Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°29 | Résister

Olivier Delorme
La Grèce et les Balkans
Paris, Gallimard, 2014
Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans, Gallimard

J’entends déjà les murmures. Songez donc ! Trois volumes, 2 298 pages, plus de 1,5 kg, une aire géographique et humaine d’une rare complexité entre Orient et Occident, Balkans et Mare Nostrum, une couche chronologique épaisse de seize siècles ! L’auteur et son jury rêvent ! Qui va lire ça ? Et pourtant, nous le disons sans détour à Olivier Delorme : bravo et merci ! Grâce à lui, voici continuée la longue tradition de la reconnaissance grecque à la France et de la France à la Grèce, qui n’avait pas eu depuis longtemps une aussi belle illustration en termes scientifiques et culturels. Voici une révolution historiographique assez copernicienne : mettre l’espace grec au centre des évolutions si souvent tragiques du sud-est européen et du nord-ouest moyen-oriental.

C’est un livre d’histoire qui démontre minutieusement, patiemment, lesté d’une érudition bien digérée et allègrement mobilisée, que la Grèce est tout autre chose qu’un dépliant touristique et qu’une référence pour humanistes fatigués. Voici le premier travail de fond qui honore en langue française une histoire nationale inaugurée en 1830 et que l’auteur relit à notre usage d’aujourd’hui comme une « histoire des interactions » entre la Grèce et l’ancienne aire byzantino-ottomane, de Chypre à la Crimée et des rives du Danube à celles, si violentées et si ensanglantées aujourd’hui par un prétendu « califat », de l’antique empire d’Alexandre et de Mésopotamie. Oui, disait Séféris, « c’est le destin de la Grèce d’être là », en rempart et en crible, pour « filtrer les idées ». Voici un pays qui a connu une singulière valse multiséculaire de toutes les formes occidentalisées de la structuration politique, l’empire, la nation, la monarchie, la dictature militaire, la guerre civile, la démocratie puis l’espérance de l’Europe réconciliée ; un pays sur le territoire duquel les vagues guerrières de toute nature ont déferlé et qui, peu à peu, s’est libéré à ses risques et périls ; un monde dont on ne nous a jamais assez dit qu’il a su suivre vaillamment les sentiers démocratiques : la monarchie constitutionnelle dès 1843, le suffrage universel masculin en 1864, la majorité parlementaire en 1875, le droit de vote pour les femmes (en fait, seules celles qui savaient lire et écrire) en 1934, le premier État d’Europe du Sud-Est à s’associer à la Communauté européenne et, pour le meilleur et le pire, à sa monnaie unique, ses crises et ses politiques d’austérité.

Trois volumes, oui, mais qu’on peut lire séparément. Le premier traite du « Temps des empires » byzantin puis ottoman, du ve au xviiie siècle, puis du siècle particulièrement touffu du « temps des nations », de 1804 à 1908, jusqu’à la révolution des Jeunes Turcs. Le deuxième, au « Temps des partages » puis « des idéologies », est tout entier guerrier. Il suit le retrait turc à l’occasion des guerres balkaniques de 1912 et 1913 puis, conséquence de la Première Guerre mondiale, le reflux de l’hellénisme de l’Asie Mineure en 1922 et 1923 avec l’affirmation d’une Turquie nouvelle et, enfin, à travers la Seconde Guerre mondiale et la guerre civile, la mise de toute la zone sur un pied de guerre froide en 1947. Le troisième volume, ou « Le temps de l’Europe », celui de notre dernier demi-siècle, est peut-être le plus utile pour nos contemporains puisqu’il arpente l’impasse des démocraties populaires, mesure l’éclatement d’un monde soviétisé, expose les convulsions de l’ex-Yougoslavie et détaille les conflits qui ont suivi, jusqu’aux conséquences terribles aujourd’hui d’une euphorie européenne stoppée net par la crise que vous savez puis par le remède de cheval que l’Union européenne a prescrit à une Grèce en plein désarroi.

Olivier Delorme a su nous dire pourquoi cette histoire-là est si poignante mais aussi, même si nous ne l’admettons pas assez, combien elle est intimement mêlée à la nôtre, pour le pire et le meilleur.


Paroles de soldats | Hubert le Roux et Antoine Sabbagh
Walter Bruyère-Ostel... | Dans l’ombre de Bob Denard