Le titre surprend, interpelle a minima. N’est-il pas prétentieux ? Pourquoi ambitionner de rédiger une histoire totale de la Seconde Guerre mondiale ? Et avec quelle équipe ? Poser ces questions d’emblée, c’est commencer à découvrir les différents niveaux d’intérêt de cet ouvrage. Ce panorama « total » apporte bien sûr des connaissances, mais donne surtout une clé de lecture nouvelle en soulignant le manque de maîtrise de la situation par l’ensemble des acteurs, mais aussi les engrenages successifs qui conduisent aux catastrophes économiques et humaines. Poser ces questions, c’est découvrir en creux le travail de l’historien, suivre l’évolution de son analyse en fonction de l’apport de ses sources, ses limites en leur absence ou en leur unicité. Indirectement, cela souligne que, contrairement à une idée reçue, il ne peut travailler totalement seul. Ainsi, paradoxalement, le fait qu’Olivier Wieviorka soit l’unique auteur de ce livre montre l’ampleur de la tâche qu’il a accomplie, affiche d’emblée que la perfection n’est pas l’objectif.
Cet objectif est bien expliqué dans l’introduction : l’ouvrage cherche à décrire l’ensemble des aspects d’une guerre, non seulement dans un pays, un continent, mais aussi à l’échelle du globe. Il ne s’agit pas d’énumérer des campagnes militaires, des batailles, des événements qui se succèdent, mais plutôt si ce n’est de comprendre au moins de connaître l’ampleur du séisme qui a secoué la planète dans les domaines politique, diplomatique, économique, technique, militaire et, bien sûr, humain. Dans ces conditions, l’adjectif « total » ne cherche pas à conclure, mais plutôt à donner une vision globale des bouleversements pendant et après ce conflit général qui ne ressemble à aucun autre. « Total » n’est pas une marque d’arrogance, de prétention, mais une invitation à une prise de recul, une invitation à réfléchir à la boule de neige des causes qui submerge « involontairement » le monde pendant cinq ans et qui ne finit pas d’avoir une influence sur notre vie quotidienne contemporaine. « Total », c’est montrer le rôle fédérateur des États-Unis entrés en guerre tardivement, puis leur rôle de repoussoir. « Histoire totale », c’est décortiquer le passé, y puiser des clés de lecture liant des phénomènes étudiés de façon disjointe, c’est briser les réflexions typologiques en silo pour englober le passé et le lier au présent.
Olivier Wieviorka s’appuie sur les recherches récentes qui « bien que connues ne percent pas dans le public » pour briser les légendes et lutter contre la propagande, pour comprendre les logiques des acteurs, leur rationalité. Il ne cherche pas à présenter une thèse mais à décrire, s’inspirant de l’historien britannique Tony Judt qui écrivait après-guerre qu’il n’avait pas « de grande théorie […] à proposer dans ces pages ; pas de thème général à exposer ; pas d’histoire unique, qui embrasserait tout, à raconter ». Il invite ainsi à la curiosité et à la réflexion.
Logiquement, l’ouvrage suit la chronologie, ou peu s’en faut, de la genèse du conflit à l’analyse de ses conséquences. Au milieu, presque parsemés, sans que le lecteur soit perdu, des chapitres de synthèse extrêmement riches sur le pourquoi du concept de la Seconde Guerre mondiale, sur ce que représentent les prétentions impériales nazies et japonaises. Il est rare d’avoir un tel éclairage sur la question raciale sous-jacente à tous les événements, avec certes l’antisémitisme, mais aussi le fait génocidaire, l’indifférence et la protection face au phénomène, le fait colonial. L’action des gouvernants est autant abordée que celle des populations. Le chapitre « Subir ou agir ? » souligne les mécanismes communs de défense ou de réaction, partout dans le monde, face à la répression comme à la résistance. « Combattre » étudie les motivations des acteurs et des soldats en particulier. Bien entendu, le dernier chapitre ouvre sur « Les nouvelles donnes », dont le problème de l’Europe orientale, le péril communiste, déjà présent de façon aveuglante dans l’esprit des dirigeants français de 1939, et l’apparition du Tiers-Monde.
L’ensemble est particulièrement agréable à lire, même si les spécialistes trouveront matière à critique. Peut-on tout connaître ? Peut-on tout évoquer dans ce type d’ouvrage ? Assurément non. Des choix ont forcément été faits. Pour l’auteur de ces lignes, en fonction de ses recherches personnelles et peut-être surtout de son passé militaire, il est possible de sentir deux difficultés chez Olivier Wieviorka. La première réside dans la forte prégnance des sources anglo-saxonnes très largement majoritaires lorsqu’on lit la bibliographie, et une certaine méconnaissance de la chose militaire. Cela induit quelques biais, en particulier sur les actions de généraux français.
Ainsi les Alliés auraient préféré que le général Barré, commandant supérieur des troupes de Tunisie fin 1942, conserve le contrôle de la plaine tunisienne avant leur arrivée à la suite de l’opération Torch. Or, face aux atermoiements d’Alger durant les quelques jours qui ont suivi, ne sachant pas ce qu’était la menace qui pesait sur lui, et étant en désaccord avec l’amiral Esteva très favorable à Vichy, Barré « [avait ordonné] de s’opposer à toutes les troupes qui tenteraient de débarquer, allemands compris, puis de prendre position sur la grande dorsale […] en attendant les ordres. De toute évidence, il ne savait à quel saint se vouer ». Oui, de fait, en cette période trouble il ne savait pas ce qu’il fallait faire. Ses supérieurs ne l’y aidaient pas : Darlan et Juin, ses chefs directs, qui avaient été surpris par le débarquement, étaient indécis. Or, dans une telle configuration, un chef doit garantir l’avenir en préservant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire le potentiel de ses unités, lequel, dans le cas présent, était déjà faible. Barré les positionne donc logiquement sur la dorsale tunisienne, afin d’être en mesure soit d’intervenir en Algérie, soit de protéger l’Algérie, ce qu’il n’aurait pu faire en aucun cas s’il avait laissé ses régiments dispersés sur l’ensemble du territoire tunisien. Ce ne sont pas « les tergiversations du général Barré pour prendre le contrôle de Sousse, Sfax et Gabès dès novembre », comme le suggère Liddell Hart, qui sont à récriminer, mais bien le fait accompli dans lequel les Français sont placés avec le débarquement, la mauvaise perception par les Alliés des possibilités françaises en Tunisie tout autant que la division, du côté français, entre militaires vichystes antibritanniques et militaires désireux de reprendre le combat, pour simplifier les nombreuses visions existantes au sein de l’armée française, Marine nationale, armée de l’air et armée d’Afrique comprises. L’action du général Barré étudiée uniquement sous l’angle anglo-saxon permet aux Britanniques comme aux Américains de se dédouaner, alors que, par son seul positionnement, il a permis aux Alliés de débarquer à peu près en sûreté, c’est-à-dire à l’abri des Allemands qui arrivaient. En fait, il cède du terrain afin de gagner du temps pour une opération future. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de dédouaner le général Barré de toute erreur, mais bien d’analyser le comportement de quelqu’un qui, responsable de la vie d’hommes, se trouve placé dans une situation inédite. Ce point de vue est d’ailleurs conforté par l’analyse de l’action du général Welvert commandant la division de marche de Constantine, donc du côté algérien, que réalise Robin Leconte1.
Le lecteur perçoit bien, avec ce cas, l’importance des sources et de la bonne compréhension des logiques qui peuvent présider à une prise de décision. Mais si on ne connaît pas la culture de l’objet étudié, s’il n’existe pas d’étude connue sur le sujet, il est difficile d’avoir une vision globale d’une décision. Or, dans le cas présent, ces sources existent avec, a minima, Les Forces françaises dans la lutte contre l’Axe en Afrique : 1940-1943 des colonels Spivak et Léoni2. À partir de ce seul exemple, l’ambition de cette histoire totale souligne la difficulté de l’entreprise.
En poursuivant dans cette logique, il est possible de souligner d’autres faiblesses visibles par les spécialistes, il est vrai peu nombreux. Cette armée française en Afrique du Nord, même réarmée et actrice de la défaite allemande, semble, dans tout l’ouvrage, être victime de sa défaite initiale d’une part et de sa nature coloniale d’autre part. Sa résistance au début de la campagne de Tunisie malgré son sous-équipement, son adaptation rapide aux matériels militaires américains, ses victoires en Italie et en France ne sont évoquées que par le rôle de Juin lors de la bataille du Garigliano. Il est indéniable que l’échec stratégique de la campagne d’Italie est patent ; il n’est pas de la responsabilité des Français et cela est bien clair dans le livre. Mais l’action des Français peut-elle se résumer aux seules « marocchinate », c’est-à-dire les viols perpétrés par les troupes marocaines sous commandement français dans le Latium, ou aux exactions comparables en Allemagne occupée ? La prise de Sienne intacte début juillet 1944 à la suite de la percée du Garigliano en mai justifie techniquement, c’est-à-dire militairement, que les Alliés confient aux Français la prise de Toulon et de Marseille, deux ports importants, pour leur logistique lors de l’opération Dragoon. Qu’en est-il du franchissement de vive force, c’est-à-dire sous le feu allemand, du Rhin à Germersheim par le 2e corps d’armée français, après le passage de la Lauter au nord de l’Alsace ? Le lecteur sait que l’armée française n’a pas pu reprendre le combat sans l’aide américaine, mais elle est presque systématiquement présentée sous un mauvais jour. Elle n’a certes pas été facile à gérer3, mais réduire son action en Italie et en Allemagne aux seuls problèmes de viols ne peut être satisfaisant. Comment expliquer que, dans ces conditions, les Alliés aient pu accepter la présence de la France à la table des signataires de la victoire ?
Là encore le problème des sources apparaît : les ouvrages sur la campagne d’Italie de Goyet et Boulle, publiés par le Service historique de l’armée de terre au début des années 1980 à partir des journaux de marche et opérations des grandes unités et unités de l’époque, auraient permis d’éviter l’écueil – ces sources sont accessibles au Service historique de la Défense. Ils ne se contentent pas de décrire le mouvement des unités, mais effectuent des synthèses très riches aux conclusions parfois cruelles qui auraient pu concourir au projet d’Olivier Wieviorka. En dehors de ces ouvrages, il existe aussi beaucoup de livres de témoignages certes parfois trop hagiographiques. Rares sont les historiens de valeur qui se sont intéressés à l’armée d’Afrique au cours de cette période4. Il serait intéressant de savoir ce qu’a fait cette armée entre 1940 et 1942, de s’interroger sur les mentalités de chacune de ses composantes en écho ou en refus de la société civile qui l’entoure. Comment la société militaire en Afrique du Nord réagit-elle réellement face aux épisodes auxquels elle semble assister en spectatrice ? La thèse en cours de Robin Leconte lèvera une partie du voile5. Une étude comparant les échanges du Service de renseignement d’Alger avec les Américains ou avec les forces de l’Axe éclairerait certainement la difficile position d’apparente neutralité de l’armée d’Afrique. Les travaux du lieutenant-colonel Lahaie n’en sont qu’un prémice6. Un travail complet sur les combats au moment du débarquement du 8 novembre 1942, sur la campagne de Tunisie manque. Il serait intéressant qu’universitaires et militaires unissent leurs forces sur le sujet afin d’articuler les connaissances culturelles et le regard extérieur.
Dans le cours de l’ouvrage, on sent l’auteur hésiter dans son appréciation de l’opération Torch. Parfois il souligne l’intérêt de ce débarquement pour les Britanniques, parfois il suggère qu’il a été coûteux. Néanmoins, sa position est nettement moins tranchée que dans l’ouvrage collectif Les Erreurs de la Seconde Guerre mondiale. Ces exemples montrent par effet miroir les qualités de l’historien au travail qui écoute, doute, lit et analyse, tout en étant capable d’évoluer dans ses avis. Cela est précieux.
La lecture de cette somme fait apparaître une expression et deux mots : impréparation, lenteur et séismes successifs. Impréparation des démocraties, des empires coloniaux par exemple, mais aussi du Japon entraîné dans la guerre par les militaires englués en Chine ; séismes successifs de la défaite de la France débouche sur l’occupation de l’Europe orientale et l’imperium américain ; lenteur systématique des généraux britanniques dans leur façon de mener leurs batailles.
Que le lecteur de ces lignes se rassure : si la masse, au sens physique du terme, de ce livre est impressionnante, si son épaisseur peut faire peur, tout comme son titre, il est parfaitement lisible, fluide même. Ce travail, du fait même de son ambition, ne pouvait être parfait. Il est cependant particulièrement réussi dans sa logique. Le lecteur se surprend parfois même à jubiler. Les critiques formulées plus haut ne doivent pas être un arbre qui cache la forêt. Cette somme suscite beaucoup de questions, ouvre beaucoup de perspectives. Cette histoire totale est une sorte d’introduction générale à la compréhension de la Seconde Guerre mondiale, un ouvrage qu’il convient désormais d’avoir lu autant comme historien que comme décideur.