Entre
guerres
François Lecointre
Paris, Gallimard, 2024

Entre
guerres
François Lecointre
Paris, Gallimard, 2024

« Plus on est inquiet de soi-même, plus on cherche profond. » Dès les premières pages du livre qui porte témoignage de ses années de jeune chef sous les armes, François Lecointre nous en suggère une clé de lecture. D’emblée, le ton est donné, celui de la sincérité, à cœur ouvert. Encore faut-il ne pas se méprendre. Quand il renchérit en évoquant l’« inconfort de l’incertitude de soi », l’ancien chef d’état-major des armées confesserait-il on ne sait quelle infirmité, qui serait à vrai dire rédhibitoire pour un chef, a fortiori un chef militaire ? Non. Pour ses frères d’armes, ses chefs, ses pairs, ses subordonnés, la question est incongrue : François Lecointre est un chef, un vrai chef, de ceux qui rayonnent, qui inspirent d’emblée la confiance, qui tracent la voie sans détour, qui paient d’exemple… Alors, quelle est cette « inquiétude », quelle est cette « incertitude » dont il nous confie ex abrupto que, pour mettre au jour le cheminement qui permet d’en avoir raison, il va « chercher profond » dans ses souvenirs d’adolescent, de lieutenant et de capitaine ?
Tout part d’une haute exigence : celle qu’irradie une lignée familiale auréolée du service de la France par les armes. Depuis ces aînés « morts au champ d’honneur » jusqu’à ce père à qui est confiée la foudre atomique en tant que commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’engins, la voie est tracée aux yeux du jeune François, dès son plus jeune âge et dans sa quête adolescente. En être digne, telle est la question, la seule question… avec pour réponses premières « incertitude » et « inquiétude ». Cette question se renouvelle lorsque, quittant le milieu familial pour les classes préparatoires à Saint-Cyr en internat, il découvre que sa vocation est très largement partagée par des camarades de toutes origines. L’exigence s’en trouve confortée et la question demeure, plus que jamais. L’une et l’autre prennent leur pleine dimension lorsque vient le moment tant attendu du commandement des hommes, au contact direct, sur le terrain, une trentaine pour le lieutenant, une centaine pour le capitaine. François Lecointre perçoit alors l’exigence à son paroxysme dans le regard de ses subordonnés. Les événements aidant, souvent hors toute norme, ce regard exprime en effet une indéfectible confiance… En être digne, la question est portée à l’incandescence. Et la réponse est offerte du même coup. Le lieutenant François Lecointre découvre le pilier d’angle des troupes valeureuses, la fraternité d’armes, cette mystérieuse alchimie faite de solidarités sans faille et de confiance partagée qui hausse chacun au-delà de lui-même, à commencer par le chef. Il en a bien besoin, ce jeune chef, car il lui revient de conduire ses hommes sur une voie qui n’a d’équivalent dans nulle autre activité professionnelle, une voie où l’on va tutoyer la mort, celle que l’on doit être prêt à recevoir – ce n’est pas spécifique –, mais pire, et unique, celle que l’on peut être amené à donner. Il en résulte un besoin impérieux de légitimité, de sens à l’action, de « cause sacrée ». Le lieutenant, puis capitaine François Lecointre ne cessera d’être hanté par cette responsabilité qui lui incombe : discerner et faire partager le sens de l’action.
Contrairement aux générations de ses anciens qui n’avaient connu que le « désert des Tartares » de la guerre froide, le jeune officier des années 1990 va, sur ce registre, être servi : première guerre du Golfe, « soldat de la paix », pour employer une expression hasardeuse qui fait alors florès, en Somalie, au Rwanda et en Bosnie. Dans sa quête de sens, le voilà confronté à une « nouvelle légitimation de la guerre », puisqu’il s’agit de « combattre au nom d’une légalité internationale et non pour défendre son pays ». Face à l’Irak, il a la chance, à l’heure du saut dans l’inconnu qu’est l’offensive, de se voir livrer par son chef de corps un ordre du jour qui dit tout du sens de leur engagement, à commencer par le service de la France. Pour autant, cette guerre « sans morts » n’était qu’un faux-semblant, différant l’heure de vérité. Plus déstabilisantes, voire cruelles, devaient être les opérations vécues sous casque bleu, en un temps où l’on entretenait l’« illusion qu’un engagement militaire peut d’abord être une réponse à une indignation de l’opinion publique ou à une sommation de la communauté internationale, au nom du droit », dans l’incapacité de « fixer un objectif politique clairement défini ». L’absurdité des situations dans lesquelles ses hommes sont placés, notamment au Rwanda ou en Bosnie, est une épreuve pour le capitaine Lecointre. Quels sens peuvent avoir alors les sacrifices consentis ? Il en retiendra une conviction qu’il n’aura de cesse de faire partager dans les hautes responsabilités auxquelles il accédera. « Puisque nous sommes soldats, il ne faut pas nous envoyer à la bataille en imaginant que nous pourrions ne pas avoir à combattre. Où que nous ne pourrions combattre que modérément, avec la retenue qui sied à nos pudeurs de démocrates. »
Combattre… Le capitaine Lecointre, on le sait, allait vivre, à Sarajevo, une expérience unique : la reprise de vive force du poste du pont de Verbanja, tombé par surprise aux mains des Serbes. Rompant d’initiative (celle du capitaine, du chef de corps et du général) avec des règles d’engagement iréniques, il lui revient alors de connaître le paroxysme de l’action militaire, dans sa brutalité extrême et la violence déchaînée. Et cela, en acteur de premier rang, au milieu de ses hommes, jusqu’à être « submergé par la haine ». Rétrospectivement, il sait aujourd’hui que si le chef qu’il était n’a ni perdu ses repères ni démérité, il le doit, dans le « chaos », au regard de ce caporal-chef à ses côtés, plus que jamais frère d’armes. Au rythme de la relation oppressante de ce point d’orgue, François Lecointre nous fait partager l’incommunicable… Tout comme nous émeut, loin des discours convenus, l’hymne à la fraternité par quoi se clôt le livre. On l’aura compris, ce récit n’est pas un banal « mémoires d’un capitaine ». Avec une sincérité souvent bouleversante, en nous donnant accès au plus profond de ses méditations, de ses tourments et de ses illuminations de jeune chef d’infanterie à la tête de ses hommes, François Lecointre lève un coin du voile sur la quintessence du métier des armes. Pétri d’humanité vraie, il délivre un message universel.