N°56 | La Nuit

sous la direction de Thibault Fouillet
La Guerre au xxie siècle
Le retour de la bataille
Monaco, Éditions du Rocher, 2023
sous la direction de Thibault Fouillet, La Guerre au xxie siècle, Éditions du Rocher

Cet ouvrage collectif regroupant quelques-uns des meilleurs spécialistes du domaine est issu du colloque « La tactique au xxie siècle : anatomie de la bataille contemporaine », qui a eu lieu le 10 octobre 2022. Il est dirigé par Thibault Fouillet, directeur scientifique de l’Institut d’étude de stratégie et de défense (iesd) et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (frs). L’essai est donc centré sur la notion de tactique qui « recouvre l’art de manœuvrer, c’est-à-dire la combinaison des diverses actions de combat en fonction des forces disponibles pour obtenir la victoire en accomplissant la mission définie par la stratégie ». Il est organisé en trois parties : « Penser les opérations au xxie siècle : éclairage conceptuel », « Faire la guerre au xxie siècle : modalités et enjeux » et « Les guerres du xxie siècle : bilan critique de vingt années de conflits ». En plus de l’introduction et de la conclusion rédigées par Thibault Fouillet, cet ouvrage regroupe douze contributions de douze auteurs différents.

Sans qu’il soit possible de revenir ici sur chacune d’entre elles, nous proposons d’en évoquer certaines parmi les plus marquantes. Olivier Zajec, directeur de l’iesd, développe une très intéressante réflexion sur les relations entre tactique et stratégie, en soulignant notamment « qu’hier comme aujourd’hui, conquérir et conserver l’ascendant tactique ne garantit nullement la prépondérance stratégique », mais que « ceux qui tirent le prétexte de ce constat (bien plus ancien qu’ils ne le pensent) pour accréditer une soi-disant démonétisation de la victoire militaire au xxie siècle se trompent sans doute également ». Le général Bruno Lassalle, ancien officier d’artillerie et chercheur associé à la frs, s’attache, lui, à décrypter la notion de « blocage tactique », qui intervient lorsque les paramètres invariants qui définissent la tactique (protection, mouvement, feu et masse brute) se neutralisent. Le général Guy Hubin développe sa thèse qu’un nouveau modèle tactique est aujourd’hui rendu nécessaire par l’évolution des conditions du combat : « On ne doit pas se contenter de faire mieux, il faut trouver le moyen de faire autrement, car on ne fera plus de bonne tactique dans le vieux pot du principe divisionnaire. » Remise en cause de la concentration des moyens, de la manœuvre axiale et de l’homothétie des articulations : les perspectives sont vertigineuses, mais l’expérimentation de ce nouveau paradigme est indispensable. Philippe Gros, chercheur à la frs, fait brillamment le point sur un concept qui a envahi les états-majors : le combat multi-milieux/multi-champs (m2mc). Il analyse notamment sa généalogie doctrinale et met en garde quant à la difficulté et au coût d’une intégration m2mc tactique complète. Thibault Fouillet livre une synthèse précieuse de la tactique dans les combats de haute intensité de ces vingt dernières années (guerre russo-géorgienne 2008, Idlib 2020, Haut-Karabakh et guerre en Ukraine 2014-2023). Il y met, entre autres, en lumière des permanences comme le besoin d’un savant mélange de quantité et de qualité, le rôle central de la logistique, ou le fait que la compétence tactique fonde le succès en opérations. Joseph Henrotin, rédacteur en chef du magazine dsi et docteur en sciences politiques, reprend un concept dont il est l’un des experts, celui de « techno-guérilla », en remontant à ses origines (la non-bataille de Guy Brossollet) et en examinant en quoi il s’applique au cas ukrainien. Isabelle Dufour, elle, s’attache à disséquer le rôle des engins explosifs improvisés (ied) dans les conflits récents, eux qui causèrent entre un tiers et la moitié des pertes en Irak, en Afghanistan et au Mali. Elle conclut que « les tactiques utilisant des ied sont particulièrement efficaces lorsqu’il y a occupation à la fois prolongée et lacunaire du terrain par une force rendue sensible aux pertes humaines par le fait que les objectifs politiques sont mal définis ».

Au bilan, cet ouvrage collectif offre un excellent tour d’horizon de quelques-uns des enjeux majeurs de la tactique d’aujourd’hui et de demain. Il constitue une remarquable introduction à ce domaine qui connaît actuellement des évolutions rapides. Pour ceux qui voudront aller plus loin : Tactique théorique (2016 pour la troisième édition) du général Michel Yakovleff demeure une référence incontournable ; la trilogie du colonel Santoni (L’Ultime champ de bataille, Triangle tactique et Guerres infinies) est également une lecture utile, tout comme le Précis de tactique générale rédigé par la chaire de tactique générale et d’histoire militaire du Centre de la doctrine et de l’enseignement du commandement de l’armée de terre.


Marjolaine Boutet | Faire écran