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N°18 | Partir

Abdeslam Benali

Vingt ans d’absence

Le cas des soldats marocains

Quels sont, pour les enfants et les adolescents, filles ou fils de militaire dont le père est affecté en zone opérationnelle, les enjeux de la longue absence de celui-ci ? Quels en sont les effets différés ? Comment parviennent-ils à compenser, dans leur développement, ce défaut de présence et, potentiellement, d’encadrement ?

  • Vingt ans d’absence

Les longues durées d’absence sont une particularité des forces armées royales marocaines. Elles sont liées à la gestion politique du conflit du Sahara. Depuis 1975, cette guerre a vu s’enchaîner plusieurs types d’engagements : les combats de masse, les guérillas, les missions de maintien de l’ordre, jusqu’à la situation actuelle d’attente défensive datant du cessez-le-feu de 1991. Aujourd’hui, l’aspect du conflit s’est figé. La majorité des militaires marocains, environ les deux-tiers, sont déployés dans le désert, à la frontière avec l’Algérie et la Mauritanie, où ils tiennent leur position le long d’une « ligne de défense ». Ces militaires sont aussi projetés sur les différents théâtres d’opérations extérieures de l’armée marocaine (Bosnie, Kosovo, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire…). Ces périodes hors du pays sont de six mois renouvelables.

Quand bien même les familles voudraient suivre le père, elles ne sont pas autorisées à résider à moins de cinq cents kilomètres du bataillon au sein duquel celui-ci est affecté. De ce fait, aucun militaire ne peut rentrer chez lui le soir ou en fin de semaine. Il ne peut retrouver sa famille que lors de ses congés qui sont de deux types: ceux dits « de détente », d’une durée de vingt jours tous les quatre mois révolus, et les permissions dites « exceptionnelles » de six jours pour des événements majeurs tels que la naissance d’un enfant, la maladie ou le décès d’un parent. Les militaires marocains sont ainsi contraints à vivre à distance de leurs proches pour une durée cumulée de vingt ans voire plus.

  • L’implication du service de santé

Dès la création de l’armée marocaine, à la fin des années 1950, ont été mis en place des dispositifs de soutien de la santé mentale des combattants. Au début du conflit du Sahara, en 1975, face au caractère massif des pertes psychiques, un dispositif variable de soins a été élaboré autour de deux types d’interventions. Le premier est produit in situ par la projection sur le terrain d’un spécialiste de psychiatrie qui assure une consultation périodique sur de courtes durées (deux mois). Le second consiste en la mise en place de filières d’évacuations sanitaires vers l’arrière avec un accueil et une prise en charge des patients dans le seul service de psychiatrie militaire existant à l’époque, situé à Rabat. Ce suivi psychique des militaires prend en considération l’individu, ses caractéristiques, ses motivations, ses difficultés, le groupe, l’institution et les impératifs du service. Un élément reste absent de ces protocoles : la famille et les souffrances éventuelles du conjoint ou des enfants. Au cours des dix dernières années, ce dispositif a été renforcé par l’ouverture, à la fin des années 1990, de deux services de psychiatrie, l’un à Meknès et l’autre à Marrakech, et, plus récemment, de quatre autres services en zone sud. Ces nouvelles structures sont, elles, en partie dédiées à l’accueil des familles.

  • Paternité et vie conjugale amputés

L’éloignement prolongé et cumulé laisse donc au père peu de temps de présence parmi les siens. Parti plus de vingt ans, le militaire a été amputé d’une part de la paternité qui lui revenait. Cette perte est amplifiée par les prérogatives particulières que la culture marocaine attribue à la mère. Malgré l’occidentalisation de plus en plus importante des foyers marocains, l’immense majorité des familles de militaires reste en effet attachée aux formes traditionnelles où la femme se consacre essentiellement à son rôle maternel (éducation des enfants, tâches domestiques…) au détriment de son rôle conjugal. En l’absence du père, elle n’est plus épouse et occupe une place parentale totale, jouant à la fois le rôle de mère et celui de père. Cela développe sa force de caractère et sollicite ses capacités d’autonomie. Ce modèle apparaît comme le plus adapté à ce contexte socioculturel dans lequel l’homme est maintenu dans un rapport d’extériorité vis-à-vis de l’intimité de la famille, éloigné souvent ou longtemps de sa maison. La vie d’un militaire déployé au Sahara est, de ce point de vue, un exemple paradigmatique. C’est pourquoi ce modèle est encore assez largement représenté dans l’armée marocaine.

  • Des aménagements traditionnels

Ce modèle fonctionne dans la mesure où d’autres aménagements traditionnels apportent les aides et les solidarités nécessaires. Ces instances s’articulent autour d’une famille élargie, où il n’est pas rare de trouver plusieurs membres déployés en zone opérationnelle. Les frères militaires étant absents, leurs épouses restent réunies sous le toit de leur beau-père, qui incarne la figure paternelle pour ses petits-enfants. C’est un modèle stable, relativement sécurisant pour chacun. Un modèle transgénérationnel, facilement reproductible et donc relativement répandu.

Il peut s’agir aussi du séjour prolongé de la mère du militaire au domicile de celui-ci. Cette intrusion de la belle-mère au foyer tenu par l’épouse nécessite bien évidemment des aménagements : une structure et quelques règles bien établies.

Cette configuration est rendue possible grâce au regroupement de ces familles dans un même quartier. Il s’agit d’un espace où représentations, valeurs et croyances sont partagées par tous : le sens du devoir, de la discipline, de l’honneur et du patriotisme. Autour de ces valeurs se crée un fort sentiment d’appartenance à une communauté centrée sur un point commun : l’absence du père. Ce dernier devient, par conséquent, suffisamment présent dans les représentations de chacun.

La religion peut également constituer une référence importante, chaque famille se retrouvant lors des cérémonies religieuses traditionnelles. La solidarité sociale est très forte. Les militaires en permission incarnent pour tous les enfants du quartier la figure paternelle attendue. Chacun est investi d’une responsabilité éducative envers l’enfant d’un autre soldat alors en service ; il peut et même doit savoir lui enseigner les règles sociales, le réprimander s’il le faut, gérer les problèmes scolaires... Il bénéficie d’une délégation de paternité de la part du père absent.

  • Qu’est-ce qu’être père ?

Ces différents aménagements permettent que le fonctionnement familial se stabilise avec l’éloignement du père. Cela n’est pas sans conséquence sur le devenir des enfants.

Les liens que tisse un père avec son enfant se construisent avec le temps. La paternité est le résultat d’une affiliation réciproque. La relation du père avec son enfant l’aide dans la construction de son statut social. Exerçant en tant que médecin d’unité en zone opérationnelle et au contact direct avec les militaires du bataillon, je me suis intéressé à ce que ressentent les hommes lors de l’annonce de la conception, durant la grossesse et lors de la naissance de leur enfant, naissance à laquelle le plus souvent ils n’assistent pas en raison des longs délais de route. À ces moments-là, il est observé une agressivité des pères ; plus rarement une dépression. S’il arrive que la paternité soit source de satisfaction parce que l’homme s’y trouve valorisé dans son statut social, parce qu’elle le fait « père », l’homme peut aussi, inversement, inhiber sa capacité à se penser et à être père. Nous observons l’installation de troubles des conduites à incidences disciplinaires et médicolégales (fugues, addictions, tentatives de suicide…). Les formes symptomatiques de ces troubles du comportement sont chargées de sens, liées en grande partie au lien à l’enfant.

  • Les « allers et retours » sources de richesse relationnelle

Le militaire, fils, mari et père, occupe plusieurs rôles : géniteur, nourricier, éducateur, protecteur, source de confiance et de sécurité pour la mère au cours de la grossesse et à la naissance. C’est le rôle spécifique du père dans les interactions précoces avec l’enfant, l’établissement du lien d’attachement qui est qualifié de relation d’activation. Il est agent de socialisation, de subjectivation et de dynamisation ; il participe avec la mère à la construction du pont social entre l’enfant et les autres. Les rôles du père se complètent au cours de l’éducation de l’enfant. Ces rôles sont susceptibles d’être distribués entre différents protagonistes dans une dimension d’interchangeabilité qui n’est fonctionnelle que si ces rôles sont préalablement définis.

Il apparaît que l’éloignement du père n’est pas problématique à condition qu’au retour, lors des permissions, celui-ci ne soit pas considéré comme un élément étranger venant perturber l’équilibre domestique, ou comme celui qui va exercer son autorité « juste pour redresser les choses », rigidifiant ainsi le cadre familial jusque-là fonctionnel. Les allers et retours doivent constituer une source de richesse pour l’enfant. Ils activent sa vie imaginaire, lui permettent de répondre à ses questionnements, tout en contribuant à le faire rêver dans un cadre où l’intermittence absence-présence favorise la dialectique entre l’imaginaire et la réalité, selon son âge, son sexe et ses capacités psychiques individuelles.

  • Des adolescents comme les autres

L’adolescence des enfants de militaires servant en zone opérationnelle a les aspects habituels de toute adolescence. C’est une période de transition. Elle permet le plus souvent un développement équilibré, même si elle est traversée de moments de tensions et de crise. Le parcours du jeune est dominé par la vivacité des affects agressifs à l’égard du parent du sexe opposé. La problématique concerne peu les filles. La mère, isolée, peut surtout se retrouver en difficulté avec son fils, être confrontée à des comportements marqués par un caractère provoquant d’opposition, de rivalité et de recherche effrénée de liberté. Devant cet appel du fils à faire intervenir le père, la mère a deux options. Soit elle évoque un père qui se sacrifie et alors la possibilité pour l’adolescent de s’identifier à lui devient problématique. Soit elle engage l’enfant à différer ses exigences en mentionnant que le père y satisfera à son retour, infléchi par l’engagement de la mère. Cette seconde option, celle d’une négociation qui fait intervenir l’idée du retour du père, est plus pacificatrice.

Cette période sera d’autant mieux traversée que l’adolescent pourra se sentir suffisamment accompagné par ses deux parents. L’éloignement peut ne pas constituer un danger ou un problème si la mère véhicule une image pacifique du père capable de venir en aide à l’adolescent en cas de détresse. Ce n’est pas l’absence qui en elle-même fait problème, c’est la distance relationnelle. Il faut donc que la mère soit en mesure d’assurer l’intérim, que le père se manifeste suffisamment auprès des enfants, que les scansions introduites par les allers et retours ne s’entremêlent pas trop avec les conflits conjugaux ou d’autres problématiques familiales.

Il existe au Maroc deux lycées réservés aux enfants de militaires : l’un à Ifrane pour les filles, l’autre à Kenitra pour les garçons. Ils y rentrent à partir du collège, l’équivalent de la sixième en France. Ces deux lycées sont éloignés des cités où résident habituellement les familles de soldats. Les deux tiers de ces enfants ont des pères qui servent sur la ligne de défense. Ils sont donc très tôt et durablement confrontés à l’expérience d’un double éloignement familial, avec un père au front et avec une famille habitant à plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres. L’encadrement y est militaire, le rythme de vie celui d’une unité : uniforme, cérémonies des couleurs, défilés… Une très forte proportion de ces enfants et de ces adolescents, une fois devenus adultes, va rejoindre les académies militaires et embrasser la carrière des armes. Ils perpétuent ainsi un mode de vie et un modèle social construit autour de l’absence du père.

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