Le 5 janvier 1895, la jeune tour Eiffel semble contempler la cour Morland de l’École militaire. Une cérémonie peu commune est sur le point de s’y dérouler : le capitaine Alfred Dreyfus va être dégradé avant d’être envoyé au bagne. Son cri résonne encore aujourd’hui d’une cruelle vérité : « Soldats, on déshonore un innocent ! » Il va voir tomber à ses pieds les morceaux brisés de son sabre d’officier, ses « lambeaux d’honneur ». Réhabilité en tant que chef d’escadron et fait chevalier de la Légion d’honneur en 1906, le lieutenant-colonel du cadre de réserve Alfred Dreyfus sera même élevé à la dignité d’officier de la Légion d’honneur en 1919. Au cœur de l’affaire la plus médiatique de la iiie République, on peut dire de lui qu’il a connu tout et le contraire de tout.
Peu d’hommes ont eu à affronter des destins aussi contradictoires ; le sien aura été intimement lié à l’honneur et à la vérité. L’honneur semble être à la fois à l’épreuve et hors du temps. Loin d’avoir une signification figée dans l’Histoire, il se définit comme la conformité à une norme valorisée socialement et digne de respect, de considération et d’estime. Or cette norme évolue avec la société et les perceptions : en termes d’honneur, la temporalité est une notion centrale. Le fait qu’à l’époque médiévale, l’honor (« considération », « charge »…) représente également des revenus fonciers et se confonde avec le beneficium (« privilège », « rente ») interroge. À l’heure où tout semble pouvoir s’acheter et se vendre, peut-on imaginer qu’il en soit ainsi de l’honneur ? Peut-on admettre qu’il soit possible de jouer avec ses règles censément intangibles ?
Contre l’avis général, cela est possible. L’honneur en tant que valeur intangible n’existe pas ; ses règles sont en perpétuelle évolution. C’est une lubie, une invention à laquelle chaque société, chaque monarque donne le sens souhaité. Prétendument valeur sacrée, au-dessus de toute autre, c’est au contraire une valeur marchande, comptable, calculatoire et par essence contingente.
Si en apparence honneur et déshonneur ont une place bien arrêtée dans la société, il importe en réalité de redonner au premier sa juste dimension. Au-delà de ces considérations, il convient de se demander comment, dans la société actuelle, nous pouvons encore vivre avec honneur.
- Honneur et déshonneur dans la société
Le déshonneur ou la norme outrepassée
S’il est une notion relativement consensuelle dans la société, c’est la némésis de l’honneur : le déshonneur. Et il semble simple de définir l’honneur par son contraire. Manquement au devoir, lâcheté, couardise, traîtrise, veulerie, faiblesse… les synonymes sont nombreux. Dans Dereliction of Duty, le général H. R. McMaster décrit très finement les intérêts propres qui l’emportent sur la cause commune ; cette critique acerbe des décisions prises par Lyndon B. Johnson et par ses plus proches conseillers est ainsi sous-titrée sans équivoque « Les mensonges qui ont mené au Vietnam ». Voler, tricher, mentir à ses chefs ou à ses subordonnés : voilà une forme de déshonneur qui fait l’unanimité et mérite d’être sanctionnée. Dans ce cas particulier, il s’agit de mensonges sur la stratégie à adopter, qui ont mené à l’envoi de troupes sans buts guerrier et politique clairement établis.
Le manquement au devoir est défini de façon très précise dans la loi américaine comme le fait d’échouer à « remplir son devoir volontairement ou par négligence, ou à le remplir d’une façon si inefficace que c’en est coupable »1. Il concerne tous les militaires en service actif et est plus souvent utilisé que par les juridictions militaires en France. Ce manquement au devoir est souvent synonyme de défaite à entreprendre, à concevoir, à planifier et à commander. En matière militaire, le manque de courage intellectuel est, en somme, le chemin le plus court vers le déshonneur.
Or le déshonneur n’est pas non plus figé dans le temps ; il peut même être gommé à titre posthume. C’est la raison pour laquelle honneur et roman national sont très étroitement liés. Au Moyen Âge, il est important de remporter les batailles en respectant les règles de la chevalerie, ce qui peut entrer en conflit avec la notion de victoire militaire.
Le 25 octobre 1415, la bataille d’Azincourt fut pourtant une exception à la norme chevaleresque de l’époque, qui voulait que l’on fasse les nobles prisonniers, principalement pour l’espoir de rançon qu’ils représentaient2. John Keegan l’avoue dans son Anatomie de la bataille. Dans le chapitre intitulé « Le massacre des prisonniers », il explique toutes les raisons tactiques qui précipitent la fameuse décision d’Henry V de faire exécuter les nobles français. « On peut le comprendre au moins en termes tactiques ; pour ce qui est de l’humanité, de l’éthique, c’est autre chose », écrit-il. Pire encore : ses hommes refusent de lui obéir, car ils considèrent que la relation entre l’auteur de la capture et le prisonnier est personnelle et que le roi n’a pas à interférer. L’espoir de rançon était quasiment la seule façon de s’enrichir pour les soldats ordinaires. Henry V désigne alors, parjure ultime, deux cents archers (soldats de basse extraction) pour exécuter son ordre, et les prisonniers. La plupart d’entre eux sont désarmés, ligotés et ne représentent aucune menace pour les Anglais à cet instant précis. Où est l’honneur ici ? Au moment où le roi prend sa décision, il se situe très exactement entre sa victoire et lui. Peut-on admettre qu’un roi se déshonore, fût-ce pour remporter une victoire décisive face à un ennemi juré ? Roi chrétien, Henry V ordonne de commettre des exécutions en masse contre un ennemi déjà vaincu ; il transige ainsi avec les règles de l’honneur et la loi divine.
Pour rétablir une norme historique acceptable après cet épisode, il fallait un miracle. William Shakespeare l’incarne avec son monumental Henry V. Saisissant la puissance des hommes et leurs faiblesses, il réécrit la bataille, et transforme ce roi froid et cruel en grand fédérateur, obéi d’amitié, personnage central d’un conte chevaleresque autour de la fraternité d’armes. Forçant, il est vrai, à peine le trait de la suffisance des troupes françaises3, il va néanmoins totalement altérer la réalité en ce qui concerne les Anglais. Là où Henry V est froid et calculateur, là où il fait couper les oreilles de ses hommes trop bruyants la nuit qui précède la bataille, il lui fera déclamer son fameux « We few, we happy few, we band of brothers / For he to-day that sheds his blood with me / Shall be my brother »4. Ce grand écart cognitif n’est rendu possible que par le génie inégalé du barde, qui a réussi à rendre son honneur, à titre posthume, à celui qui l’avait perdu.
La relation systématique de l’honneur au temps et à la norme se dégage de cette première analyse. Est considérée honorable une personne en un temps et en un lieu donnés. La sanction liée au déshonneur est également très fluctuante en fonction de l’ancrage temporel considéré. Corneille l’exprime dans Horace de façon limpide : « Pleurez le déshonneur de toute notre race / Et l’opprobre éternel qu’il laisse au nom d’Horace. » Son fils a vaincu les frères Curiace sans honneur, il eût mieux valu qu’il mourût plutôt que de vivre sans honneur. Point de salut sans honneur, point d’avenir sans victoire. C’est bien à ce dilemme insoluble que doit faire face le dernier des frères Horace. Comme Henry V à Azincourt, il troque son honneur contre une victoire. Comme Henry V, il considère que c’est une donnée dispensable : la gloire se conquiert, mais l’honneur ne demande qu’à ne pas se perdre5.
Le déshonneur comme l’honneur peuvent ainsi évoluer en fonction de la temporalité. Tel événement jugé déshonorant sera peut-être commémoré avec gloire quelques siècles plus tard. Il importe donc de se demander où se situe la ligne rouge, comment et par qui est décidée cette norme mouvante de l’honneur.
L’étalon-honneur
La norme d’une société dicte ce qui est bien ou mal, l’inscrit dans la loi, et instaure un système de récompenses et de sanctions. La société fixe donc ce que nous appellerons un étalon-honneur, système de mérites et démérites, que l’on peut dépasser dans un sens ou dans l’autre. Un écart à la norme sera ainsi mis en scène et sanctionné différemment en fonction des époques. Dans Surveiller et Punir, Michel Foucault relate l’écartèlement sur la place publique de Robert-François Damiens en 1757, accusé de tentative de régicide sur Louis XV. Son déshonneur devait être partagé avec la foule au cours d’un supplice exemplaire. Il fallait non seulement le déshonorer, mais aussi le déshumaniser. Il avait outrepassé la norme ; la société a su inventer un châtiment à la hauteur du crime. Sous l’Ancien Régime, il semble donc que les hommes accumulent un capital d’honneur qui peut leur être retiré à tout moment, parfois en le payant de leur vie. L’honneur a donc une valeur fiduciaire et volatile, comme la monnaie. Peut-on alors acheter son honneur ? Comment l’acquérir, et à quel prix ?
Si l’honneur est considéré comme un trésor dont on peut s’emparer, les corsaires du xvie siècle semblent tout indiqués. Le 4 avril 1581, à Deptford, sur la rive sud de la Tamise, la reine Elisabeth monte à bord du Golden Hind. Elle s’apprête à adouber Francis Drake à bord du vaisseau amiral de sa flotte. Le fait que ce soit dans les faits Monsieur de Marchaumont, diplomate français, qui effectue le geste, n’est pas le cœur du sujet ; le roman national anglais retiendra qu’un homme de peu, un homme de rien, qui avait commencé sa carrière en tant que jeune mousse, un corsaire, vient d’être fait chevalier par la reine d’Angleterre pour lui avoir apporté des richesses, mais surtout un avantage politique considérable face à son rival Philippe II d’Espagne (il a saisi un trésor inestimable à bord d’un galion espagnol). Travail, chance, talent et volonté lui ont permis d’accéder aux honneurs. L’Angleterre connaît alors ses débuts en tant que future grande puissance maritime, grâce aux agissements de loyaux corsaires. Sir Francis Drake est-il moins digne des honneurs que d’autres de par sa condition ? Il était plutôt reconnu pour sa bienveillance envers ses captifs et son humanité. Bienveillance calculée, fruit d’une méticuleuse analyse coût/avantages/risques ? Probablement, étant donnée sa personnalité. Toujours est-il que le corsaire de sa Majesté n’est pas étranger aux règles de l’honneur.
L’étalon-honneur est donc bien fixé par les sociétés, mais surtout accaparé et parfois instrumentalisé pour atteindre des buts politiques majeurs. En fonction des époques, cette norme est même consubstantielle à la société. C’est le cas du cursus honorum à Rome, littéralement le « parcours des honneurs », voie obligatoire à suivre pour accéder aux plus hautes fonctions. À quelques exceptions près, la norme a été respectée dans l’histoire romaine. L’étalon-honneur instaure une hiérarchie des mérites, et les plus méritants peuvent dépasser la norme, car la valeur n’attend pas le nombre des années6. Monnaie d’échange ou rémunération politique, la mise à l’honneur reconnaît également des actes d’une grande bravoure, purement désintéressés, sans calcul. Est-ce alors nécessaire de distinguer l’instrumentalisation de l’honneur de mérites bien réels, si la finalité est identique ?
Le premier argument des rois
Louis XIV avait fait graver sur ses canons la formule célèbre de Richelieu, ultima ratio regum, « le dernier argument des rois », sous-entendant ainsi que, en ultime recours, le monarque est libre d’utiliser la force pour faire accepter son point de vue et, paradoxalement, peut cesser d’argumenter.
L’honneur, lui, est le tout premier argument des rois, car il est la cause de casus belli la plus répandue. Chaque dirigeant fixe la norme qui l’arrange et peut s’estimer déshonoré par la conduite d’un autre souverain, pour atteindre ses buts politiques ou ses buts de guerre. Instrumentalisé sur le plan historique, l’honneur l’est aussi en politique, avec des préoccupations plus concrètes. Les rapports de force et le calcul sont omniprésents en diplomatie et nivellent les honneurs. Schopenhauer décrit très bien cette approche mercantile quand il écrit que « l’honneur est, objectivement, l’opinion qu’ont les autres de notre valeur, et, subjectivement, la crainte que nous inspire cette opinion »7. C’est bien une question de valeur presque marchande de l’honneur, une valeur ressentie ou supposée, une valeur que l’on imagine incarner et une valeur de crainte par rapport à autrui. Pas d’honneur sans l’autre pour Schopenhauer, qui offre une définition que l’on peut facilement appliquer aux relations internationales. Cependant, penser l’honneur uniquement à travers l’autre, c’est le réduire.
C’est ce qu’il convient de nommer le piège du grand précepteur, cet autre qui nous dit quoi penser. Il a tout vu et tout connu, il peut définir très exactement ce qu’est l’honneur ; il sait immédiatement quelle est la conduite à tenir en toutes circonstances ; il ne se remet jamais en question. Cette partie de nous, ou cette personne, fuit le doute, quand justement il est essentiel d’en user au milieu des circonstances et des contingences afin de faire un choix honorable. La crainte que nous inspire l’opinion d’autrui chez Schopenhauer, il en est l’artisan. Il est la raison pour laquelle il faut arriver à sortir autrui de l’équation dans le système de l’étalon-honneur : pour avoir le courage de faire sa propre analyse sans prêt-à-penser. Instrument régalien de guerre et de paix, il faut arriver à redéfinir l’honneur pour le rendre accessible et terrestre.
Redonner à l’honneur sa dimension terrestre
Ce que les gens appellent l’honneur ne serait peut-être finalement que du bon sens. Cela ne veut pas dire que la notion soit simple, car elle dépend toujours du prisme de chaque observateur. Une définition possible serait alors : « Faire ce qui est absolument juste, au mépris du danger personnel et des risques encourus pour ses proches, dans l’accomplissement héroïque d’une tâche qui nous dépasse, supérieure à notre propre existence. » L’impératif catégorique de Kant n’est pas très éloigné de cette approche, car l’absolument juste n’est pas le même selon chaque individu. On en déduit que l’honneur est le devoir accompli absolument, jusqu’aux frontières de l’héroïsme.
Cette définition permet de passer outre les raisons qui mènent à l’acte honorable, qui ne sont pas elles-mêmes forcément honorables. C’est donc l’honneur en actes : là où se trouve sa dimension terrestre, sa contingence majeure. Elle impose de vivre chaque jour avec le courage de faire ce qui est juste, de s’y tenir. De jouer son rôle avec plus d’allant que nécessaire, de « faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement »8. De reconnaître qu’il existe des causes dont la valeur dépasse celle de notre existence, ce qui tranche avec une société qui a tendance à placer l’individu au-dessus de tout. Finalement l’honneur pourrait presque être pensé comme un froid calcul rationnel, s’il n’exigeait pas un tel supplément d’âme.
Alors comment vivre avec honneur ? Plusieurs solutions semblent envisageables pour rétablir la juste place de l’honneur dans la société.
- Comment vivre avec honneur ?
Rendre l’honneur opératoire : l’approche par la stratégie
Un militaire a tendance à découper les tâches complexes en lignes d’opérations, qui suivent une ligne directrice claire. Dans la doctrine française, il utilise pour cela le concept d’effet majeur, action à mener dans un cadre espace-temps défini, dont la réalisation garantit le succès de la mission. La temporalité est encore une fois centrale, car c’est bien à ce moment et en cet endroit précis que le chef militaire envisage de saisir l’initiative dans sa manœuvre9. Pour cela, il séquence ses efforts, et fixe des objectifs intermédiaires et finaux. En somme, c’est un rendez-vous avec son ennemi, essentiel pour conduire son plan d’opérations.
Définir les lignes de conduites honorables et la ligne directrice de sa vie ne semble ainsi pas dénué de sens. Par essence contingent, l’honneur doit parfois survenir dans les moments les plus critiques. Le rendre opératoire consiste à établir un plan clair, qui permette de vivre en accord avec ses propres valeurs et impose de ce fait des contraintes et des impératifs concrets.
Si le chef militaire décide qu’une conduite honorable consiste à l’emporter sur le champ de bataille alors qu’il est en infériorité numérique, il pourrait considérer que l’honneur le contraint à la surprise et à l’innovation. C’est le cas d’Hannibal qui enchaîne les victoires contre l’Empire romain pendant la seconde guerre punique. Il utilise pour cela des manœuvres novatrices, qui visent systématiquement à surprendre son ennemi et à lui infliger des pertes insupportables, du lac de Trasimène à la fameuse bataille de Cannes, à l’est de Rome, en 216 av. J.-C. L’honneur lui imposait de repenser les procédés tactiques communs et d’innover dans la conduite de la guerre, sous peine de connaître les affres de la défaite.
L’honneur peut également contraindre au sacrifice suprême. C’est Hector qui doit accepter le duel que lui lance Achille, désireux de venger Patrocle. Il sait qu’il risque fort de perdre ce combat ; il essaie même de fuir. Mais l’honneur, à travers la figure d’Athéna, le contraint à se battre. Il meurt ainsi pour défendre la cause des Troyens, car l’honneur lui imposait de représenter son peuple contre ce terrible ennemi ; lui qui n’a eu de cesse de trouver une solution pacifique au conflit tombe au champ d’honneur. Sa tempérance et sa diplomatie sont vaincues par la fougue incontrôlée d’Achille, qui, après sa victoire, déshonore la dépouille de son ennemi en la traînant derrière son char autour des remparts de la ville.
Respecter la norme de l’honneur reviendrait donc à se plier à l’ordre logique fixé par des lignes de conduite honorables préalablement définies. En rendant l’honneur opératoire, on le rend logique. Il est donc possible de le calculer, là encore, mais sans dévoyer la norme de l’honneur.
Codifier l’honneur : l’approche par la loi
Un code d’honneur a l’avantage de concrétiser une valeur en instaurant un système de mérites et de démérites. L’armée de terre est ainsi dotée d’un Code d’honneur du soldat français en 2020 à la demande du général Burkhard, alors chef d’état-major de l’armée de terre. Il a modernisé le Code du soldat de 1999, en le rendant plus synthétique et plus personnel avec l’emploi de la première personne du singulier, sur le mode du Code d’honneur du légionnaire en place au sein de la Légion étrangère depuis les années 1980. La comparaison des mots employés dans les deux versions est frappante. Dans la nouvelle version a été ajouté par exemple dans l’article 8 : « Au combat, je n’abandonne ni mon arme, ni mes camarades morts ou blessés. » Cet article a été repris in extenso du Code d’honneur du légionnaire. Le Code de 2020 se veut ainsi plus direct et orienté vers l’action que celui de 1999. Pour autant, il ne crée pas de système de mérites complexe ; c’est plutôt un guide de référence dans l’action et au quotidien en ce qu’il n’y est jamais question de déshonneur.
S’il existe en réalité peu de systèmes d’honneur codifiés en France, la situation est très différente outre-Atlantique où sont souvent institutionnalisés l’honneur et le déshonneur. Au sein du Virginia Military Institute10 (vmi), par exemple, école militaire de formation d’officiers de toutes les armées des États-Unis, « un cadet ne doit pas mentir, voler, tricher ni tolérer ceux qui le font ». Ce code est souvent assorti de l’injonction « l’ignorance n’est pas une excuse », qui implique que tout élève se doit de le connaître et de l’appliquer.
Codifier l’honneur le normalise de facto, en ajoutant un système de récompenses et de sanctions préétablies, la pire étant la radiation définitive de l’établissement avec une mention indélébile sur le dossier de l’officier, incarnée par une cérémonie de déshonneur. L’intérêt premier d’un tel code est son fonctionnement en système clos : les cadets sont les premiers artisans du code avec une hiérarchie très claire entre eux pendant leurs quatre années de scolarité. Chacun devient ainsi un rouage essentiel de la « machine », pouvant à tout moment broyer l’avenir d’un condisciple qui aurait une conduite inappropriée. Ce système, parfait en apparence, n’est pas pour autant dépourvu de défaillances et de tentatives de transgression11.
Le fait de ne pas tolérer ceux qui ne respectent pas le code d’honneur implique la mise en place d’un système de surveillance complexe, visible jusque dans l’architecture : les bâtiments du vmi sont la réplique de la prison parfaite de Jeremy Bentham, le panoptique. Les sentinelles, depuis le centre de la cour, ont vue sur toutes les chambres des cadets. Les implications sont également sociétales : la dénonciation de ses pairs est plus ou moins bien ancrée dans les mœurs en fonction des sociétés. Un code d’honneur sera donc plus ou moins opérant en fonction du pays concerné.
En permettant une lisibilité parfaite de l’honneur et des différents niveaux de déshonneur associés, le code rend concrète une notion souvent abstraite. Le premier risque identifié étant de trop réduire le champ d’application de l’honneur, et de lui enlever une partie d’intuition et de liberté d’action. Mais cela rend les chose prévisibles et mathématiques, avec une dimension calculatoire certaine. Toutefois, il faudra nécessairement un nombre, un seuil minimal de cadets respectant le code d’honneur pour que ce dernier soit opérant12. Jouer avec la norme devient ainsi risqué, mais il est possible de calculer le niveau de risque consenti. Il est plus facile de jouer avec des règles explicites et connues de tous dans un système complexe, y compris quand il s’agit d’en identifier les faiblesses et de le faire péricliter.
Servir une cause transcendante : l’approche par l’idéal
Hélie Denoix de Saint-Marc n’aura eu de cesse de diviser. Fidèle à la parole donnée, s’inscrivant en faux contre les lois de la République, incarcéré puis mis à l’honneur. Dans Que dire à un jeune homme de vingt ans ? il évoque l’honneur de vivre. Selon lui, celui-ci consiste à avoir le courage de rester fidèle à ses rêves de jeunesse, donc à s’adapter aux changements de normes fixées par les sociétés sans les subir. L’injonction sapere aude de Kant est très proche, car Denoix de Saint-Marc estime devoir se servir de son propre entendement face à une société parfois indécise ou indéchiffrable. C’est un défi colossal, transcendant. L’abbé Pierre a une autre conception de l’honneur. Selon lui, « c’est, dans une société tout aussi bien que dans une famille, de servir en premier les plus faibles », faire passer les plus démunis avant soi-même. Sa vie durant, il a incarné cet honneur.
Chacun propose ainsi sa vision de l’honneur, qui va définir sa vie. Autant de définitions que d’hommes. En fixant leur propre définition de l’honneur, ils indiquent également le but à atteindre, l’idéal à poursuivre. Trouver sa propre définition de l’honneur et s’y tenir, c’est très exactement le fait de servir une cause transcendante.
Triangle de l’honneur et inversion des valeurs
En définitive, voici comment l’honneur pourrait être représenté dans les sociétés, changeant de nature en fonction du temps, du lien à la vérité et à la norme. Jusqu’à parfois être profondément altéré.

Dans la société actuelle, il semblerait que nous assistions à un relatif aplatissement du triangle de l’honneur, qui se focalise plus sur la norme et la vérité que sur la mise en perspective historique. Il est tentant de juger les actes du passé à l’aune de son prisme de valeurs actuelles : nous retrouvons le piège du grand précepteur évoqué plus tôt.
Notion toujours fluctuante, l’honneur établissait la norme hier. De nos jours, c’est au contraire la norme qui fixe les règles de l’honneur. Cette inversion des valeurs rend le fait de vivre avec honneur plus difficile, mais pas insurmontable. Si l’honneur tel que nous le concevions tend à disparaître, n’oublions pas que même la marche funèbre laisse transparaître des notes d’espoir.
« Je lui dirai
qu’il faut savoir trouver à travers les difficultés et les épreuves,
cette générosité,
cette noblesse,
cette miraculeuse et mystérieuse beauté éparse à travers le monde,
qu’il faut savoir découvrir ces étoiles,
qui nous guident où nous sommes plongés
au plus profond de la nuit
et le tremblement sacré des choses invisibles. »
(Hélie Denoix de Saint-Marc, Que dire à un jeune homme de vingt ans ?) 
1United States Code, titre 10, section 892, article 92.
2Lire à ce sujet l’article d’E. Gehring, « Azincourt, tragédie en un acte », letemps.ch
3Shakespeare fait dire au duc d’Orléans : « Quel misérable écervelé, ce roi d’Angleterre qui vient rôder ici avec ses crétins de compagnons, il a vraiment perdu l’esprit. » Ce qui n’est pas très éloigné de l’appréciation de la situation par les chevaliers français avant la bataille.
4« Cette poignée, cette heureuse poignée d’hommes, cette bande de frères / Car quiconque aujourd’hui verse son sang avec moi / Sera mon frère. »
5Formulation proche de celle de Schopenhauer dans les Parerga et paralipomena.
6Formule de Cicéron relativement au fait qu’Octave ait été nommé propréteur sans respecter le cursus honorum. Corneille la reprend littéralement avec le personnage de Rodrigue dans Le Cid : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. »
7A. Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, 1851.
8Citation de Charles-Joseph, prince de Ligne.
9Énoncé de Michel Yakovleff dans Tactique théorique, Paris, Economica, 2006.
10J. Bellot, « Applications of Game Theory to the vmi Honor System. The Theory of the Machine », mémoire de fin d’études, Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, 2012.
11Ibid., pp. 34-46.
12Ibid., pp. 51-64.