Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°27 | L'honneur

Winston Churchill
Mémoires de la Grande Guerre
1911‑1915
Paris, Tallandier, 2014
Winston Churchill, Mémoires de la Grande Guerre, Tallandier

En 1920, Winston Churchill commence la rédaction de ce livre – dont le titre original est The World Crisis – qui lui tient particulièrement à cœur. En effet, entre 1911 et 1915, il est Premier Lord de l’Amirauté, l’équivalent du ministre de la Marine. En 1915, en pleine guerre, il doit démissionner suite à l’échec de l’opération des Dardanelles. Même si une commission d’enquête, que Churchill évoque à plusieurs reprises, l’exonère de la responsabilité de ce projet dès 1917, il tient néanmoins à expliquer les faits et plus généralement toute son action à cette époque. Il ne s’agit pas seulement d’un témoignage, car Churchill s’appuie sur les documents de guerre qu’il a conservés et que le gouvernement lui permet de citer et de publier ; il utilise également les archives de l’Amirauté, du Foreign Office et du War Office. Mais il ne se contente pas de textes et sources d’origine britannique : il opère des comparaisons avec les documents étrangers et des biographies, comme celle de von Tirpitz (p. 199). Le style de rédaction est original, à la fois parce que, comme l’indique François Kersaudy dans l’avant-propos, il dicte son texte, mais également parce qu’il s’adresse parfois directement au lecteur. Le style devient lyrique lors de la description des batailles, à l’instar de celle des Malouines : « Les Britanniques allaient mourir cette nuit-là, les Allemands un mois plus tard. […] La silhouette des bâtiments britanniques se détachait sur les lueurs du couchant, alors que les Allemands étaient à peine visibles sur le fond sombre de la côte chilienne. […] Enfin le Good Hope, après une grande explosion, ne fut plus qu’une lueur rougeoyante qui s’éteignit bientôt » (p. 322).

Trois grands thèmes sont abordés durant trente chapitres. D’abord l’avant-guerre qui permet à l’auteur à la fois de montrer le point de vue anglais sur les alliances, et notamment la crainte que la Russie ne se range du côté allemand. Les différentes crises intervenant entre 1870 et 1914 sont évoquées ainsi que les raisons qui expliquent à chaque fois que la guerre ne s’enclenche pas. Le deuxième grand thème est la Grande Guerre, surtout présentée du côté de la Marine. On y perçoit le rôle fondamental de cette arme dans le dispositif britannique. Certes, Churchill est directement concerné et on comprend l’ampleur de la tâche qu’il mène pour préparer la flotte pour d’éventuels combats : à titre d’exemple, le choix risqué du pétrole au lieu du charbon traditionnel pour alimenter les moteurs des navires permet de créer une division rapide. Puis, lorsque la guerre a éclaté, il cherche à moderniser constamment la Marine contre la concurrence allemande. Car on comprend bien que c’est le développement de la marine allemande et le danger qui menace alors l’intégrité du Royaume-Uni qui poussent les Britanniques à entrer dans la Triple Entente. Mais il évoque aussi les combats en France et en profite pour indiquer l’origine du mot tank : c’est le nom de code officiel qui proviendrait du surnom que les ouvriers le construisant lui avaient donné. Churchill joua en effet un rôle dans le développement d’une nouvelle arme, les chars d’assaut, notamment en assumant la responsabilité du financement. Enfin, le dernier tiers du livre concerne la bataille des Dardanelles. Churchill détaille la conception, les hésitations multiples des différents intervenants et écrit : « Ce n’est pas moi qui ai conçu le plan et ce n’est pas moi qui pouvais le faire. Mais quand il eut été mis au point par les responsables de la marine, adapté et endossé par de hautes autorités techniques, et approuvé par le Premier Lord Naval, je m’en saisis et je me mis en devoir de l’exécuter ; à partir de ce moment, j’y consacrai toutes mes ressources (p. 436). » Il cite à plusieurs reprises des textes de ses détracteurs pour se défendre.

Tout au long de cet ouvrage, Churchill éclaire le lecteur sur la préparation de la guerre, alors que le pays doit gérer en même temps le Home Rule irlandais. Il permet d’assister aux crises politiques qui secouent le gouvernement britannique et de comprendre la géopolitique britannique. Les combats maritimes – souvent moins bien connus que les combats terrestres – ont lieu en Méditerranée, mais aussi en Amérique du Sud, au large du Chili et du canal de Panama. Les tactiques maritimes, qu’elles soient purement britanniques ou réfléchies avec les alliés, sont présentées de manière limpide. Les portraits des différents protagonistes sont peints avec beaucoup de brio et souvent d’empathie ; les choix politiques et militaires sont expliqués avec minutie parce que Churchill pèse le pour et le contre avant de prendre des décisions et nous montre le cheminement qu’il opère. Ce livre évoque le point de vue britannique sur la guerre. Derrière cette évidence, il faut le lire pour profiter d’un éclairage différent et particulièrement documenté sur la Grande Guerre.


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