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N°19 | Le sport et la guerre

Gilbert Andrieu

Georges Hébert et l’éducation virile et morale par la méthode naturelle

par la mÉthode naturelle

L’objet de cette étude n’est pas de présenter l’œuvre et la méthode de Georges Hébert. La « guerre des méthodes » n’est en effet plus d’actualité comme elle pouvait l’être au début du xxe siècle, d’une part parce qu’il est difficile aujourd’hui de parler de « méthode » – la dernière en date est celle du docteur Jean Le Boulch –, d’autre part parce que le contexte qui prévalait à la veille de la Grande Guerre a considérablement changé. Faut-il ajouter que l’« histoire des grands hommes » s’est estompée devant ce qu’on appelait, dans les années 1970, une « histoire problème » ?

L’intérêt pour cette « méthode » semble aujourd’hui renouvelé. Le monde militaire lui redonne de l’importance dans le cadre de la formation des soldats dont les missions deviennent de plus en plus éprouvantes et pour lesquelles le sport ne semble pas en mesure d’apporter les bases nécessaires d’un entraînement physique indispensable. Ainsi, dans le n° 16 du Bulletin du Centre national des sports de la Défense, le maître principal Roland Gonnet écrit que « parmi les différents procédés d’entraînement, la méthode naturelle, ou méthode Hébert, reste encore d’actualité. Si elle a perdu de son aura pendant de nombreuses années, elle revient en force dans la formation du moniteur en epms ». En fait, ce n’est pas Hébert qui renaît de ses cendres, mais sa méthode, un moment éclipsée par le « tout sport » défendu magistralement, il faut le reconnaître, par deux hommes légendaires : Maurice Herzog et Marceau Crespin.

Puis-je ajouter une anecdote ? En 1960, je passais le capeps, autrement dit je devenais professeur d’éducation physique. L’histoire des méthodes s’imposait encore, et la méthode naturelle nous était enseignée en théorie et en pratique. En première année du professorat, il fallait diriger une leçon avec une classe selon cette méthode et chaque semaine, nous nous y préparions. Ce n’est qu’à la fin des années 1950, avec la dernière tentative de prise de pouvoir par les « tenants de la gymnastique suédoise » en 1959, vite débordés par les « tenants du sport » en 1961 et 1962, que la méthode naturelle a disparu, presque en même temps que son concepteur, mort en 1957. Il n’est pas interdit de penser que les professeurs d’éducation physique en ont été eux-mêmes les fossoyeurs, mais ce serait un autre débat.

J’aimerais montrer ici en quoi Georges Hébert était un « novateur » ou, plus exactement peut-être, un « réactionnaire ». Cela nous entraînera bien au-delà du monde militaire, mais il me semble impossible de le comprendre sans faire état de certaines influences médicales, hygiéniques, scientifiques, politiques et sociales, pédagogiques, commerciales et militaires bien entendu. Ce n’est qu’en observant ce qui se passe autour de lui que nous pourrons comprendre l’homme et ses choix.

  • Quelques rappels indispensables

Sans chercher à écrire une histoire générale qui nous éloignerait de notre objet, il faut cependant poser quelques jalons importants. Si Georges Hébert entre à Navale en 1893 et si son action en faveur d’une nouvelle conception de la préparation physique des fusiliers marins se situe entre 1904 et 1913, il n’en est pas moins l’héritier de tout un siècle qui se prolonge jusqu’à la Grande Guerre. Sur le plan militaire, il est un fils spirituel du colonel Francisco Amoros dont, par certains côtés, il poursuit l’œuvre. Ce sont des élèves de celui-ci qui sont à l’origine de l’École normale militaire de gymnastique de Joinville-le-Pont, en 1852, devenue École normale de gymnastique et d’escrime en 1872. Une école qui dicte alors les normes, qui rédige les manuels et qui fait évoluer les méthodes d’enseignement chez les militaires. Il est clair qu’en cherchant à innover, Hébert ne pouvait qu’entrer en conflit avec ses responsables, un conflit qui perdurera bien au-delà de la Grande Guerre.

Hébert ne pouvait inventer une méthode sans tenir compte de celles existantes, sur le plan militaire, mais aussi médical ou commercial : d’Argy, Laisné, Triat, Demeny, Desbonnet, pour ne citer que quelques noms. Il ne pouvait ignorer non plus l’œuvre des sociétés de gymnastique et celle de son président, Eugène Paz, pas plus que celle des sportifs, au sens anglais du terme, et les efforts incessants de Pierre de Coubertin pour faire admettre une « éducation athlétique ».

Si les militaires semblent être les premiers à porter leur attention sur l’enseignement de la gymnastique, au sens le plus large du terme, il faut toutefois noter que les médecins, tels Broussais, Londe ou Bégin, au temps d’Amoros, les ont accompagnés et qu’ils n’ont pas attendu leur autorisation pour s’y intéresser. Tout au long du siècle, ils vont se préoccuper du bon fonctionnement du corps, et plus particulièrement de celui des enfants, avec l’orthopédie.

À leurs côtés, les scientifiques ont cherché les lois du mouvement, et il est permis de remonter à la fin du xviiie siècle pour trouver les premières analyses de la force, souvent déduites des hommes phénomènes. Le xixe siècle sera celui où on se préoccupe du moteur humain, de son rendement. Marey parlera de « machine animale » en 1873, mais il n’est pas seul, et il faut souligner l’importance accordée au cerveau, comparé par Chauveau à un conducteur de train, le corps étant l’ensemble des wagons. Après l’étude anatomique de l’individu, il faut attendre la fin du siècle pour voir se développer l’étude physiologique qui fait du corps une « machine à vapeur », l’étude psychologique balbutiant encore au début du xxe siècle. Paul Carton, avant Didon, compare l’homme à un voilier et revient, après lui, à une conception plus mystique de la vie.

Ces premières références au passé montrent qu’Hébert s’embarque sur le Borda au moment où la physiologie commence à s’imposer et où la mécanique humaine se trouve débordée par les notions de fatigue et de repos, d’effort, et, timidement, de volonté. Toutefois, si on en croit le commandant Duponchel, la formation des officiers n’est guère suffisante pour qu’ils puissent se faire une idée précise de l’homme et nous pouvons penser que le problème est similaire chez les fantassins et les marins. Dans les deux cas, l’individu est une « machine » qu’il faut discipliner, éduquer à l’art de combattre. Devenir fort physiquement et moralement semble un problème plus difficile à cerner. Les manœuvres, avec ou sans armes, sont des éléments fondamentaux qui permettent d’obtenir chez les simples soldats la cohésion attendue par les officiers.

Le contexte, là encore, est important. Après la défaite de 1870, l’avènement de la République et, plus encore, les lois de 1872 et 1889 transformant l’armée de métier en armée nationale, le seul objectif est la préparation des individus, dès le plus jeune âge, à leur mission future, et l’épisode des bataillons scolaires (1882-1892) montre bien que l’urgence reste l’école du soldat et l’école de peloton. La transformation de l’armée influence fortement la nature de la gymnastique et il faudra toute la hargne de Coubertin pour refuser en 1889 cette préparation et réclamer en 1890 des jeux virils, également appelés de ses vœux par le général Lewal et officiellement introduits par Demeny dans le Manuel d’exercices gymnastiques et de jeux scolaires. Pour la première fois, les civils se démarquent des militaires en publiant un manuel qui leur est propre !

Né en 1875, Georges Hébert ne peut être, directement ou indirectement, qu’un « enfant des bataillons », du moins de cette ambiance qu’il ne pouvait ignorer en pratiquant la gymnastique aux agrès. N’oublions pas qu’en 1904, gymnaste accompli, il s’est produit au cirque Molier, un cirque amateur, dans un numéro de barre fixe. On sait par ailleurs que les gymnastes sont restés longtemps semblables à des soldats. Paz, dès 1868, était intervenu auprès du ministre Victor Duruy pour vanter l’éducation prussienne, au moment où les politiques commençaient à s’orienter vers une armée nationale. La gymnastique apparaissait alors comme une « préparation militaire ».

Ce problème de préparation domine les esprits au lendemain de la défaite et se double d’une sorte d’éducation au patriotisme par l’école républicaine. Il suffirait de reprendre les instructions de 1887 sur la morale pour en saisir toute la portée. C’est cette hantise de la défaite qui conduit aux réformes militaires et civiles de cette fin de siècle, et à la création du collège d’athlètes de Reims, dont Hébert prend la direction après avoir démissionné de la Marine. Lorsqu’en 1912, la presse demande une préparation des athlètes pour les futurs jeux de 1916, elle prolonge cet esprit qui conduit militaires et sportifs à s’associer pour obtenir la victoire. Or c’est bien dans un esprit d’efficacité, avec une conception nouvelle du moteur humain et de son entraînement, que la méthode naturelle apparaît comme le meilleur choix.

S’il est difficile, aujourd’hui, d’imaginer le rapport étroit qui existait alors entre la gymnastique et la formation du soldat, nombre d’études ont montré la façon dont, entre les deux guerres mondiales, les Allemands sont parvenus à s’entraîner sans être suspectés d’entretenir une armée véritable ! Il est alors possible de s’interroger sur l’absence d’une véritable éducation physique en France au même moment. Faut-il parler de la conception de Coubertin qui, en 1902, utilise le sport pour obtenir le « débourrage » du futur combattant ? Autant dire que la formation du soldat dépasse largement les préoccupations des seuls militaires.

Or, pour être soldat, il faut avoir un minimum de santé. Sans entrer dans le cadre particulier des examens médicaux des jeunes recrues, il est possible de souligner, chez les médecins également, un souci à la fois politique et militaire, dans lequel on perçoit clairement un rapport de classe sociale. Depuis 1868, la gymnastique doit permettre de préparer les adolescents et d’échapper, au moins partiellement, aux dures conditions de la formation du soldat. N’oublions pas que les lycées et collèges de l’Empire puis de la République regroupent les fils de bourgeois ou d’aristocrates, ceux qui peuvent payer leurs études, et qui ne sont pas vraiment militaristes. Ce sont aussi les enfants des médecins, de ceux qui vont s’inquiéter du surmenage intellectuel, entre 1886 et 1887, et réclamer au ministre de l’Instruction publique plus d’air et de mouvement, sans véritablement savoir ce qu’il conviendrait de faire concrètement.

Sans aller jusqu’à parler d’épidémie de mouvement, il semble bien que la fin du xixe siècle soit favorable à un besoin d’activité, besoin qui va permettre à toutes sortes de pratiques de se développer dans une relation nouvelle entre l’homme et la nature, préalablement le « grand air ». Hébert n’est pas le premier à répondre à cette demande. Outre la mode des bains de mer, on peut parler des efforts de Desbonnet qui associe la culture physique avec masses additionnelles, le vélocipède et une sorte de tourisme hygiénique dans le nord de la France. Bien entendu, Paris n’est pas le pays entier et il faudrait pondérer de telles ardeurs, mais il est possible de noter un engouement qui permet à des offres nouvelles d’apparaître. On ne peut ainsi ignorer les efforts du docteur Tissié pour développer les jeux scolaires en Gironde.

Lorsque nous parlons de la nature chez Hébert, il ne faut pas négliger les démarches d’un Priesnitz pour l’usage de l’eau froide ou d’un Rikli pour celui du soleil et de la cure atmosphérique, qui ont donné naissance à l’hydrothérapie et à l’héliothérapie scientifiques. Ces empiristes cherchaient à guérir en utilisant les forces de la nature et les scientifiques les ont attentivement observés avant de rationaliser leurs découvertes. Il suffirait de lire les publications diverses du docteur Lagrange pour voir comment furent étudiés et utilisés ces rapports au soleil, à l’altitude ou à l’eau froide. En ce sens, Hébert n’invente pas, il utilise à sa façon un retour hygiénique à la nature. En suivant Les Lois de la vie saine de Paul Carton, il fait un choix de comportement que les militaires avant lui ignoraient ou ne pouvaient imaginer. Nous ne pouvons oublier que l’ensoleillement puis, dès 1911, la cure de soleil sont en rapport étroit avec le traitement de la tuberculose. Les Allemands nous précéderont dans l’organisation populaire d’une vie plus ensoleillée, et il n’est pas impossible d’établir une sorte d’équivalence avec les champs d’ébats, conçus par Hébert, qui se développent après la Grande Guerre.

  • En marge du Congrès international
    d’éducation physique de 1913

La « méthode naturelle » n’a pas vu le jour spontanément. Hébert a commencé par respecter les normes en vigueur édictées par Joinville. S’il était bon gymnaste, il n’était pas pour autant un spécialiste de la gymnastique au sens large du terme, encore moins de l’éducation physique. Lorsqu’il entre à Lorient pour s’occuper des fusiliers marins, il est obligé de se documenter, de mener de front une réflexion aussi bien sur le fond que sur la forme et un enseignement adapté. Il a observé les marins de la marine à voile et retenu leur force et leur courage ; il a également étudié les populations dites encore « primitives », avec leurs adaptations aux besoins de déplacement. Ses lectures vont lui permettre de comparer diverses applications, militaires ou non.

Il est clair que son premier livre, L’Éducation physique raisonnée, préfacé par Demeny et publié en 1907, permet de suivre ses premières difficultés, sa volonté d’appliquer la règle, mais aussi de s’en démarquer en essayant de faire mieux. Il y dresse une sorte d’inventaire de ce qui se fait et de ce qu’il conviendrait de faire pour mieux répondre aux besoins des fusiliers marins. Par un certain côté, Hébert se retrouve dans la même situation que Demeny : il ose faire une analyse critique de ce qui existe au moment où Demeny, qui, depuis 1902, dirige le laboratoire de physiologie de Joinville et assure les cours de cette discipline, ose soumettre la gymnastique suédoise à un examen rigoureux et rationnel, prolongement de ses études avec Marey. Les deux hommes restent en contact jusqu’à la guerre et les lettres d’Hébert adressées à Demeny montrent une certaine confiance, voire une réelle complicité.

On a souvent traité Hébert d’empiriste ! Il me semble que l’ensemble de son travail pour construire une méthode nouvelle, mieux adaptée, relève autant de l’intuition que de la raison. Certes, il écrira plus tard dans quel esprit il faut considérer ce « déplacement continu pendant lequel on marche, on court, on lance… » Or, au congrès de 1913, les démonstrations présentent une méthode presque définitive, probablement la seule aux yeux des observateurs. Le résultat d’une étude rigoureuse, de longues années d’observations à partir de quatre séances de travail par semaine, d’un régime alimentaire et d’une hygiène de vie contrôlés, de mensurations multiples, de fiches individuelles permettant de noter les progrès de chacun et d’un traitement statistique qui donnera naissance au Code de la force, première table de cotation sérieuse permettant d’évaluer les progrès obtenus.

Il serait regrettable de juger Hébert et sa méthode à partir de quelques mots-clés faciles à sortir de leur contexte et pouvant avoir des sens différents selon les époques. En insistant pour le replacer au sein d’un réseau d’influences, j’ai surtout voulu « rendre à César ce qui est à César ». Le plus important n’est pas ce qu’Hébert a gardé ou rejeté des uns ou des autres, mais ce qu’il a changé, ce qu’il a apporté, la synthèse qu’il a su faire et qui renaît aujourd’hui dans le monde militaire qui n’en continue pas moins à faire faire du sport. Il est faux de dire qu’Hébert a copié, a plagié, a récupéré telle ou telle connaissance ou façon de faire, sa synthèse n’est pas un patchwork ; elle est dominée par un sens : l’utilité. Elle s’adresse à un homme qui possède un corps, une âme et un esprit.

Si nous revenons aux démonstrations de 1913, ce qui impressionne les témoins, c’est l’évolution de groupes imposants, le travail des pupilles, des mousses, des fusiliers marins, de façon ininterrompue, la variété des allures, l’ordre et le plaisir, le déshabillage qui n’est pas sans apporter une certaine curiosité qui reste avant tout spectaculaire. Or c’est bien là, il me semble, que la nouvelle méthode innove le plus.

Par rapport à la gymnastique suédoise, statique, faite d’attitudes plus que de mouvements, excessivement disciplinée et individuelle, la méthode naturelle tranche singulièrement. L’une ressemble à un travail d’orfèvre, l’autre à un jeu où l’émulation et l’entraide occupent la plus grande place. À sa façon, Hébert fait naître les méthodes actives d’enseignement en gymnastique et il est bien le seul à diriger un groupe d’élèves, en dehors des maîtres de ballet, chez lesquels la dimension théâtrale remplace la dimension éducative. Nous sommes très loin de la discipline ordinaire encore en vigueur chez les fantassins.

En 1913, les observateurs, en dehors de quelques spécialistes peut-être, n’ont pas vu le grand changement apporté par ces leçons. Il ne s’agissait plus d’harmoniser la musculature d’un individu, comme chez Desbonnet, d’acquérir force et souplesse, comme le souhaitait Demeny, de corriger les déformations de la colonne vertébrale, comme le permettait une gymnastique suédoise bien conduite, d’atteindre des performances athlétique, en se spécialisant en sport, mais d’atteindre un degré supérieur de résistance à la fatigue, d’« être fort pour être utile ».

Hébert n’a pas besoin de partir en guerre contre telle ou telle méthode différente de la sienne. Il lui suffit de préciser le sens de la formation de ses soldats, dictée par la mission des fusiliers marins. S’il diffère des autres, c’est pour répondre à un besoin particulier : il ne forme ni un hercule de foire ni un gymnaste, comme pouvait encore le faire Joinville avec des applications héritées de la méthode d’Amoros ou sportives dès 1910, ni un athlète spécialisé, mais un athlète complet. En cherchant à former un soldat résistant, endurant, rompu à toutes sortes de difficultés, développé physiquement, et plus encore « organiquement » et moralement, il est un homme de son temps, engagé dans un univers qu’il quittera après avoir combattu à Dixmude.

Il serait permis de se demander s’il n’avait pas prévu de quitter la Marine pour s’orienter vers une sorte de commercialisation de sa méthode ! Bien d’autres avant lui ont fait cette démarche et proposé de créer une école normale utilisant telle ou telle méthode, formant des enseignants, recevant des élèves, proposant des financements détaillés pour chaque poste, organisant les études… C’est un peu ce qu’il propose à Demeny en 1912 en lui offrant de s’occuper de physiologie au collège d’athlètes de Reims, comme il le faisait à Joinville avant d’en être écarté sous la pression du commandant Coste et du docteur Tissié. Cependant, il ne tolère aucune ingérence dans le développement de sa méthode et n’accepte que la contribution de Demeny. Si cette démarche se retrouve dans la création des palestres, elle n’est pas de même nature que celle des champs d’ébats, orientée vers une qualité de vie plus conforme à la nature humaine et subissant progressivement le passage d’une vie campagnarde à une vie urbaine.

  • En conclusion

À la différence de certains de ses opposants, Hébert a voyagé et beaucoup observé avant d’intégrer Lorient. Je reste convaincu que l’éruption de la montagne Pelée l’a profondément marqué. Il connaissait bien la population locale, appréciait son mode de vie et parlait le créole. Il faudrait s’intéresser plus longuement à ses études morphologiques qui, elles aussi, ont fait l’objet de critiques acerbes. Retenons seulement qu’en 1902, il assiste impuissant à la catastrophe et mesure le décalage cruel qui existe entre les politiques qui, s’appuyant sur les avis de géologues, maintiennent la population sur site car les élections approchent, et les Martiniquais qui, intuitivement, savent qu’ils vont mourir. C’est d’ailleurs avec un sentiment d’abandon que le Suchet quitte Saint-Pierre la veille du drame. À son retour, le lendemain, il découvre la désolation d’un monde anéanti. Comment ne pas garder en mémoire cette distance entre la raison et l’intuition, entre les sciences et la nature ?

Hébert ne se contente pas de réfléchir au comment de l’entraînement physique, militaire ou civil, les deux étant intimement imbriqués, mais place le comment sous la tutelle du pourquoi. Ce pourquoi n’est pas médical, et c’est ainsi qu’il se différencie de Lagrange ou surtout, de Tissé, qu’il s’oppose aux prérogatives des médecins qui donnent naissance aux instituts régionaux d’éducation physique en 1927. Il n’est pas sportif ; c’est pourquoi il ne peut s’empêcher de définir l’éducation physique et le sport en 1925 dans un livre resté souvent incompris : Le Sport contre l’éducation physique. C’est probablement en précisant ce qu’il n’est pas, ou du moins dans quel secteur il n’intervient pas, qu’il est possible de comprendre son originalité. Il ne sera pas non plus culturiste, ne serait-ce que pour des raisons utilitaires.

En cette fin de xixe siècle, et au début du suivant, la notion de « capital humain » devient de plus en plus importante. Non seulement il faut éviter les pertes, mais également élever l’efficience de ceux qui doivent résister aux difficultés de la vie moderne. C’est un problème international et toute l’économie est liée à ce capital qui se rapporte aux nouveaux besoins : une armée nationale, mais aussi une industrie qui prend peu à peu le pas sur l’agriculture. La notion d’eugénisme n’est pas éloignée de toutes les recherches de méthodes de gymnastique ou d’éducation physique. Au moment du vote de la loi du sénateur George, qui rend obligatoire la gymnastique dans toutes les écoles, se pose la question de ce qu’il faut enseigner aux filles, et il est dit, à la Chambre, qu’elle mérite toute l’attention du ministre vu que c’est dans le ventre des mères que commence à se former le futur fantassin !

Il faut probablement aussi se défaire de l’image fausse du « plateau hébertiste ». Pour Hébert, la leçon doit se faire aussi souvent que possible en pleine nature ; le plateau est un pis-aller, une facilité logistique, tout comme un bassin de natation. La leçon des fusiliers marins, lorsqu’elle se faisait sur un bateau, était relative aux besoins de la navigation. Il doit en être de même lorsque le fusilier est à terre et se comporte comme un fantassin. Hébert précisera les finalités et les moyens de sa méthode pendant les vingt dernières années de sa vie, mais c’est avant 1913 qu’il faut appréhender son œuvre, magistrale sur le plan pédagogique surtout.

La quadrupédie fut utilisée pour ridiculiser son travail, tandis que d’autres fustigeaient la notion de déshabillage. La méthode naturelle dérangeait de vieilles habitudes, comme les bains de Seine dérangeaient les « bons bourgeois » au début du xixe siècle ! Si elle redevient une méthode indispensable à la formation de nos armées aujourd’hui, n’est-ce pas parce qu’elle n’a rien perdu de son utilité, lorsqu’elle n’est pas travestie par quelque esprit chagrin ou quelque positiviste attardé ?

J’aimerais citer encore deux analyses reproduites par Hébert dans son historique de la méthode, qui donnent une idée des débuts de l’opposition entre Hébert et Joinville. Le 17 juin 1918, le général Gouraud écrit : « Le guide pratique présente avec la méthode Hébert certains traits qui, à première vue, paraissent communs. Mais l’interprétation donnée par les instructeurs de Joinville procède d’un autre esprit […] et reste entachée du formalisme et du caractère académique dont est empreint l’enseignement de l’école. En résumé, la méthode du lieutenant de vaisseau Hébert est plus utilitaire, s’adapte mieux à la préparation au combat, donne des résultats plus rapides ; elle s’adapte au peu de temps dont on dispose aux armées pour l’instruction et l’entraînement physique, même dans les bataillons d’instruction. Elle semble donc devoir être généralisée aux armées. » Et le général Mac-Mahon dans sa note n° 3674 du 15 juin 1918 : « La méthode Hébert est très bonne : 1. Parce qu’elle demande continuité dans l’effort. 2. Parce qu’elle force tous les hommes à travailler. 3. Parce qu’elle a un but essentiellement pratique : l’entraînement au combat. Dans la méthode de Joinville, la première de ces qualités ne se trouve pas. La deuxième est moins facile à contrôler. La troisième est propre à la méthode Hébert… »

Que faudrait-il penser de la « méthode française », adoptée par le ministère de la Guerre et celui de l’Instruction publique ? Il me semble que nous pourrions conclure en disant que « nul n’est prophète en son pays » !

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