expressions des limites fixées par le politique, sont indispensables à l’engagement de nos armées ; leur interprétation est en outre essentiellement affaire de commandement, lequel doit savoir en comprendre l’essence profonde pour les adapter au mieux au contexte plutôt que d’y avoir recours comme on consulterait le code la route ou un livre de recettes. Pour autant, force est de constater qu’elles demeurent profondément impopulaires dans une troupe qui les envisage d’abord comme autant de possibles ruses de guerre offertes à un adversaire qui s’autorise, pour sa part, les transgressions les plus extrêmes. C’est essentiellement cette asymétrie qu’évoque le sergent-chef Yohann Douady à partir de sa solide expérience du combat : un cri d’alarme, probablement partagé par nombre de ses camarades, qui dénonce le risque d’une paralysie par excès et complexité de règles.

La rédaction

Si on se fie aux chiffres officiels, les forces armées françaises sont intervenues à deux cent vingt-huit reprises entre 1962 et 2011. Chaque projection est unique, chaque territoire spécifique et les conditions d’engagement différentes. Un soldat de l’opération Barkhane, au Mali, n’aura pas les mêmes missions, les mêmes contraintes ou les mêmes attentes qu’un de ses camarades projeté en République centrafricaine dans le cadre de la mission Sangaris. Les pays varient, de même que les populations, les religions, les cultures, les modes de vie et, bien sûr, les belligérants. Pourtant, ce sont bien les mêmes soldats français qui vont traîner leurs guêtres un peu partout sur la planète afin d’aider à résoudre ces crises ou à pacifier ces pays en exposant leurs vies, en donnant corps aux décisions politiques françaises et en se faisant le relais de la parole de la France.

Quel que le soit le pays dans lequel il est projeté, le soldat français doit obéir au droit français ainsi qu’aux lois du territoire sur lequel il est déployé. Pour cela, un document d’une soixantaine de pages, mis à jour en juin 2014 par le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (cicde), revient sur les principaux usages qui peuvent être faits de la force. Il définit les règles d’engagement comme ayant « pour vocation essentielle de définir, pour une mission donnée, les principes de l’usage de la force, au-delà de la légitime défense, par les unités engagées dans une opération extérieure ». Au fur et à mesure de l’avancée de ma carrière, j’ai pu constater une évolution de ces règles. Et alors qu’elles sont faites pour protéger nos soldats sur le plan juridique, elles ont continuellement compliqué leur tâche. Elles sont, à l’instar des technologies de pointe développées pour améliorer l’avantage de nos forces dans les combats (et qui peuvent se révéler de formidables Judas), pointilleuses et ciblées.

Les règles d’engagement opérationnel (roe) doivent toutes être assimilées par le soldat avant qu’il puisse être déployé. « Si nécessaire, nous avons des officiers-juristes sur le territoire pour vous aider », me dira-t-on. Mais j’ai beau chercher, je ne me souviens pas d’en avoir vu un près de moi lorsque je me suis fait tirer dessus. De plus, la complexité des théâtres sur lesquels nous sommes engagés tend à donner un avantage certain à la confusion. En Afghanistan, comme mon régiment le vivra plus tard au Mali avec d’autres acteurs, nous avons dû parfois composer avec des alliés bien particuliers, qui n’étaient autres que d’anciens taliban recrutés par des sociétés militaires privées locales ou d’anciens seigneurs de guerre ayant décidé de se refaire une virginité chèrement monnayée. En outre, les insurgés n’hésitaient pas à utiliser nos règles d’engagement à leur avantage, par exemple en protégeant leurs combattants derrière des enfants.

En tant que subordonné sur le terrain, je ne conteste nullement l’existence de règles d’engagement, mais je m’interroge sur les raisons qui doivent pousser un colonel à prendre conseil auprès d’un juriste, ou celles pour lesquelles un jeune officier doit demander une autorisation de tir à une autorité parfois positionnée à plusieurs centaines de kilomètres alors que ses hommes sont sous le feu ennemi. D’autant plus que les principes de précaution médiatiques et juridiques qui guident aujourd’hui les opérations sur le terrain ne peuvent exister qu’au détriment des opérations elles-mêmes et tendent à mettre en danger les soldats en même temps qu’ils les déresponsabilisent. Les règles d’engagement ne datent pas d’hier. Rappelons par exemple que, déjà durant la Seconde Guerre mondiale, les soldats alliés ne devaient s’en prendre ni aux populations civiles ni aux édifices religieux et devaient faire respecter les droits de la Croix-Rouge dans les camps de prisonniers. Mais la manière d’appliquer ces règles a changé. C’est à se demander si désormais, sur le terrain, nous ne devons pas finalement laisser l’initiative aux insurgés.

Je me suis engagé en 2001 pour rejoindre le 2e régiment d’infanterie de marine (rima). Je pensais alors, à travers les livres de Saint-Exupéry, de Lartéguy ou de Bergot, que le devoir militaire était parsemé de contraintes, mais que l’honneur des combats était bien plus grand, qu’il existait une sorte de « code du combattant » que celui-ci appliquait intuitivement pour distinguer ce qu’il était possible de faire dans une guerre afin de ne pas perdre toute humanité et de se comporter avec honneur. Ce « code du combattant » s’est épaissi au fil des ans pour se transformer en une sorte de vade-mecum juridique officiel qu’il conviendrait d’apprendre ou de relire avant chaque départ en opération afin de ne pas se retrouver en porte-à-faux avec la loi.

Durant notre formation initiale, mes camarades et moi avions reçu une instruction sur le droit des conflits armés découlant directement de la Convention de Genève de 1949, qui fixe les lois générales dans un engagement armé, notamment en ce qui concerne les blessés ou les prisonniers de guerre, mais aussi les civils, leurs biens ou leurs édifices historiques et religieux… Je dois reconnaître que le concept des règles d’engagement m’était inconnu lors de mon premier déploiement en Bosnie-Herzégovine en 2002. Simple soldat, j’avais surtout été sensibilisé à la notion de légitime défense. Peut-être parce que nous avions plus une mission de « stabilisation » qu’un rôle de force d’interposition ; les tensions en ex-Yougoslavie, à l’exception du Kosovo, s’étaient largement apaisées depuis dix ans. À notre retour des Balkans, j’ai appris que notre compagnie serait bientôt engagée en République de Côte d’Ivoire (rci) avec l’ensemble du régiment. Comme mes camarades, je deviendrais alors ce que le colonel Michel Goya appellerait plus tard « un soldat moderne : un nomade qui mène une guerre mondiale en miettes sautant en quelques mois d’une zone de crise à l’autre »1.

C’est avec la Côte d’Ivoire que j’ai commencé à approcher concrètement ce qu’évoquait le colonel Goya. L’ennemi désigné était multiple : rebelles, partisans ou affiliés de partis tels que le Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (mpigo), le Mouvement pour la justice et la paix (mjp) et le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (mpci) qui se regroupèrent pour donner naissance aux Forces armées des forces nouvelles (fafn) et qui continuèrent à s’opposer aux forces loyalistes, les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (fanci). Plutôt que des règles d’engagement, nous avions plutôt des règles de non-engagement. Nous devions aider à stabiliser le pays, en prenant garde de ne provoquer aucune des deux forces en présence – ce qui, d’une certaine manière, entraîna des drames comme ceux de Bouaké ou de l’hôtel Ivoire.

Puis, quelques années après, ce fut l’Afghanistan, de décembre 2010 à juin 2011. Les règles d’engagement se densifièrent et se complexifièrent encore. J’ai pu constater sur ce territoire que les insurgés savaient les utiliser à leur avantage, tout comme la Convention de Genève, en particulier la règle consistant à ne jamais prendre pour cible un civil désarmé (quand bien même ce civil serait un taleb venant de se débarrasser de son arme). Dans mon ouvrage D’une guerre à l’autre2, j’ai évoqué la prise à partie de nos forces par des tirs de mortier et la manière dont l’ennemi savait s’entourer de civils, y compris d’enfants, pour transformer une position de tir en une position invulnérable.

J’écrivais notamment : « Après avoir cru qu’il s’agissait de tirs de roquettes, nous comprîmes qu’il s’agissait en fait d’un mortier de 82 mm qui tirait plus ou moins au hasard depuis une distance de trois kilomètres — bien trop loin pour nos armes ou pour les Milan. L’origine des tirs fut relayée à l’adjudant-chef Duke, qui la communiqua à son tour aux opérateurs du drone Predator qui survolait la zone depuis quelques minutes. Sur l’écran de son Rover, l’adjudant-chef Duke fut incapable de distinguer quoi que ce soit dans la cour du compound suspecté d’être à l’origine des tirs, sinon plusieurs adultes entourés d’une douzaine d’enfants. Après plusieurs départs de coups, les adultes avaient sans doute dissimulé le mortier dans une cave ou dans une cache, en gardant les enfants autour d’eux en guise d’assurance vie : tant qu’ils disposeraient d’un bouclier d’enfants, le Predator, ou n’importe quel autre appareil de la coalition, serait dans l’incapacité d’ouvrir le feu. Nous n’avions plus qu’à serrer les fesses, en espérant que les insurgés continueraient à arroser au hasard lorsqu’ils s’attelleraient de nouveau à la tâche et que nous ne prendrions aucun obus en pleine gueule. »

Un mois plus tard, après un nouvel accrochage, une scène quasi identique se reproduisit : « Rouge 30 fut sévèrement accroché par des tirs croisés que l’adjudant-chef Duke put observer sur l’écran de son Rover via la liaison vidéo retransmise par un Predator. Il pouvait parfaitement distinguer trois insurgés armés d’ak -47 et de pkm, mais il ne put faire tirer de missile Hellfire par le Predator en raison des enfants qui avaient été rassemblés à côté des insurgés pour leur servir de bouclier. »

Et que dire des mosquées, que nous ne pouvions bien sûr pas approcher ? Nous ne fûmes jamais pris à partie depuis l’un de ces bâtiments religieux de la vallée de Tagab, mais nous les surveillions avec assiduité lors de nos longues missions. En effet, connaissant les règles d’engagement des armées de l’otan, les insurgés pouvaient très bien se servir de ces endroits pour cacher du matériel ou de l’armement. En tout cas, nous en avions la forte conviction.

Le 2e rima fut ensuite engagé au Mali, dans l’opération Serval. Il fallait reconquérir un territoire, libérer les villes et traquer les djihadistes dans leurs repaires des montagnes désertiques, ce qui fut fait. Aujourd’hui, avec la mission Barkhane, les règles d’engagement ont encore évolué. Il s’agit désormais d’interdire à l’ennemi un retour sur d’anciennes positions et de l’empêcher de reprendre pied. C’est clairement une mission de contrôle de zone devant prévenir toute reprise d’activité terroriste et permettre d’apporter notre aide à l’armée malienne, mais en aucun cas une action offensive comme cela l’avait été auparavant. En conséquence, les règles d’engagement et d’ouverture du feu ne peuvent plus être les mêmes.

Mais que ce soit en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, au Mali ou ailleurs, le soldat est aujourd’hui confronté à un défi de taille : identifier son ennemi. S’agit-il d’un soldat ou d’un partisan des fafn ou des fanci ? Ce civil est-il un simple paysan ou un redoutable taleb ? Ce Touareg du mlna a-t-il réellement coupé les ponts avec les djihadistes du désert ? Cette difficulté à identifier l’ennemi est une fois encore le point clé auquel mes camarades en partance pour Barkhane ont été fortement sensibilisés. Ils ont reçu pour consigne de faire très attention aux groupements armés parfois constitués d’anciens ennemis qui ont pu prendre part à l’action des forces de sécurité maliennes et qui ne seraient pas toujours agressifs envers nous. Ces combattants sont cependant habillés en tenues locales, armés comme les terroristes et susceptibles à tout moment de retourner leur veste (parfois en la piégeant). Afin de simplifier les choses en matière d’identification de l’ennemi, les règles d’engagement stipulent de manière schématique que l’ennemi doit vous tirer dessus. Ce qui revient, en d’autres termes, à lui laisser l’initiative.

En d’autres temps, le comte d’Anterroche, après s’être découvert pour saluer son ennemi, s’était exclamé : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » En dehors des règles de courtoisie de l’époque, il avait vu dans cette action le moyen de bénéficier d’un avantage stratégique : rapprocher ses troupes de celles de l’adversaire et libérer une salve encore plus destructrice. Aujourd’hui, alors que l’on pourrait édicter cette apostrophe comme règle d’engagement, il n’est plus question de courtoisie ou d’avantage stratégique, mais de règles juridiques. En effet, l’ennemi contemporain ne porte pas toujours d’uniforme, il peut être armé ou non, il peut être un adulte ou un enfant et, surtout, il ne respecte pas les Conventions de Genève...

Face à cet ennemi protéiforme et anonyme, il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire sinon attendre de se faire tirer dessus pour s’assurer de ses intentions belliqueuses. Et malheur au soldat occidental qui, sous l’effet de la peur, de la fatigue, ou par simple volonté d’assurer sa sécurité avant qu’il ne soit trop tard, commettrait l’erreur d’enfreindre les règles d’engagement car un ennemi désarmé, ou même armé d’un simple téléphone mobile pourtant destiné à guider des tirs de mortier, n’est plus un ennemi au regard de la loi ou de la pression médiatique, mais une simple victime collatérale potentielle.

Cette règle vaut d’ailleurs pour le soldat comme pour le général. De nombreux ouvrages publiés ces dernières années reviennent sur le poids de ces règles d’engagement et les risques médiatiques, judiciaires ou létaux qu’elles font courir à ceux qui doivent les appliquer. Parmi les livres les plus récents, celui du général Barrera3 rappelle les conditions de l’opération Serval et évoque la destruction d’un bâtiment du centre-ville occupé par des djihadistes : « Au pc, personne n’a oublié la polémique lancée par un journaliste après le tir de l’hélicoptère le 10 contre les terroristes retranchés dans le commissariat. Il avait trop vite annoncé des pertes cachées contre la population en s’appuyant sur la découverte des débris humains du kamikaze au pied du bâtiment. Une seconde fois, mon officier de liaison du gam se tourne vers moi pour avoir l’autorisation de tir. Il faut décider vite. L’ennemi est localisé, mais il peut s’enfuir et prendre à revers nos fantassins qui se rapprochent, ou tout simplement les attendre pour en tuer le maximum pendant l’assaut qu’ils ne manqueront pas de donner. Ils ont commencé à poser des charges explosives pour piéger les abords et se faire sauter en kamikaze. Nous retrouverons les ceintures et les fils prêts à l’emploi. Tous ont compris l’alternative : tirer un missile lourd en ville ou y aller à la baïonnette avec, à chaque fois, des risques certains. [...] Ma décision est prise et je l’assumerai. Il faut détruire l’ennemi par les feux, ne pas exposer inutilement nos hommes. »

En prenant sa décision, le général Barrera avait bien sûr à l’esprit le cadre des règles d’engagement qu’il devait respecter. Mais il savait aussi que ces règles pouvaient mettre en danger la vie de ses hommes. Peut-être avait-il même consulté un conseiller juridique… Le magazine L’Express a en effet publié le 12 juin 2015 sur son site Internet un article intitulé « Mali, une juriste en treillis pour conseiller les troupes françaises à Gao ». Et la juriste d’expliquer : « Pendant une opération, je peux être consultée en temps réel. Le colonel peut me faire venir en salle d’opérations et me dire : “Voilà, il y a ça face à une patrouille à tel endroit. Ils sont en mesure de faire ça, ça ou ça... Qu’est-ce qu’on a le droit de faire ?”. »

Les règles d’engagement valent pour un colonel ou pour un général comme pour un jeune officier, un sous-officier ou un soldat. Mais si le général planifie ses opérations et possède du temps pour articuler sa mission en incluant les roe, le soldat n’en a que peu pour les appliquer quand il est au contact. Alors qu’il lui faut penser à sauver sa vie ou celle de ses camarades, il doit avoir à l’esprit le respect de ces règles qui varient d’un théâtre à l’autre, d’une mission à l’autre, ou même d’un allié à l’autre. Le Navy seal Marcus Luttrell indique ainsi : « Du point de vue du combattant américain, qu’il s’agisse d’un Ranger, d’un seal, d’un Béret vert, ou d’un soldat de n’importe quelle autre unité, ces règles d’engagement représentent une sérieuse énigme. Nous comprenons qu’il faille leur obéir puisqu’elles obéissent aux lois du pays que nous avons juré de servir. Mais elles représentent un véritable danger pour nous ; elles minent notre confiance sur le champ de bataille dans notre lutte contre le terrorisme mondial. Pire encore, elles nous inquiètent, nous démobilisent et, parfois, nous rendent hésitants4. »

Le commandant Scheffler, pilote de Mirage 2000D en Afghanistan, note : « La partie la plus ardue concerne évidemment la parfaite compréhension de nos règles d’engagement. En l’air, nous les appliquerons à la lettre. Elles sont notre “couverture” juridique. Chaque pays a ses spécificités et il n’est pas question d’y déroger. Heureusement, nos roe ont évolué depuis 2006. En cette fin d’année 2010, elles collent un peu mieux aux réalités du terrain. Afin de gagner en réactivité, et sous certaines conditions, nous pouvons délivrer notre armement à la seule demande du jtac, sans attendre l’autorisation d’une autorité supérieure française. L’intégralité des dialogues radio est enregistrée sur un “média” pouvant servir si nécessaire de “pièce à conviction”. On peut être certain qu’en cas de souci nous serons attendus de pied ferme au retour du vol pour nous expliquer. Dans l’armée de l’air, tous les tirs sont analysés point par point par la chaîne de commandement au cpco à Paris. Preuve supplémentaire de l’importance des règles en vigueur, tout équipage arrivant sur le théâtre est soumis à un test écrit qui sanctionne leur bonne assimilation. Ces restrictions nationales, même si elles reflètent la politique extérieure du pays, déforment et desservent la vision de l’arme aérienne et dégradent la confiance de nos alliés. Si la France édicte des règles d’engagement parmi les plus contraignantes, elle n’est toutefois pas la seule, et les jtac doivent sans cesse jongler avec les limitations des différentes nations de la coalition5. » Ainsi, la technologie devant permettre au pilote de pouvoir placer la bombe larguée au plus près des ennemis peut aussi servir à le « surveiller » afin de vérifier s’il a correctement fait son travail avec en plus l’effet du stress. Rappelons que nos pilotes, parmi les meilleurs au monde, sont formés pendant des années, sont officiers de surcroît, qu’ils ont entre leurs mains des appareils à plusieurs dizaines de millions d’euros pièce et qu’ils entendent parfois à la radio les gars au sol hurler qu’ils se font accrocher.

Les règles d’engagement variant d’un pays à l’autre, les Anglais n’ont pas toujours gardé un bon souvenir des pilotes français qui assuraient leur soutien en Afghanistan. Après que l’un deux a refusé d’effectuer une frappe pour secourir une section anglaise prise sous le feu, le jtac anglais Paul Grahame écrivait dans ses mémoires : « J’allais me coucher en maudissant les pilotes français et en me demandant comment diable nous allions pouvoir pulvériser ce bunker6. » Le commandant Scheffler partage ce ressentiment : « De 2006 à 2012, les règles d’engagement françaises feront l’objet de modifications constantes, tantôt plus permissives, tantôt restrictives. Des gesticulations permanentes qui engendreront l’incompréhension et la méfiance chez nos alliés. »

Le pilote d’hélicoptère Apache Ed Macy, quant à lui, souligne le nombre de paramètres qu’il lui fallait prendre en compte pour n’importe quelle mission, en plus de la complexité propre au combat : « Nous devions identifier tous les indicatifs de ces appareils dès l’instant où ils établissaient un contact radio, connaître les règles d’engagement spécifiques de leur pays, le type de munitions qu’ils emportaient ainsi que les distances de sécurité que nous devions respecter pour éviter d’être touchés par un éclat de leur frappe7. »

Parfois même, ces règles d’engagement sont parfaitement assimilées par l’ennemi. Alors qu’il s’apprête à ouvrir le feu sur des taliban en fuite qui viennent de monter une embuscade contre des soldats anglais, le pilote Ed Macy indique : « Puis je remarquai un rpg et une ak-47 à quinze mètres derrière eux, sur le sol, tout près du fossé. Ils avaient dû les jeter en entendant nos rotors. Ils connaissaient donc nos règles d’engagement. » En se débarrassant de leurs armes, les taliban étaient redevenus de simples civils qu’il fallait ne pas inquiéter. Une situation également vécue par le commandant Scheffler : « Les insurgés savent s’adapter rapidement aux modes d’action et connaissent dans les grandes lignes les règles d’engagement auxquelles se contraint elle-même la coalition. Les combats deviennent chaque jour plus meurtriers. »

En Irak, puisqu’il était interdit de pénétrer dans les mosquées, celles-ci servaient de caches d’armes pour les insurgés. Lors d’une offensive dans la ville de Fallouja, le sergent américain Bellavia entra dans l’enceinte de l’une d’elles, mais il n’osa jamais en franchir le seuil : « La section pénètre dans l’enceinte et y trouve tout un stock d’armes, d’équipements et de munitions. Nous progressons dans la cour au milieu de piles d’obus de mortier, de rpg, de caisses de munitions ou d’explosifs. Si nous tombons dans une embuscade, ce sera là la seule couverture dont nous pourrons bénéficier. Nous sécurisons la cour et trouvons encore du matériel, y compris des équipements radio et du matériel américain. En raison de nos règles d’engagement, nous ne sommes pas autorisés à pénétrer à l’intérieur de la mosquée elle-même. Cela offenserait les sensibilités irakiennes puisque nous ne sommes que de pauvres chrétiens impurs. Nous ne voudrions certainement pas commettre cet impair8. »

Enfin, dans un autre ouvrage, le Navy seal Marcus Luttrell revient encore une fois sur ces fameuses règles d’engagement qu’il tient pour responsables de la mort de plusieurs de ses camarades en Afghanistan : « Je comprends bien qu’il fallait nous assurer que chaque personne tuée sur le champ de bataille l’était pour une bonne raison — une raison renforçant la légitimité du gouvernement et nous assurant le soutien des Irakiens, sans pour autant nourrir les efforts de l’insurrection. Faire la guerre dans un environnement insurrectionnel n’a rien d’évident, pour les autorités comme pour les hommes sur le terrain, mais, dans le feu de l’action, je ne comprenais jamais pourquoi notre jugement d’opérateur aguerri passait toujours après les mises en garde des juristes. Bien sûr, ce qui se déroule sur le champ de bataille peut avoir des répercussions politiques, mais tout cela n’était alors pour moi qu’un tissu d’inepties. Nos règles d’engagement changeaient sans cesse et nous n’avions pas d’autre choix que de nous ajuster à elles, en fonction de nos missions et de la situation. Certaines décisions devraient pourtant être laissées à l’appréciation des soldats expérimentés sur le terrain. Peut-on croire réellement qu’un homme avec un foulard noir enroulé autour de la tête et un fusil dans le dos, au guidon d’une moto fonçant vers un champ de bataille, est à la recherche d’un salon de coiffure ? Et pourtant, les juristes semblaient toujours vouloir laisser le bénéfice du doute à de tels individus. De ce fait, nous ne pouvions pas toujours engager l’ennemi comme nous l’aurions souhaité. Nous ne pouvions pas nous en prendre aux mosquées ou aux hôpitaux, par exemple, si nombreux que soient les insurgés à s’y être retranchés et à nous prendre pour cible depuis les minarets ou les salles d’urgence. Je ne voyais qu’une seule solution pour que tout le monde soit sur la même longueur d’onde. Il fallait que nous amenions un juriste avec nous sur le toit et que nous le laissions goûter la sensation de risquer sa peau pour voir combien de temps ses connaissances livresques lui permettraient de survivre9. »

Et depuis une dizaine d’années, une nouvelle donne ne peut être ignorée : les médias, toujours plus près des combats au nom de la liberté d’information, prenent des risques inconsidérés. Ils « informent », ou pensent le faire, et si un drame arrive, les politiques doivent immédiatement rendre des comptes, n’hésitant pas pour cela à intervenir directement dans les opérations. J’ai pu le voir en Afghanistan avec l’imprudence de deux journalistes français pris en otages. Lorsqu’une preuve de leur détention a été connue, cela a incité les autorités à geler plus ou moins les opérations en Kapisa en nous casernant un peu plus afin de ne leur faire courir aucun risque. Ce qui engendra alors, et nous le savions, une perte de terrain, une présence moins dominante de la force. En quelque sorte, sans le vouloir, nous laissions le champ libre aux insurgés.

Les politiques sont souvent motivés par la statistique du « zéro mort », mais en prenant des décisions tranchées dans le vif, ils oublient vite que les soldats à qui ils font courir des risques ne sont pas de simples chiffres. Je l’ai encore vécu fin 2013 lorsque mon petit frère Loïc, engagé au 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine (rpima), intervenait avec sa compagnie en République centrafricaine lors du déclenchement de l’opération Sangaris. Les soldats français patrouillaient à pied en ville, appuyaient les grands axes et les contrôlaient, collectaient l’armement rebelle, protégeaient les populations qui les renseignaient en retour, faisaient parfois le coup de feu ou se faisaient accrocher, et continuaient encore et encore chaque jour. Un travail magnifique ! Avec mes camarades plus anciens, nous regardions cela avec fierté. Nous avions compris, comme c’est souvent le cas au combat, que le groupement français « se donnait de l’air » et ne se limitait pas au simple contrôle de l’aéroport et de ses abords. Il allait partout pour faire reculer les belligérants, mélangés pour certains à la population.

Mais le 9 décembre 2013, les parachutistes Le Quinio et Vokaer tombaient pendant un accrochage lors d’une patrouille à pied de nuit près de l’aéroport. Je me trouvais alors sur la base de Dakar et, tandis que j’entamais une discussion avec un officier supérieur pour m’enquérir de l’état de santé de mon frère au cas où, cet officier me confia les craintes qu’il avait pour les jours à venir. Il craignait que ces missions d’aération du dispositif français ne soient abandonnées ou bien limitées au strict nécessaire. En effet, quand un tel événement se produit, le premier réflexe est généralement de geler les opérations pour éviter que d’autres drames similaires se reproduisent. Et en effet, les soldats français du 8e rpima durent se cantonner à la sécurisation de l’aéroport. Pourtant, comme l’écrit si justement le colonel Goya, pour nous autres soldats, « la mort est une hypothèse de travail ». L’article 2 du Code du soldat ne dit pas autre chose : « Il accomplit sa mission avec la volonté de gagner et de vaincre, et si nécessaire au péril de sa vie. » Se déployer, intervenir, s’exposer, protéger les populations, risquer sa vie et détruire l’ennemi si besoin pour emporter la décision.

En écrivant cela, je pense à mon autre petit frère, Xavier. Policier en proche banlieue parisienne, les risques font aussi partie de son environnement quotidien. Pourtant, après bien des lois et un désintérêt frappant envers les forces de l’ordre ces dernières années (excepté un soubresaut en janvier 2015), les policiers sont parfois les premiers jugés. S’ils doivent utiliser leurs armes, ils sont immédiatement auditionnés et une enquête est ouverte. Parfois même, alors qu’ils viennent d’arrêter manu militari un suspect ayant commis un délit devant eux, il n’est pas rare que celui-ci porte plainte. Pour s’apercevoir que bien souvent le suspect sortira libre de son entrevue avec la justice dans l’attente d’une convocation ultérieure… Les policiers connaissent eux aussi des règles d’engagement draconiennes sur le territoire national. En mettant en parallèle le métier de mon petit frère, je me dis que policiers et militaires ne sont pas si éloignés que cela, mais j’espère que jamais l’armée française ne connaîtra une telle judiciarisation. Malgré tout, je suis certain que nos généraux sont assez expérimentés et avertis pour que cela n’arrive pas.

Parfois, en rentrant en permission chez mes parents, je regarde l’armoire du salon. Je pense alors à mon arrière-grand-père à qui elle appartenait. Je ne l’ai pas connu et je n’ai appris son histoire que très récemment. Marcel Camille Douady est né en 1883, soit presqu’un siècle avant moi. Incorporé en 1914 au 3e régiment d’infanterie coloniale (3e ric qui deviendra ensuite le 3e rima), il est caporal en 1916 et sergent en 1918. Titulaire de trois citations, blessé dix-sept fois, il reçoit la médaille militaire en 1919 et décédera en 1931 des suites de ses blessures mal cicatrisées. Il donnera naissance à six enfants dont mon grand-père, Camille, qui combattra durant la Seconde Guerre mondiale et aura droit en 2008 au drapeau français sur son cercueil. Je me demande ce que pouvaient être les règles d’engagement à leurs époques. Avant qu’ils ne surgissent des tranchées, expliquait-on aux poilus qu’il leur fallait s’assurer que les soldats allemands leur tirent dessus avant qu’ils ne puissent riposter ? A-t-on dit aux jeunes Américains qui débarquaient sur les plages normandes qu’il ne fallait pas tirer sur un clocher français dans lequel se serait réfugié un sniper ennemi car il s’agissait d’un édifice religieux ? Il est vrai que l’ennemi avait alors un uniforme et que celui-ci pouvait être identifié avant qu’il n’ouvre le feu.

Aujourd’hui, l’ennemi ne porte pas toujours d’uniforme. Nous, nous sommes fiers du nôtre, mais nous ployons parfois le dos sous la complexité d’utilisation des règles d’engagement. Les roe font courir des risques à ceux qui, sur le terrain, doivent réfléchir dans la seconde, et savent bien que donner la mort n’a rien d’un geste anodin et irréfléchi.

1 Article publié le 28 octobre 2012 sur le blog « La Voie de l’épée ».

2 Yohann Douady, D’une guerre à l’autre. De la Côte d'Ivoire à l‘Afghanistan avec le 2e rima, Paris, Nimrod, 2012.

3 Bernard Barrera, Opération Serval. Notes de guerre. Mali 2013, Paris, Le Seuil, 2015.

4 Marcus Luttrell, Le Survivant, Paris, Nimrod, 2013.

5 Marc Scheffler, La Guerre vue du ciel, Paris, Nimrod, 2013.

6 Paul Grahame, Appui-feu en Afghanistan, Paris, Nimrod, 2011.

7 Ed Macy, Apache, Paris, Nimrod, 2011.

8 David Bellavia, Fallouja, Paris, Nimrod, 2009.

9 Marcus Luttrell, Retour au combat, Paris, Nimrod, 2013.

Le lien à la violence des comm... | J. Brélivet