N°57 | La norme

Lucie Serrier

L’idéal du soldat-citoyen au siècle des lumières

Au xviiie siècle se développe un nouvel idéal militaire, la société exprimant une véritable volonté de voir évoluer le monde armé, loin des liens féodaux et du mercenariat des siècles précédents, et loin de la soldatesque violente, ivrogne et débauchée. Un projet qui nourrit une grande effervescence intellectuelle. La réforme, profonde, a débuté au siècle précédent : une administration spécifique a été mise en place, la hiérarchie a été réorganisée en vue d’une plus grande efficacité, la discipline a été renforcée. Il s’agit de créer une armée de métier composée de soldats utiles à la nation, ne pesant pas sur elle, soit de « véritables » militaires identifiables par leur uniforme et le respect de codes institutionnels.

Les penseurs des Lumières sont des membres actifs de cette volonté de changement et des débats qui la sous-tendent. Ils appuient leurs argumentations sur les auteurs antiques tels Platon, Socrate ou Homère, ou sur les grands hommes politiques et chefs de guerre tels Darius, César et Auguste. Brézé rappelle qu’un soldat sert son royaume, lié par un contrat à la nation, son engagement pouvant aller jusqu’au sacrifice. Joseph Servan s’interroge : « Qu’étoit l’amour de la patrie chez les anciens ? Un mélange superstitieux de religion, de respects, d’estime pour les différens ordres de la république, de tendresse pour ses proches et ses concitoyens, et d’orgueil confondu dans la gloire de la patrie. Pourquoi ne serions-nous pas susceptibles de ces mêmes sentimens1 ? »

L’honneur et la vertu, qualités supposées des soldats antiques, sont mises en scène dans les contes philosophiques. Montesquieu insiste sur ce point et Rousseau développe l’idée que l’oisiveté était bannie chez les Anciens, un exemple à suivre pour permettre l’incorporation dans les armées d’hommes forts et courageux, ses contemporains, juge-t-il, n’étant pas encore à la hauteur : « Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité qu’il vous est si rare d’entendre ; vous êtes braves, je le sais ; vous eussiez triomphé avec Hannibal à Cannes et à Trasimène ; César avec vous eût passé le Rubicon et asservi son pays ; mais ce n’est point avec vous que le premier eût traversé les Alpes et que l’autre eût vaincu vos aïeux2. » Et pour Ferdinand Desrivières, ces armées antiques étaient « l’école de la vertu, le sanctuaire de la fortune et de la gloire »3, soit l’exact opposé de celles de son temps issues « de la lie des villes ».

C’est l’armée de la Rome républicaine qui est prise en modèle, celle ne comptant que peu d’auxiliaires dans ses rangs, l’incorporation des Barbares étant tenue comme l’une des causes de la décadence et de la chute de l’empire. L’objectif est d’éviter séditions et mutineries, et pour cela le citoyen doit être impliqué dans la défense de sa patrie. Marmontel prône ainsi l’unité et l’implication des citoyens dans la défense du royaume, employant pour étayer son propos l’exemple de l’Empire byzantin tombé face aux Ottomans le 29 mai 1453, les Romains d’Orient étant divisés par un empire trop étendu.

Le père Daniel est l’un des seuls à insister sur l’impossible comparaison entre un légionnaire romain idéal, connu par les archives et les règlements, et le soldat français du xviiie siècle4. La référence antique n’aurait pour objectif qu’un « caractère manipulatoire », et ce depuis la Renaissance et Machiavel réhabilitant la ruse dans la guerre5 en s’appuyant sur les écrits de Végèce.

  • Non à la milice ?

Tous ou presque s’accordent sur la nécessaire disparition de la milice. Supprimée sous Louis XIV, celle-ci a été rétablie en 1726, à nouveau supprimée le 15 décembre 1775 puis reconstituée en 1778. En temps de paix elle appuie l’armée en participant à la défense des villes et au maintien de l’ordre ; en temps de guerre elle pallie l’insuffisance du recrutement par contrat – à titre d’exemple, les miliciens constituent 46 % des recrues pendant la guerre de Succession d’Espagne et 20 % pendant la guerre de Sept Ans6.

Service imposé à la population, inégalitaire car levée par tirage au sort pour une durée de service de deux à six ans selon les périodes, elle est très impopulaire. En théorie, tout homme célibataire âgé de seize et quarante ans peut être convoqué, à la condition, selon l’Encyclopédie, de mesurer au minimum cinq pieds. Ce principe finit par être dénaturé par nombre de dérogations et passe-droits, toute personne suffisamment aisée pouvant acheter une charge ou un titre et être exemptée. Ainsi, le recrutement repose sur ceux qui manquent de moyens, de réseaux et d’appuis relationnels. « Le malheureux cultivateur en supporte presque seul tout le poids »7 constate Bon de Bohan.

Les sources conservées aux archives départementales de Melun permettent d’avoir une idée du profil des miliciens entre 1726 et 17888 : c’est un civil exerçant une profession et vivant souvent dans la précarité car saisonnier. La circulaire du 10 novembre 1742 incite les intendants à enrôler sans tirage « ceux qui n’ont pas d’établissement, qui sont vagabonds et gens sans aveu »9. Certains membres de l’administration considèrent d’ailleurs qu’il est normal que les classes quelque peu aisées échappent à cette forme d’imposition : « Il y aurait de la cruauté, écrit un intendant, à soumettre à la milice ceux qu’un peu d’aisance et une instruction plus relevée, un état honnête, ont tirés de la classe des hommes qui fournit constamment le soldat10. » Selon eux, les classes les plus pauvres de la population sont les plus adaptées au service.

Le chevalier des Pommelles insiste sur le fait que le peuple ne perçoit la milice qu’à travers ses injustices et ses inégalités. Rousseau et Guibert condamnent abus et caractère forcé, tout en souhaitant un service obligatoire. Les économistes Quesnay et Necker lui reprochent les dommages causés aux forces productives et la dépense dont elle est la source. Et la bataille de Dettingen, le 27 juin 1743, durant laquelle les miliciens ont cédé à la panique11, fait douter de son utilité en renfort des troupes armées. La milice centralise désormais le mépris et le désintérêt de la société, tout en étant considérée comme un fardeau. Plus encore, l’État lui-même participe au dénigrement comme l’attestent les termes de « soulagement » et de « dépenses » employés dans l’ordonnance du 15 décembre 1775 promulguée par Saint-Germain, celui-ci souhaitant faire des économies12.

La milice trouve cependant quelques partisans. Fénelon, par exemple, pense qu’elle pourrait devenir un moyen équitable de recrutement, et Voltaire, malgré son rejet du militaire, estime que « ces milices, qui sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les dernières campagnes du maréchal de Villars et à la rendre victorieuse dans les campagnes de Louis XV »13, comme elles permettent de « s’exercer à la guerre sans abandonner la culture des campagnes »14.

Injuste, inutile, contraire à l’idéal d’une armée de métier uniformisée où toute soldatesque disparaît, la milice est finalement abolie dans la nuit du 4 août 1789.

  • Un service obligatoire ?

Une « intellectualisation de la guerre »15 naît avec le siècle des Lumières, notamment à la suite des périodes de crises comme la guerre de Sept Ans. L’armée permanente16 est perçue comme l’instrument de l’absolutisme par une partie des intellectuels, qui la considèrent comme un danger pour la liberté de la nation. Guibert met en avant les intérêts différents du peuple et du gouvernement : « Les citoyens ne sont pas soldats ; les soldats ne sont pas citoyens ; les guerres ne font pas les querelles de la nation, elles font celles du ministère ou du souverain, cependant elles ne se soutiennent qu’à prix d’argent et au moyen des impôts17. » Les hommes ne se sentiraient guère impliqués dans les combats menés par leur roi, jugeant les intérêts de celui-ci déconnectés de leur réalité quotidienne. Il propose alors une réforme totale du système armé, tout en ayant conscience que cela sera impossible sans bouleversements politiques majeurs.

Guibert et d’autres penseurs appellent de leurs vœux une armée nationale, mais dont la composition ne reposerait pas nécessairement sur une implication de tous. Montesquieu déplore que les armées soient de plus en plus nombreuses et coûteuses, mais reconnaît au peuple le droit de se défendre et, en cas de nécessité, d’attaquer. Pour lui, l’armée « idéale »18 est issue du peuple, condition qui plus est indispensable à ses yeux pour une réduction des exactions. Dans Bélisaire (1767), Marmontel met en avant le soldat-citoyen19 et expose les problèmes de l’armée nationale, tout en considérant les obligations stratégiques et les impératifs psychologiques affectant les hommes de troupe, et en reconnaissant la difficulté d’impliquer les citoyens dans la défense du pays, le soldat-laboureur tant prôné ne s’intéressant selon lui qu’à la protection de sa localité et de sa famille.

Servan, quant à lui, prône un service obligatoire, mais non personnel : chaque citoyen se verrait contraint d’exécuter huit ans de service, lui-même ou en délégant cette tâche à quelqu’un qui le ferait pour lui20 et, en cas de conflit, tous les Français âgés de dix-huit et quarante ans serviraient dans une armée de réserve.

Rousseau et Mably, au contraire, sont favorables à un service obligatoire et personnel, mais considèrent qu’un tel système ne peut être applicable que dans de petites républiques. Et ils critiquent la séparation entre fonctions civiles et fonctions militaires, car ils considèrent que cela favorise la lâcheté et l’oisiveté. Rousseau ajoute que tout citoyen « doit être soldat par devoir, nul ne doit l’être par métier […] tel doit être celui de tout État libre »21. Il explore l’idée de remplacer les troupes réglées par une garde nationale et préconise une nation armée, car « toutes les victoires des premiers Romains avaient été remportées par de braves citoyens »22, tout en considérant les soldats comme des êtres libres.

Pour Guibert, « lorsqu’un pays entier est militaire, au premier signal tous ses habitants sont ses défenseurs »23, et pour Desrivières « tout citoyen doit son sang à l’État »24, une notion reprise par Voltaire pour qui les soldats sont amenés à se sacrifier pour la patrie en échange d’une faible rémunération ; pour lui, tous doivent un service des armes minimum et ceux qui ne l’assument pas doivent être considérés comme des déserteurs, ce qui l’amène à condamner de façon virulente les membres du clergé. Il insiste aussi sur la normalité de la vie d’un soldat-citoyen qui, par exemple, doit pouvoir se marier, le mariage renforçant sa volonté de combattre afin de protéger femme et enfants. Mais paradoxalement, il les considère comme des criminels professionnels et ne les plaint pas. Rousseau, lui, estime qu’une armée composée de tels soldats est vouée à l’échec.

De Diderot à Sade, nombre de penseurs sont favorables à la création d’une armée nationale, mais avec un objectif uniquement défensif comme l’évoque l’article « Armée » de l’Encyclopédie. Rousseau et Guibert rêvent d’une nation pacifique ne devant faire la guerre qu’en cas d’agression. Pour Diderot, cela serait la solution aux problèmes posés. Allant plus loin, Maurice de Saxe, utopiste, propose d’imposer un service de cinq ans à toute la population, nobles et riches compris. Cette armée serait au service de la liberté des citoyens et de la Constitution, et non du despotisme et de l’arbitraire monarchique. Et naît l’idée d’une prestation de serment au roi et à la nation, notamment dans les cahiers de la noblesse.

  • Être utile

Les penseurs des Lumières s’interrogent également sur la condition du soldat en temps de paix en insistant sur le coût que représente son entretien. Il n’est donc pas question de le laisser oisif ! Tout comme il peut être intéressant de tirer parti de sa condition physique. « Ne pourrait-on occuper des troupes à des travaux civils qui les maintiendraient dans l’habitude du travail ? », demande la noblesse de Nomeny25.

C’est ainsi que l’armée est requise pour prêter main-forte à la police – à la veille de la Révolution, les Parisiens souhaitent qu’elle concoure davantage à la sécurité quotidienne26. Elle participe au rétablissement de l’ordre, tout en restant majoritairement aux postes frontières. En 1720, lorsque la peste se déclare à Marseille, les soldats sont mobilisés pour former un cordon sanitaire autour de la Provence et du Comtat27. Ils sont aussi requis dans la lutte contre les incendies28 et pour divers travaux d’utilité publique. Il est même envisagé de les employer dans les champs et pour tout type de travaux comme la construction de canaux, l’assèchement de marais ou la construction de routes. Cette volonté d’utilité et d’endurcissement du soldat, tout en l’éloignant de la débauche, du libertinage et en créant des économies de deniers royaux, prend place dans le cadre de l’hygiénisme et de l’utilitarisme prônés par les Lumières.

Avec les réformes du xviiie siècle, et malgré l’existence de nombreux préjugés, le public accorde une plus grande considération au soldat, et celui-ci renforce son ancrage dans la nation. De nouveaux rôles sont fixés et le sens du service est mieux défini. Un véritable idéal autour d’un militaire utile se développe, tout comme la notion d’armée de métier complétée par la figure du soldat-citoyen, ouvrant la voie à la création de la Garde nationale de 1789 ainsi qu’à la loi Jourdan de 1798, qui institue la « conscription universelle et obligatoire » de tous les Français âgés de vingt à vingt-cinq ans. L’apprentissage du fait militaire est désormais l’un des piliers de la vie civique.


1J. Servan, Le Soldat citoyen, Neufchâtel, 1780, p. 50.

2J.-J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750, pp. 14-15.

3F. Desrivières, Loisirs d’un soldat au régiment des gardes françoises, Paris, Saillant, 1767, pp. 59-61.

4Père Daniel, Histoire de la milice françoise, tome II, édition 1721, Hachette bnf, pp. 602 et 604.

5J. Chagniot, Guerre et Société à l’époque moderne, Paris, puf, 2001, p. 333.

6A. Corvisier, Armées et Sociétés en Europe de 1494 à 1789, Paris, puf, 1976, pp. 143-144.

7Bon de Bohan, Examen critique du militaire françois, 1re partie, tome I, Genève, 1781, pp. 46-47.

8F. Pauc, « La milice : être combattant malgré soi », in B. Deruelle et A. Guinier (dir.), La Construction du militaire, volume 2, Paris, La Sorbonne, 2017, p. 6.

9Ibid, pp. 6-8.

10É.-G. Léonard, L’Armée et ses problèmes au xviiie siècle, Paris, Plon, 1958, p. 204.

11Citée par Dumoulin, Campagne de M. le Maréchal duc de Coigny en Allemagne, l’an 1743 et l’an 1744, Amsterdam, M. M. Rey, 1761, p. 207.

12« Sa Majesté, occupée du soulagement de ses peuples, […] informée que la forme de la levée des hommes destinés aux régiments provinciaux, non seulement contribuait à troubler la tranquillité des peuples et de ses provinces, mais lui occasionnait encore une dépense assez considérable pour l’équipement de ces hommes, […] Elle a ordonné et ordonne ce qui suit : à commencer du 1er janvier 1776, les quarante-huit régiments provinciaux et les douze régiments de grenadiers-royaux établis par l’ordonnance du 1er décembre 1774 seront supprimés » (Archives de la guerre, Service historique de la Défense, Vincennes, Ya 427).

13A. Corvisier, L’Armée française de la fin du xviie au ministère de Choiseul, tome I, Paris, puf, 1964, p. 112.

14A. Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, tome II, De 1715 à 1871, Paris, puf, 1992, p. 18.

15L. Kennett, « Tactics and Culture: the Eighteenth Century Experience », cihm Acta n° 5, Bucarest, 1981, p. 153.

16Les régiments permanents sont instaurés en 1720 en France.

17J.-A.-H. de Guibert, Essai général de tactique, tome II, Londres, Libraires associés, 1772, pp. 248-249.

18Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI, chapitre vi, 1748.

19Une différence doit être faite entre soldat-citoyen et citoyen-soldat : le premier est un professionnel patriote conscient de ses devoirs et éclairé, le second est un homme contraint au service obligatoire.

20J. Servan, op. cit., pp. 70 et 75.

21J.-J. Rousseau, Considérations sur le gouvernement de la Pologne et sur sa réforme projetée, Veuve Pierre Dumesnil, 1772, p. 384.

22É.-G. Léonard, op. cit., p. 278.

23Guibert, Écrits militaires (1772-1792). Guibert ou la Révolution de l’armée, Paris, Copernic, 1976, p. 106.

24F. Desrivières, op. cit., p. 78.

25A. Crépin, Défendre la France, Presses universitaires de Rennes, 2005, pp. 65-66.

26Ch.-L. Chassin, Les Élections et les cahiers de Paris en 1789, tome iii, Paris, 1889, p. 373.

27Voir M. Vigié, « Marseille face à la peste », Inflexions n° 55 « Vaincre », 2024, pp. 23-35.

28R. Mortier, Le xviiie siècle français au quotidien, Bruxelles, Complexe, 2002, pp. 55-56.

POUR NOURRIR LE DÉBAT

Les cent gardes étaient-ils de... | S. Faudais