« Wallenstein du xxie siècle » : ainsi a été souvent qualifié feu Evgueni Prigojine, rappelant à nos mémoires le souvenir de la guerre de Trente Ans (1618-1648), durant laquelle des armées de mercenaires, levées et commandées par des entrepreneurs de guerre (tel Albrecht von Wallenstein, assassiné sur ordre de l’empereur du Saint Empire une fois devenu trop encombrant). Notre besoin inné de comprendre les événements de notre temps génère des parallèles rapides, parfois simplistes. En réalité, une juste comparaison ne saurait se passer d’une étude fine de l’Histoire. La guerre de Trente Ans est un objet mémoriel puissant, tout particulièrement en Allemagne, malheureusement trop peu souvent étudié. La publication par Claire Gantet, historienne spécialiste du Saint Empire romain germanique à l’époque moderne, offre l’occasion d’une première approche de ce conflit meurtrier.
En plus de cinq cents pages (hors notes et bibliographie), elle livre au lecteur ce qu’elle présente comme une histoire globale de la guerre de Trente Ans. Le défi est de taille. Étudier ce conflit implique tout d’abord de se plonger dans l’architecture complexe du Saint Empire, mosaïque politique et confessionnelle, dont la provenance des acteurs politiques, militaires et religieux n’était en outre pas circonscrite à ses limites. À cela s’ajoute l’imbrication avec d’autres conflits, qui élargissent le cadre géographique : Espagne contre Provinces-Unies, Danemark contre Suède, France contre Espagne, Autriche contre Empire ottoman, guerre civile anglaise. De plus, loin de suivre un cheminement linéaire centré sur un affrontement continu entre mêmes belligérants, la guerre de Trente Ans est en réalité une succession de soubresauts. Les rapports de force changent en permanence au fil de la fortune des armées sur les champs de bataille, du maintien en ligne des effectifs ou des va-et-vient dans l’arène de nouveaux belligérants. Claire Gantet tient fermement la barre en suivant le fil chronologique de la guerre. Les interactions politiques mouvantes, les focus sur des aspects culturels, religieux ou même intimes imposent cependant des retours en arrière acrobatiques afin de fournir au lecteur un propos complet. L’auteur se tire adroitement de ces pièges et parvient à garder intactes la clarté et la cohérence de son récit. Ce dernier montre clairement les effets profonds de cette guerre sur les sociétés de l’époque moderne. Claire Gantet remet en cause l’idée d’un ordre westphalien, faisant table rase du passé dans le champ des relations internationales, remet en perspective ce que fut la paix de Westphalie en proposant ces traités comme base de réflexion et d’étude pour notre propre époque.
Dans la mesure où l’ouvrage propose une histoire globale, les aspects militaires ne sont pas au cœur du propos. La confrontation de modèles d’armée différents (Tercios espagnols, armée suédoise…) constitue un premier fil de réflexion sur l’émergence, l’entretien et le choc de ces modèles. Un paradoxe émerge, car les batailles de la guerre de Trente Ans ne sont guère concluantes. Aucun belligérant ne parvient à exploiter durablement ses victoires. Des géants militaires chevauchent pourtant sur ces mêmes champs de bataille : Gustave Adolphe de Suède, Turenne, Condé, Wallenstein…
Cet ouvrage trouvera sans difficulté sa place sur les étagères de l’amateur d’histoire. L’approche globale adoptée par son auteur offre un panorama complet de ce conflit complexe. Que ce soit tout au long de l’ouvrage ou dans la conclusion, les analyses et les réflexions ouvrent des perspectives stimulantes sur l’art de la guerre, mais aussi sur les relations internationales ou tout simplement les sociétés en guerre. Les extraits de journaux intimes, récurrents dans le texte, ou le récit des malheurs qui frappent civils et militaires entre 1618 et 1648 offrent un aperçu puissant de l’expérience effroyable qu’a été la guerre de Trente Ans pour une génération entière.