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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°7 | Le moral et la dynamique de l’action – II

Bruno Dary

Les forces morales au cœur des forces armées

« À la guerre, il y a autre chose que les principes ;
il y a le temps, les lieux, les distances, le terrain ;
il y a le hasard dont on n’est pas maître ; mais il y a surtout
les forces morales dont les troupes sont animées. »

Ferdinand Foch

En tous temps, en tous lieux et dans tous les combats, la guerre a mis en exergue chez les belligérants deux éléments essentiels, l’homme et le matériel. celui-ci n’a cessé de se perfectionner au rythme des techniques, des tactiques et des découvertes, si bien qu’aujourd’hui, dans les conflits et les doctrines modernes, certains n’hésitent pas à faire reposer la victoire, sur l’omniprésence de la technologie. celui-là, en revanche, n’a pas subi de mutations aussi profondes, même si les mentalités ne cessent d’évoluer avec les générations. en effet, l’homme reste ce qu’il a toujours été avec sa résistance physique mais aussi ses faiblesses, avec ses qualités mais aussi ses défauts, avec ses périodes de joie intense mais aussi ses moments de stress, et surtout avec son moral, tantôt au beau fixe, et parfois défaillant.

Or actuellement, dans les armées modernes, on en est arrivé petit à petit au paradoxe suivant d’accorder une importance de plus en plus grande aux équipements, en termes de budgets, de recherches, de programmes et de tactiques ; simultanément, on sous-estime la part prise par l’homme ou on la limite à la gestion des ressources humaines ou bien aux conditions de travail. Combien de documents abordent actuellement des questions aussi essentielles que le moral, l’esprit de corps, la fraternité d’armes et même – n’ayons pas peur des mots – la peur, la panique ou simplement le stress en opérations ?

La guerre de 1870 a tragiquement rappelé à l’armée française que le seul moral ne suffisait pas : le courage, la fougue et même le panache d’une troupe magnifique et bien entraînée, à qui il ne manquait aucun bouton de guêtre, sont venus se fracasser sur la technologie et la tactique prussiennes. Toutefois, cette victoire éclatante du matériel a certainement amené le haut commandement allemand à fonder sa suprématie sur ce seul matériel et à négliger la composante du moral de son armée. Ainsi, la Première Guerre mondiale fut la victoire des forces morales, mais des forces morales au service d’armes modernes, immortalisées depuis par le mot d’ordre célèbre de Verdun : « On ne passe pas ! » À l’exemple de ce que disait Lyautey : « La plupart des erreurs humaines viennent du fait qu’on emploie la conjonction ‘‘ou’’, là où l’on devrait employer la conjonction ‘‘et’’ », il faut dire simplement qu’il ne s’agit pas de choisir entre l’homme ou le matériel, mais bien de prendre en compte l’homme et le matériel, et, plus particulièrement en ce début de xxie siècle, de ne pas négliger la dimension psychologique du combattant.

Aussi n’hésitons pas à dire et à affirmer que le moral constitue la qualité première du soldat, pour une raison essentielle, c’est qu’il est un « levier amplificateur » irremplaçable, dans un sens comme dans l’autre, à tel point que le but de la stratégie n’est pas tant de détruire l’ennemi, mais bien d’atteindre son moral ; au niveau tactique, il ne s’agit pas tant de détruire les adversaires que d’anéantir leur courage, car une fois celui-ci atteint, la victoire devient alors à portée de main, ce qui nous ramène à Platon, lorsqu’il écrivait que la force de la cité ne repose pas tant sur l’épaisseur de ses murailles que sur le courage de ses citoyens !

Mais avant d’en arriver à ce niveau, il convient d’en démonter le mécanisme chez le soldat, d’en analyser les raisons chez le chef et d’en étudier les fondements au sein des unités, c’est-à-dire au niveau collectif.

Le moral du soldat

Même aujourd’hui, le combat est avant tout une lutte morale. À puissance, technique et tactique sensiblement équivalentes, la victoire reviendra en définitive à celui des deux antagonistes qui aura conservé le plus longtemps le moral le plus élevé. Il est cette action mystérieuse qui donne la puissance du moment à une armée et qui fait qu’un homme en vaut dix, ou qu’inversement dix n’en valent pas un seul ! Mais ce moral ne s’improvise pas, il se construit jour après jour dès le temps de paix, et doit se renforcer au moment du combat ; comme le dit le vieil adage : « La victoire se forge avant la bataille ! » Il dépend de trois paramètres fondamentaux : la fraternité d’armes, le courage et le sens donné à l’engagement.

La fraternité d’armes

Elle constitue le ciment entre les hommes, quels que soient leur grade, leur ancienneté ou leur origine ; c’est grâce à elle que chacun se sent à sa place et que la compagnie, la batterie, l’escadron et même le régiment se transforment en une famille. Chacun, quoique différent, y a sa place et y tient sa place, et de ce fait se sent investi personnellement d’une mission, de sa mission. Elle va plus loin en ce sens que chacun sait d’abord qu’il n’est pas seul ; elle évite ainsi la solitude, source d’angoisse et de panique, surtout dans les moments difficiles ou critiques. Elle renforce le courage individuel, car chaque soldat est convaincu que quoi qu’il arrive, ses camarades et ses chefs ne le laisseront pas tomber. Elle se forge enfin dans le danger assumé collectivement, les risques partagés librement et les menaces affrontées ensemble.

Le courage

Il est sans aucun doute un facteur tout aussi important du moral. En effet, le courage est la faculté à vaincre la peur. La peur est naturelle à l’homme, surtout face à l’inconnu, à la surprise, à l’isolement, à la nuit et surtout face au danger imminent et à l’éventualité de la mort ou de celle d’un camarade. Mais subir cette peur, s’y soumettre, c’est-à-dire ne pas chercher à la maîtriser ou même à la vaincre s’appelle de la lâcheté. Le maréchal Ney, surnommé pourtant le « brave des braves », ne disait-il pas que celui qui se vante de n’avoir jamais eu peur est un triple menteur ! C’est la raison pour laquelle l’aguerrissement tient une place particulière dans la formation, pour éduquer le soldat à faire face progressivement au danger, à l’accoutumer à l’inconnu, à l’endurcir face aux conditions rigoureuses, à devenir plus résistant et plus endurant et à repousser ses limites, tant physiques que psychologiques.

Le sens de l’engagement

Pourtant, courage et fraternité, aussi nécessaires soient-ils, n’en sont pas pour autant suffisants, si l’on ne donne pas un sens à son engagement. En effet, ces deux qualités peuvent très bien se retrouver dans n’importe quelle bande organisée, mafieuse, terroriste, mercenaire, secrète, et même, pour pousser le paradoxe à son terme, de façon élevée. Il est donc indispensable de donner à chaque soldat un sens à son engagement et expliquer à ses hommes le sens de leur engagement, car pour le combattant, cet engagement n’est pas neutre puisqu’il peut être amené à s’engager totalement, et à aller au bout de sa vie pour aller au bout de sa mission ! Rappelons-nous ce qu’écrivait le général de Lattre : « Les raisons de vivre sont autant de raisons de mourir pour sauver ce qui donne un sens à la vie ». Et le colonel Thorette, au cours de la première guerre du Golfe, à la veille de lancer son 3e de Marine dans un assaut, à l’époque incertain, dynamisa ses marsouins en leur adressant les mots suivants :

« Vous vous battrez demain pour quatre raisons principales :

vous vous battrez parce que le président de la République, chef de l’État et chef suprême des armées, vous l’ordonne…

vous vous battrez parce que, soldats de métier, vous avez choisi le noble métier des armes et qu’il est des circonstances où les armes, expression de la force, doivent servir le droit ;

vous vous battrez parce que l’adversaire qui est le vôtre aujourd’hui, sera demain votre ennemi, mais vous vous battrez sans haine ;

vous vous battrez enfin, pour le chef qui vous conduira, pour le camarade qui sera à vos côtés, le souvenir de vos anciens, symbolisé par les plis de notre drapeau, pour l’esprit des troupes de marine, qui, nous tous marsouins, nous anime et nous unit. »

Tout est dit dans ces mots, si bien qu’il reste le plus difficile à accomplir, le passage à l’acte.

Pourtant, d’autres facteurs s’imposent également, mais sans doute de façon moins impérieuse ; ils n’en sont pas moins indispensables et nécessitent une attention particulière de la part du commandement ; on peut citer la compétence, la considération et les conditions de vie.

La compétence

Elle est nécessaire, car comme aimait à le dire l’Empereur, il n’y a pas de plus grand scandale que de faire un métier que l’on ne connaît pas, surtout lorsque ce métier engage la vie de ses subordonnés. De plus, la compétence renforce les capacités de chacun et donne confiance à celui qui s’y astreint ; le drill1 est essentiel et permet, en période de stress ou plus simplement de déstabilisation, de se raccrocher aux fondamentaux, à des actes réflexes mille fois répétés et même à du « déjà vu et déjà connu ». Mais la compétence, aussi élevée soit-elle, ne se suffit pas à elle-seule, car le soldat ne peut se limiter à n’être qu’un professionnel de la défense, pour qui la fin justifie les moyens !

La considération

Elle doit d’abord être reconnue comme le regard du chef sur ses subordonnés ; elle peut être interprétée comme une partie de la fraternité d’armes, en ce sens qu’elle en est son expression individuelle et hiérarchique. Tout homme a besoin d’être reconnu pour ce qu’il est, et a besoin de ressentir qu’il appartient à un groupe. Le soldat en a d’autant plus besoin qu’il sait que sa vie peut dépendre des ordres qu’il recevra, qu’il ne comprendra peut-être pas entièrement, mais qu’il mettra un point d’honneur à appliquer ; d’abord parce qu’il est discipliné, ensuite parce qu’il est convaincu que la victoire finale est toujours le résultat des actions élémentaires parfaitement exécutées, mais encore parce qu’il sait que sa vie, sa présence et son rôle dans la manœuvre ont du prix aux yeux de ses chefs et plus spécialement de son chef immédiat.

Les conditions de vie

Enfin les conditions de vie ne doivent pas être négligées. On pourra citer, il est vrai, des exemples dans l’histoire de France où des soldats maltraités, mal nourris et vêtus comme des gueux ont remporté d’éclatantes victoires ou, du moins ont tenu jusqu’à la limite de leurs forces ; il suffit de se souvenir de l’armée d’Italie, stigmatisée par le jeune Bonaparte, et dont nul n’ignorait le sous-équipement et l’absence de soutien, qui parcourut plus de 110 km en quatre jours, participa à trois batailles, qui furent trois victoires dont celle de Rivoli ; n’oublions pas nos anciens de Dien-Bien-Phu, qui ont cessé le combat faute de munitions, après plus de deux mois dans l’enfer de la cuvette. Mais la force morale d’une armée est susceptible de variations importantes au cours d’une même campagne et il peut lui arriver de s’épuiser à la suite d’un effort excessif et prolongé. Avec la durée et la dureté de la guerre, les conditions de vie dans les tranchées devinrent l’objet d’une grande attention de la part du commandement. On peut donc affirmer qu’il n’existe pas de troupe qui demeure longtemps insensible à des conditions de vie trop précaires ; la gamelle du soldat, même si contenant et contenu ont notablement changé de nos jours, reste la gamelle.

Le moral chez le chef

Il est clair que tout ce qui concerne l’homme concerne également le chef, quel que soit son rang, mais peut-être davantage ceux qui, appartenant aux corps de troupe, sont au plus près du soldat ; comme le proclamait Foch au plus fort de la Grande Guerre : « La technique, c’est l’affaire des états-majors ; le chef de corps, lui, doit fournir l’âme et le moral ! » Plusieurs raisons font que le moral d’un gradé est plus important que celui d’un simple soldat.

Le chef est d’abord un soldat

Il est un soldat comme les autres, et ne serait-ce qu’à ce titre, il obéit aux mêmes lois de la nature et se trouve confronté, lui aussi aux sentiments d’anxiété devant l’imprévu, de crainte de ne pas pouvoir remplir la mission reçue, et même de peur face à l’ennemi qui cherchera systématiquement à le surprendre, ou à l’instar de tous ceux qui ont approché la mort de près. Mais il a pour lui, pour le faire avancer en cas d’hésitation, la force immense de sa troupe qui, étant derrière, lui le pousse inexorablement vers l’avant.

Le chef est un éducateur

Le chef est ensuite un instructeur et même plus que cela un éducateur ; en effet, outre l’aspect tactique et technique de l’instruction, qu’il doit maîtriser mais dans lesquels il ne peut se cantonner, il doit être un formateur et donc former l’âme de ses soldats. L’expérience montre que l’on ne fait pas de cours, ni de leçons sur le moral ; on peut en faire sur la morale, mais forger le moral de sa propre unité se fait avec le temps, en saisissant toute opportunité pour élever sa troupe progressivement et en faisant preuve de pédagogie pour être suivi et l’amener ainsi aux plus hautes vertus militaires. Il n’est pas faux de dire à l’instar du maréchal von Molkte, qui, parmi les leçons de sa défaite de 1918, écrivait que la force morale est bien supérieure à la force physique. Mais le plus sûr moyen d’y parvenir est encore l’exemple, notamment l’exemple quotidien dans la vie de tous les jours et l’exemple silencieux pour ne pas paraître vaniteux. Chaque soldat doit pouvoir voir dans son chef un modèle à suivre et surtout un modèle accessible, fait de chair et d’os, à dimension humaine, qui vit au jour le jour dans les mêmes conditions que lui.

Le chef est celui qui commande

Le chef est aussi celui qui commande et qui, à ce titre, aura des comptes à rendre sur la manière dont il aura rempli sa mission, que ce soit en temps de paix ou en opérations. Il est d’ailleurs paradoxal de voir que le vocabulaire militaire a très largement servi au monde de l’économie, sans doute parce que nous vivons une ère de guerre économique. On parle ainsi de stratégie, de tactique, de raid boursier, de position défensive, d’offensive, de contrôle de secteur, de campagne, etc., mais le terme de « commander », quant à lui, ne nous a pas été emprunté et n’est même jamais utilisé ; on lui préfère des termes sans doute plus modernes ou plus pédagogiques, comme diriger, contrôler, manager, leader, coacher, orienter. Or les armées ont ce privilège, qui confère plus de devoirs que de droits à leurs chefs, de commander à des hommes, notamment parce qu’ils exercent la plénitude de ce commandement. En outre, les armées étant conçues pour agir en cas de crise, ils sont conscients que les ordres donnés, parfois sur un mauvais papier et dans des circonstances difficiles, souvent dans l’urgence et toujours sous la pression, ses hommes devront les exécuter avec leur sueur et, peut-être avec leur sang, quand ce n’est pas avec leur vie. Tout a été dit et écrit sur l’exercice du commandement. De Napoléon, qui avec son génie et avec l’appui d’un chef d’état-major exceptionnel, le maréchal Berthier, dirigeait sa grande armée directement et à la voix, jusqu’à Foch, qui, à la tête des alliés, cherchait surtout à convaincre pour mieux vaincre et n’hésita pas à dire qu’il avait beaucoup moins d’admiration pour l’Empereur depuis le jour où il avait découvert ce qu’était une coalition. Une des finalités essentielles de l’art de commander est bien de faire naître la confiance, ce sentiment irremplaçable qui unit réciproquement le chef et ses soldats. La confiance en soi et celle en sa propre troupe rendent les chefs actifs en permanence, sûrs d’eux dans les décisions difficiles et les moments tendus, et même entreprenants pour ne pas dire audacieux, car ils savent mieux que quiconque ce qu’ils peuvent exiger de leurs hommes.

Le chef est le garant de l’éthique

Enfin, le chef est le garant de l’éthique, si bien qu’à ce niveau, il est possible d’écrire que le moral rejoint la morale. En effet, si la finalité de l’action militaire est juste et, comme on l’a vu, renforce le sens de l’action en la justifiant – le jus ad bellum – le commandement doit veiller à la manière de conduire les opérations – le jus in bello – au risque de compromettre l’action en cours, voire d’agir à l’opposé du but recherché. L’expérience ancienne et récente montre que dans ce domaine précis, tout n’est pas écrit dans les livres et tout ne peut être écrit, car chaque opération est un cas particulier et chaque combat est unique. Il est nécessaire et même indispensable de se fixer des principes clairs et intangibles et de savoir les mettre en œuvre en fonction des circonstances. Un état en crise est avant tout un pays où la force du droit ne s’applique plus, si bien que c’est le droit de la force qui règne, ce qui se traduit en d’autres termes et dans la réalité par le droit du plus fort ; et quand le droit appartient au plus fort, c’est le règne de la violence. Il est donc nécessaire que les forces, envoyées pour ramener le calme, puis l’ordre et enfin la justice, fassent preuve d’un surcroît de moralité et même d’humanité, surtout dans leur comportement à l’égard du pays en crise et de sa population.

Le moral des formations ou la fraternité d’armes

Antoine de Saint-Exupéry voyait autant de différences entre une communauté humaine et une foule anonyme qu’entre une cathédrale et un champ de pierres. Or l’action militaire est par essence collective et nécessite une cohésion forte et évidente, que la tradition a « traduite » dans cette belle formule, la « fraternité d’armes ». Il est à noter qu’elle existe aussi et sans doute de façon plus marquée dans les groupes isolés, comme les commandos. Ses fondements reposent sur trois piliers majeurs : la discipline, la cohésion et l’esprit de corps.

La discipline

Autrefois, le règlement précisait qu’elle constituait la force principale des armées, car l’ordre linéaire était le fondement de la tactique jusqu’au xixe siècle. Le champ de bataille ayant évolué, c’est sans doute moins vrai aujourd’hui ; en revanche il est certain que sans elle on ne peut rien entreprendre et certainement pas emmener une troupe au combat, tout juste une bande, et encore que restera-t-il de cette bande si la situation venait à se retourner ? On peut même ajouter que si le courage facilite la discipline au moment du péril, une vraie discipline vient puissamment en aide au courage. Rivarol écrivait que dans l’armée la discipline sert plus de bouclier, qu’elle ne pèse comme un joug ! Elle a souvent été critiquée à tort pour l’attitude extérieure qu’elle exige, mais ces critiques restent la plupart du temps superficielles. Or le vrai sens de la discipline trouve sa finalité dans le sens du devoir qui doit imprégner chacun des hommes, sens du devoir envers ses camarades, envers ses chefs, envers son régiment, son pays et même plus simplement la mission reçue. Le véritable sens de la discipline consiste à faire passer l’intérêt supérieur avant son propre intérêt. Il est nécessaire, à travers l’éducation du soldat que chacun en comprenne bien le sens, afin qu’en en ayant le sens, il en prenne le goût. Ainsi l’art de commander peut se résumer en deux mots dont l’équilibre est à maintenir en permanence en fonction des circonstances : fermeté et bienveillance.

La cohésion

La cohésion d’une troupe est son ciment, sans lequel l’édifice ne peut tenir. Or, toute cohésion possède deux dimensions, l’une horizontale, c’est la camaraderie entre personnes de même rang et l’autre verticale, c’est la confiance et la confiance mutuelle. La camaraderie est un atout irremplaçable, car dans les moments difficiles, chacun sait qu’il pourra compter sur son camarade, sur ses camarades, pour lui donner un coup de main et, peut-être, se sacrifier pour lui. Quelle plus belle image de la camaraderie peut-on donner que celle de ces combattants encore volontaires au début du mois de mai 1954, pour sauter sur Dien-Bien-Phu, alors que la chute du camp n’était plus qu’une question de jours, que le saut était particulièrement dangereux et que surtout il s’effectuait sans aucun esprit de retour ! Mais ils se portaient quand même volontaires, simplement pour ne pas laisser leurs copains seuls dans la tourmente. Quant à la confiance, elle naît d’abord par les indispensables capacités intellectuelles, psychologiques et morales des chefs ; elle se confortera par la dimension humaine du style de commandement, en montrant à la troupe qu’après le succès des armes et le bien du service, le bien de la troupe demeure son principal souci. Toutefois, la confiance n’est pas à sens unique, elle concerne aussi les cadres à l’égard de leurs soldats ; celle-ci se gagne à l’entraînement, au fil des jours, en forgeant l’outil de combat et en connaissant chacun de ses hommes, leurs capacités, leurs forces mais aussi leurs limites et même leurs faiblesses. De la confiance, naît le sentiment de force, de la force naît la conviction du succès et de cette conviction naît le courage pour affronter et surpasser les dangers qui jalonnent le chemin qui mène à la victoire.

L’esprit de corps

L’esprit de corps s’inscrit dans la fraternité d’armes qui unit les soldats d’une même formation, quel que soit leur grade ; il est ce sentiment fort d’appartenir à une même entité, à une même famille ; cette famille est unique, car elle possède une histoire unique, un passé dont on compte les hauts faits comme les heures de souffrance, des traditions forgées avec le temps et des coutumes ou des habitudes héritées des anciens parfois avec plus ou moins de bonheur ; elle dispose aussi d’un casernement qui devient progressivement la maison, un style spécifique qui en fait « le » régiment, « son » régiment. Car c’est au sein du corps de troupe que se forge et se trempe la force d’âme, c’est à ce niveau que se conduit l’instruction, c’est en son sein que s’élabore la gestion des ressources humaines, c’est à lui que les soldats se fidélisent, comme c’est à son niveau que les jeunes recrues adhèrent à la chose militaire ou renoncent au service des armes. En opérations, c’est le même esprit de corps qui pousse à accomplir des actions valeureuses pour l’honneur du régiment, comme à faire preuve d’abnégation dans les moments difficiles. Entendons-nous bien, l’esprit de corps ne va pas à l’encontre de la modularité, mais les deux excès sont à éviter : d’une part, un esprit de corps poussé à l’extrême amène les soldats à vivre dans leur cocon, à se couper du monde et à se constituer en cohorte prétorienne, qui finira par mourir de sa belle mort, faute de sang neuf ; de l’autre, l’excès de modularité amène à concevoir des structures qui, sur le papier, répondent techniquement et théoriquement aux capacités attendues et aux missions fixées, mais qui, faute de temps et de délais pour la mise en condition pour la projection et l’engagement, n’ont pas pu se forger une « âme ».

Avant de conclure, n’oublions ni le temps,
ni le soldat français

Enfin, pour que la réflexion sur les forces morales soit complète, il semble nécessaire de rajouter deux paramètres non négligeables.

Le premier est le temps, car rien de tout cela ne s’obtient en un jour. Rien n’a de valeur qui n’ait demandé du temps aux hommes, même de nos jours où l’on croit pouvoir disposer de tout et tout de suite. L’esprit de corps se forge jour après jour, semaine après semaine, dans la grisaille des camps de manœuvre comme au cours des opérations extérieures, dans l’instruction quotidienne comme dans les grands exercices ; de même la cohésion se bâtit dans les activités prestigieuses comme dans les services quotidiens, et peut-être même plus dans l’épreuve et dans l’effort que dans la joie et la facilité ; le seul paramètre à intégrer est le temps, car la confiance comme la camaraderie ne naissent pas en un jour, elles se construisent peu à peu. Tirant les enseignements de sa défaite de Waterloo, Napoléon écrira en parlant de la jeune garde, qu’il n’y avait pas assez longtemps qu’ils mangeaient la soupe ensemble.

Enfin le dernier, qui est plus qu’un paramètre, puisqu’il est le principal acteur, est le soldat français avec ses qualités extraordinaires. Devant les succès de la Grande Armée, les Prussiens disaient d’eux : « Ils sont petits, chétifs, un seul de nos Allemands en battrait quatre ; mais, au feu, ils deviennent des êtres surnaturels ». Il est vrai que le soldat français ne paie pas toujours de mine, qu’il est facilement gouailleur et même râleur, ce qui faisait dire à l’Empereur, encore lui, en parlant de ses propres grognards : « Ils grognent encore, mais ils marchent toujours ! » Mais le soldat français est naturellement courageux et le courage rend fondamentalement gai ; la gaieté est certainement une compensation nécessaire à la tension qui règne dans les phases de combat, où la vie est en jeu. C’est d’ailleurs un point fondamental que doit surveiller tout gradé d’encadrement, lorsque sa troupe n’est pas pleine d’entrain, c’est qu’elle est rongée par le cafard, qui est le début de l’abattement voire de la désespérance et c’est donc que le moral de l’unité est atteint. Le chef se doit d’être gai ; à l’inverse ne dit-on pas qu’un officier triste est un triste officier ? Il se doit d’être toujours d’humeur égale, notamment dans les moments difficiles, et surtout conscient que son unité sera forcément à son image, et certainement beaucoup plus qu’il ne le pense.

Naturellement ardent, courageux et de bonne humeur, le soldat français possède une âme qui doit faire l’objet de l’attention de ses chefs à tous les niveaux de la hiérarchie, car elle est notre bien le plus précieux. Et il ne faudrait pas qu’un jour le commandant d’une opération puisse reprendre ce que disait l’un de nos grands chefs durant l’entre-deux-guerres : « L’armée française est moribonde, car son moral se meurt ! » 

J. Sapir | Agir dans l’incertain : de l’é...