Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°4 | Mutations et invariants – II

Jérôme Dupont  Thierry Marchand

Pour retrouver le chemin de l’efficacité militaire

Quel militaire, engagé en opérations, n’a jamais ressenti la désagréable impression de ne pas agir en conformité avec le modèle traditionnel du guerrier et avec les exigences de son métier ? la conviction que ce doute est l’expression d’un décalage du système politico-militaire avec un monde en pleine recomposition est le point de départ de cette réflexion sur la violence collective et sur le rôle des forces armées. à quel moment et dans quelles conditions utiliser la force, et pour quels objectifs ? y a-t-il encore une place pour la victoire des armes ? y a-t-il encore une place pour les militaires eux-mêmes ?

Il semble dangereux de sous-estimer la réalité de cette crise qui traverse une partie du monde militaire, alors même que le consensus actuel sur la défense, formalisé par le livre blanc de 1994, sera réapprécié dans les années qui viennent. Le débat qui va s’engager devra prendre la peine de poser clairement la question de la finalité de l’action militaire.

Une première analyse nous montrera que la cause principale du malaise qui touche les armées tient au décalage qui existe entre les formes actuelles d’expression de la violence et la logique guerre/paix qui en a été la matrice indépassable au cours de ces trois derniers siècles. En insistant ensuite sur le discrédit durable qui frappe la violence en tant que mode possible de règlement d’un conflit entre États et sur l’inertie des forces armées qui restent formatées pour la « grande guerre », nous verrons que la réflexion sur ces questions est d’autant plus difficile que la scène stratégique actuelle est pleine d’incertitude. Pourtant, c’est justement dans ce contexte incertain que les forces armées devront s’appuyer sur une identité guerrière renouvelée pour retrouver le sens premier de l’efficacité militaire, la victoire, comprise comme un succès tactique. Cette capacité à sortir vainqueur d’un rapport de forces peut, seule, en effet, redonner au politique une véritable capacité d’initiative stratégique.

L’écho particulier que ces questions trouvent dans l’armée de terre ne doit pas conduire à en réduire la portée. Cette problématique concerne l’ensemble des armées, même si elle s’exprime tout naturellement avec moins d’acuité dans l’armée de l’air et dans la marine. La maîtrise de l’espace aérien et de l’espace maritime est, en effet, une condition suffisante à l’existence d’une flotte de haute mer et d’une aviation, indépendamment de la mission qui leur est confiée. Plus largement encore, cette problématique est commune à toutes les armées occidentales. L’actualité récente nous montre que ni l’approche américaine, plus martiale, ni l’approche onusienne, plus diplomatique et juridique, n’ont permis de retrouver le chemin de la victoire.

  • Le décalage entre la violence réelle
    et la violence pensée

On constate un décalage croissant entre les formes contemporaines d’expression de la violence collective et les schémas intellectuels qui permettent traditionnellement de l’appréhender.

  • La nature éminemment politique du fait guerrier

Toutes les sociétés humaines se constituent en entités politiques regroupant sur un territoire des individus présentant un fonds culturel commun, et animés par un désir de vivre ensemble. Ces entités politiques induisent des phénomènes d’identification et de différenciation qui conditionnent la nature des relations qu’elles entretiennent entre elles. Ainsi, l’un des attributs essentiels de toute communauté politique est la distinction ami-ennemi. C’est au cœur de cette distinction que la violence collective puise sa légitimité. Il existe, par nature, un lien fort entre la violence et la politique : l’action politique peut générer de la violence légitime pour satisfaire le besoin fondamental de sécurité de la collectivité. L’enjeu consiste justement à préserver la sécurité en cherchant non pas à supprimer la violence, ce qui est illusoire, mais à l’enfermer dans des cadres contraints.

C’est au cœur de cette violence que la fonction guerrière trouve sa justification profonde. L’éthique guerrière s’enracine essentiellement dans la légitimité politique et, inversement, il ne saurait y avoir de légitimité politique sans capacité de contraindre par la force. Ainsi, le fait guerrier accompagne toujours, sous une forme ou sous une autre, les relations politiques dans la mesure où la violence constitue un mode de relation conflictuelle dont la permanence historique ne peut être contestée. La fonction guerrière répond naturellement à la nécessité de gérer la violence en identifiant clairement ceux qui seront chargés de la mettre en œuvre.

En outre, face à cette violence toujours humainement condamnable, des mécanismes conscients et inconscients de régulation se mettent en place dans le domaine du droit et de la morale. Sur le plan juridique, il s’agit de formaliser un cadre permettant de justifier le recours à la force. Sur le plan éthique, il s’agit de donner un sens à la violence en lui conférant une légitimité politique et en l’identifiant toujours étroitement à la défense du corpus de valeurs véhiculé par la société. Il s’agit aussi de préserver l’humanité des individus plongés au cœur de la violence en établissant un code de conduite. La primauté du fait politique, ses liens avec la violence et le fait guerrier sont finalement les constantes d’un mécanisme à qui l’histoire a donné au cours des âges des visages bien différents.

  • La matrice « westphalienne » comme dernière formalisation
    de ce mécanisme

Dans ce modèle, qui prend racine dans le traité de Westphalie, la collectivité politique de référence s’identifie à l’État, qui exerce le monopole de la violence collective. Le résultat de la confrontation armée contre un autre État sert alors de fondement à la définition d’un nouveau rapport de forces plus favorable aux intérêts du vainqueur. Dans cette perspective, la fonction guerrière devient l’apanage des armées nationales qui utilisent, seules, la violence au nom de l’État.

La régulation de cette violence est assurée par le clivage guerre/paix, qui encadre sur les plans juridique et éthique les modes de recours à la violence. La violence guerrière s’exprime dans un cadre normé générateur de droit. Dans cette perception, la guerre modifie le fonctionnement habituel de la collectivité. Elle constitue ainsi une exception juridique exorbitante de droit commun, souvent inscrite dans la constitution même des États et fondée sur le droit de la guerre (jus ad bellum et jus in bello). A contrario, l’idée, beaucoup plus vague et plus spirituelle, de paix est plus difficile à appréhender. Elle se résume d’ailleurs souvent à l’absence de guerre.

Ce modèle « westphalien » s’est révélé un cadre théorique pertinent pour la grande majorité des phénomènes de violence collective observés dans les trois derniers siècles, depuis la fin des guerres de religion jusqu’à la fin de la guerre froide. D’autres formes de violence ont, bien sûr, perduré tout au long de cette période, mais leur faible poids historique relatif les a, en quelque sorte, marginalisées.

  • Les mutations du monde contemporain

Une première évolution concerne l’État qui n’est plus la seule entité politique de référence. Une part de sa légitimité a été captée par les organisations régionales et internationales, alors que localement des structures politiques à taille humaine s’emparent de prérogatives autrefois dévolues aux pouvoirs centraux. Il s’agit d’une évolution lourde et durable qui érode la nécessité et la légitimité mêmes de cette forme particulière d’organisation politique propice à l’avènement de la modernité et au sacre de l’individu comme centre de l’équation politique. Cette évolution a été singulièrement confortée par les deux guerres mondiales, dont le coût humain exorbitant a contribué à décrédibiliser l’État.

Ce découplage partiel entre la légitimité politique et la structure étatique remet en cause le monopole de l’État sur la violence collective. Il génère de ce fait un certain « décloisonnement de la guerre », c’est-à-dire un débordement de la violence collective hors de ses cadres éthique, politique et juridique de référence. Les caractéristiques de l’époque contemporaine ont favorisé, dans le champ stratégique, la conjonction d’un certain nombre de tendances centrifuges dont la convergence a durablement modifié la nature des protagonistes et la fonction régulatrice de la violence. Ce bouleversement de la scène stratégique induit un décalage entre la réalité des crises, les capacités des outils militaires nominalement désignés pour y faire face et les cadres conceptuels traditionnellement utilisés pour les comprendre. Les États sont aujourd’hui confrontés à une violence volatile et protéiforme, de plus en plus démilitarisée, déréglementée et dénationalisée, à laquelle ils ne sont pas préparés.

On note aussi un décalage entre les nouveaux acteurs de la violence et les armées nationales. Les crises opposent le plus souvent des entités infraétatiques, et les tentatives de règlement sont généralement envisagées au niveau d’organisations supraétatiques dans une perspective régionale plus globale. Ces nouveaux acteurs de la violence imposent de nouvelles règles du jeu, qui empruntent davantage à la logique criminelle ou commerciale qu’à la logique militaire. Or, face à ces violences souvent qualifiées d’asymétriques, les armées occidentales modernes, structurellement organisées pour la « grande guerre », sont contraintes par des modèles du siècle dernier. Elles se retrouvent incapables d’user de cette violence dont elles ont théoriquement le monopole face à des acteurs souvent hyperviolents qui n’ont théoriquement aucune légitimité en la matière.

Ensuite, le cadre paix/guerre n’est plus le cadre juridique et éthique de référence de la violence collective ; il est devenu trop limitatif. L’opposition traditionnelle guerre/paix fait place à une opposition entre stabilité et instabilité. Là où la guerre disposait d’un cadre juridique par opposition à la paix, définie essentiellement comme un état de non-guerre, la stabilité est un état d’équilibre dans lequel s’applique l’État de droit par opposition à l’instabilité, état instable où l’État de droit ne s’applique plus. Cela crée une situation paradoxale dans laquelle les armées sont toujours soumises à l’ancien cadre juridique de la guerre alors que la plupart des autres protagonistes s’en affranchissent sans difficulté.

Enfin, la fonction régulatrice de la guerre s’inverse. On passe d’une logique de rupture à une logique de répression, dans une perspective de stabilité générale. Ainsi, l’usage de la violence, qui visait traditionnellement à créer les conditions d’un nouveau rapport de forces, intervient de plus en plus pour restaurer l’équilibre ancien. La participation aux opérations militaires permet de se positionner du côté du statu quo, celui de la légitimité internationale et/ou celui de la « puissance impériale ». L’alternative stratégique n’est plus « gagner ou ne pas perdre », mais « en être ou ne pas être ». La dimension sécuritaire qui consiste à protéger l’intégrité de chaque citoyen tend à prendre le pas sur la dimension stratégique qui consiste à défendre les intérêts de la collectivité prise dans son ensemble.

  • La difficulté à envisager une alternative crédible

La difficulté à imaginer des solutions susceptibles d’améliorer le fonctionnement du système politico-militaire s’explique principalement par une absence de lisibilité du contexte géopolitique actuel qui valide, par défaut, le système existant.

  • La disqualification politique de la force

L’État, se refusant à envisager a priori la violence comme moyen possible de règlement d’un conflit, a tendance à occulter la réalité guerrière et à confiner ses militaires dans des tâches sécuritaires. Cette inhibition du politique face à l’une de ses prérogatives majeures est paradoxalement l’héritage le plus marquant de l’ère westphalienne. L’expérience tragique des deux guerres mondiales a finalement retiré à l’État toute capacité de recourir à la force, du fait du caractère apparemment inéluctable de la montée aux extrêmes qui rend le tribut humain et matériel trop lourd à payer. La dimension eschatologique de l’arme nucléaire s’associe à cette expérience historique récente pour rendre la guerre proprement impensable, car même la survie de l’État ne peut plus justifier la destruction quasi certaine de sa population, dont il n’est finalement qu’une émanation.

Les évolutions sociétales récentes et la montée de l’individualisme renforcent ce discrédit de la force et créent un décalage entre une réalité sécuritaire centrée sur la protection de l’individu et des outils militaires conçus comme les instruments de la sécurité collective. La capacité des gouvernements à recourir à la violence pour régler un conflit est de plus en plus contrainte. L’État, dont les fondements constitutionnels consacrent d’une certaine façon la dimension guerrière, se trouve en grande difficulté pour penser ces évolutions sans remettre en cause certains de ses principes d’organisation. Il adopte donc, par défaut, une attitude attentiste qui accentue encore l’incapacité des politiques à décider de recourir à la force armée et à lui définir des objectifs clairs.

  • L’inertie du modèle militaire

Sur le plan militaire, l’inertie des structures héritées du modèle westphalien et le conformisme intellectuel freinent les tentatives d’adaptation. Le référentiel qui sert de base aux réflexions menées par l’outil militaire s’appuie toujours sur des principes d’indépendance, d’autonomie et d’autosuffisance, caractéristiques de la période précédente. Imprégnées par la recherche d’une cohérence opérationnelle qui correspond point à point à la cohérence théorique du modèle westphalien, et plus singulièrement encore à celle du modèle de la guerre totale, les armées sont les victimes consentantes de la tentation systémique. Elles sont capables d’intégrer, mais plus difficilement de partager ; elles sont prêtes à toutes les évolutions, pourvu qu’elles ne touchent pas à leur cohérence interne. Elles préfèrent chercher ailleurs que dans une remise en cause du système les causes des difficultés opérationnelles rencontrées.

Dans le domaine politique, la façon dont les armées envisagent théoriquement leur emploi par le pouvoir ne correspond guère à l’emploi pratique que ce dernier en fait. La tentation est grande de se réfugier derrière un alibi politique en reprochant aux décideurs leur incapacité à utiliser les moyens militaires performants qui sont à leur disposition. Mais c’est ignorer que cette incapacité du pouvoir politique est directement liée à l’incapacité des militaires eux-mêmes à proposer un mode d’action pertinent.

Dans le domaine stratégique, les études doctrinales puisent leur inspiration dans l’idée de « guerre », et les phénomènes de violence sont envisagés comme une catégorie intermédiaire entre la paix et la guerre, en considérant non pas une différence de nature mais une différence de degré. Mais, en s’interdisant ainsi d’envisager les crises indépendamment du présupposé guerrier, on ne peut pas en percevoir la véritable nature, qui s’exprime justement en dehors de la continuité paix/guerre. Les armées subissent ainsi la tentation de l’alibi stratégique, qui consiste à considérer qu’en l’absence de vraie guerre il n’y a pas de remise en cause du modèle.

Enfin, l’inefficacité relative des interventions militaires n’est pas véritablement considérée comme un échec, mais comme le fruit d’un compromis plutôt satisfaisant d’un point de vue moral. La retenue avec laquelle s’exprime la force serait une sorte de point d’équilibre entre la nécessité de l’action et le respect de certaines valeurs fondatrices. L’alibi moral permet alors d’éviter de s’interroger sur l’efficacité de l’action et participe à l’inhibition des forces.

  • Une réalité encore illisible

Sur le plan politique, l’État, même inopérant et contesté, reste indépassable. Le statut qu’il confère est le meilleur garant de la légitimité politique, de la stabilité générale et de l’architecture internationale. D’ailleurs, certaines communautés n’hésitent pas à recourir à l’action violente et à la mise en scène de leur propre souffrance pour accéder au rang d’État.

Sur le plan militaire, les crises peuvent difficilement être appréhendées dans leur globalité. Elles rendent compte de situations très diverses et confondent dans une même réalité les notions de risque, de danger et de menace. L’engagement de moyens militaires est généralement envisagé dès lors que deux critères sont réunis : une remise en cause conflictuelle de l’ordre établi et des conséquences humanitaro-médiatiques visibles, mais l’intervention militaire ne définit plus le nouvel équilibre sur lequel se construira la paix.

Sur le plan des modes opératoires, l’application sans discernement des schémas guerriers pousse les adversaires à refuser la confrontation armée. Pourquoi se battre, en effet, lorsque le jeu stratégique est pipé par un rapport de forces initial trop défavorable et par une condamnation morale préalable de l’adversaire le plus faible ? Les belligérants préfèrent éviter soigneusement toute bataille rangée contre d’autres forces armées organisées, pour s’attaquer aux populations civiles qui sont ainsi placées au cœur du jeu de la terreur et de la domination.

À l’inverse, l’application de schémas de type policier au nom du droit international butte sur le fait que les belligérants s’inscrivent en dehors de toute logique juridique et que les moyens militaires engagés dans ces opérations de police se retrouvent les seuls soumis à ces règles, et, qui plus est, contraints par une pseudoexigence de neutralité qui les empêche d’agir. Ils se retrouvent vite piégés et instrumentalisés par les différentes parties.

Décloisonnée, la violence collective s’épanche dans un champ assez flou qualifié de « sécuritaire », sans que cette notion ne permette encore de définir réellement des modes d’emploi pertinents. Il est aussi illusoire de croire que la violence est un phénomène du passé que de prétendre pouvoir conceptualiser ses formes d’expression contemporaines. C’est donc bien en partie avec les outils d’hier qu’il faudra relever les défis de demain.

  • L’enjeu : rendre au pouvoir politique
    une capacité d’action stratégique

Il faut améliorer la « rentabilité politique » des actions militaires pour que l’autorité politique puisse retrouver une capacité d’initiative stratégique, qu’elle ne manquera pas de saisir dès lors qu’elle sera assurée de trouver dans l’outil militaire un instrument capable de « victoire ».

  • Retrouver le sens politique de la victoire

La victoire demeure le pivot de l’efficacité militaire, même si elle ne peut plus être assimilée à la destruction du potentiel militaire adverse. Elle doit être comprise comme la modification favorable d’un rapport de forces local offrant l’opportunité d’une exploitation politique. Cette modification doit être maîtrisée et limitée ; elle doit aussi intégrer une forme de légitimité « morale » à travers la reconnaissance de la communauté internationale et le respect d’une nécessaire proportionnalité dans l’usage de la force.

C’est bien aux militaires de proposer au pouvoir politique des solutions pour faire évoluer de manière réaliste les rapports de forces locaux. Il est illusoire d’exiger de l’échelon politique des directives claires, quasi impossibles à formuler lorsque les conditions elles-mêmes de la crise sont obscures. Cette évolution dans la relation politico-militaire a pour corollaire la rénovation de la réflexion stratégique, qui doit être relancée dans de nouveaux champs exploratoires, en dehors du seul domaine de la dissuasion.

Les forces armées doivent davantage être capables en permanence d’utiliser une violence adaptée et proportionnelle que de chercher à limiter l’emploi d’une violence extrême. Il faut, en quelque sorte, passer d’une capacité de violence maximum à usage minimum, à une capacité de violence minimum à usage maximum. On doit ainsi s’assurer, avant tout engagement, que les unités militaires déployées auront toujours la liberté de recourir à la force, et pas seulement dans une perspective de légitime défense. Cette capacité de violence doit être considérée comme le fondement de la spécificité des forces armées, bien au-delà du modèle guerrier qui associe action militaire et violence maximum. L’usage de la violence comme critère de référence doit aujourd’hui répondre à un principe de modulation qui consiste à être capable de proposer, dans un même cadre espace-temps, des modes d’action adaptés aux niveaux de violence et différenciés selon les situations.

Dans ce cadre, le critère de l’usage de la violence permet de différencier clairement les rôles respectifs des forces armées et des forces de l’ordre. Ces dernières utilisent la force légale pour créer les conditions d’un règlement judiciaire du conflit, les forces armées ont recours à la violence légitime pour régler le conflit par la force. La différence entre les deux n’est donc pas une différence de mode d’action ni de degré de violence, mais une différence de cadre de référence (cadre légal d’une part, cadre légitime d’autre part) et de finalité (règlement judiciaire ou règlement militaire du conflit).

L’usage de la violence comme spécificité centrale de l’action militaire permet aussi de répondre à la question délicate de l’engagement des forces armées sur le territoire national. Même si, fort heureusement, la situation sécuritaire sur notre territoire ne justifie pas le recours aux armées pour rétablir la souveraineté de l’État, il est important de réfléchir à cette question, car elle est emblématique des évolutions à venir des phénomènes de violence collective. Les forces armées sont les seules, en effet, à disposer des moyens permettant en dernier recours de recréer les conditions de sécurité générale nécessaires à l’action normale des forces de l’ordre. La réaffirmation de l’usage de la violence comme spécificité centrale permet de moduler les effets et de poser les conditions de passage d’un traitement judiciaire à un traitement militaire, et d’envisager une complémentarité, plutôt qu’une concurrence, entre les actions des forces armées et les actions des forces de police.

  • En externe, définir les règles d’une stratégie concurrentielle

Dans la guerre, toutes les forces vives du pays étaient mobilisées au service de la confrontation militaire. Aujourd’hui, le militaire est devenu un outil parmi d’autres qui doit faire valoir la plus-value qu’il peut apporter dans le règlement de la crise en partenariat avec d’autres. Il inscrit son action, non plus dans une stratégie militaire exclusive, mais dans une stratégie concurrentielle.

Cela suppose, premièrement, que le militaire soit prêt à intégrer d’autres acteurs et d’autres fonctions dans son propre champ d’action. Le militaire ne peut plus être propriétaire de la crise comme il pouvait l’être de la guerre. Il devient nécessaire d’instituer une approche plus globale permettant de faire travailler en parallèle et sur le long terme des logiques complémentaires. Cette mise en concurrence avec d’autres acteurs doit être développée aux niveaux interministériel et multinational ; elle s’impose comme un impératif dont la maîtrise, voire la manipulation, constitue un remarquable levier de puissance.

Cette logique concurrentielle suppose également que la sphère militaire soit en mesure de se faire une place nouvelle dans des champs dont elle était jusque-là absente et de négocier sa participation à une gamme d’actions élargie. La question ne serait donc plus de savoir si l’outil militaire peut ou ne peut pas intervenir, mais s’il est en mesure d’apporter efficacement son concours à une action de sécurité, en fonction des objectifs poursuivis.

Cette nouvelle approche oblige tout d’abord les armées à modifier le processus d’élaboration des ordres. L’impératif de dialogue et de négociation dans la phase préparatoire bouscule, en effet, la logique et la linéarité de la planification des opérations. La méthode de réflexion des états-majors, qui répond très spécifiquement au besoin de cohérence et d’exclusivité de l’action militaire traditionnelle, doit s’adapter pour pouvoir adapter le schéma général de l’opération aux fluctuations inéluctables des objectifs et des priorités en cours d’action.

La défense doit aussi repenser la gestion de ses élites militaires. Ces dernières doivent développer leur conscience politique pour comprendre et anticiper les implications politiques des actions militaires et pour s’intégrer beaucoup plus vigoureusement dans les rapports de forces interministériels et industriels.

Enfin, il convient de procéder à une révision assez profonde du cadre juridique des opérations et de clarifier la ligne de partage entre le droit des conflits armées et le droit commun. Le droit commun, qui s’impose aux armées en opérations, n’intègre aucune des spécificités de la violence collective du fait de la pérennité théorique du droit de la guerre. La question de l’encadrement juridique des nouvelles formes d’expression de la violence collective doit faire l’objet d’un débat constructif permettant de réfléchir aux évolutions souhaitables, en s’intéressant, par exemple, à la définition juridique de l’acte de guerre.

  • En interne, intégrer le principe de continuité opérationnelle

La spécificité première des forces armées occidentales, nous l’avons vu, est l’usage de la violence légitime. Mais pour rester légitime, la violence doit toujours être proportionnelle. La forte létalité, corollaire systématique de la guerre, est la plupart du temps totalement disproportionnée avec le niveau de violence requis dans les crises où les armées sont engagées aujourd’hui. Prétendre pouvoir user de la force, c’est donc d’abord revenir à une juste proportionnalité.

En pratique, il s’agit de relever le défi de la continuité opérationnelle comprise comme la capacité de répondre de manière adaptée à tous les types de provocations violentes. Les unités militaires doivent développer des capacités de compréhension et de contrainte permettant d’interdire le jeu des provocations et de la surenchère, et de rétablir, quand elles le souhaitent, un rapport de forces favorable pour éviter tout risque de montée aux extrêmes.

Dans le domaine de l’anticipation, le renseignement constitue l’unique moyen de percevoir l’émergence d’une nouvelle menace et de comprendre les modes de fonctionnement d’adversaires dont les structures n’ont plus rien à voir avec celles d’une armée classique. Si l’importance du renseignement doit être réaffirmée, elle doit nécessairement s’accompagner d’un renouvellement des modes de fonctionnement et d’une acceptation du risque inhérent au renseignement offensif.

Dans le domaine tactique, il s’agit de créer les conditions d’une reprise de l’initiative. On constate, en effet, qu’une force peut se retrouver facilement neutralisée par des effets de seuil imposés par un adversaire qui cherche à la placer sur les cornes d’un dilemme, en lui laissant le choix entre un usage disproportionné de la force ou un abandon honteux. Il faut donc imaginer des savoir-faire innovants, associant surprise, manœuvre de déception, proportionnalité, initiative et riposte immédiate permettant de maîtriser les variations de tension et de violence dans la gamme élargie des crises, et de retourner contre l’adversaire les effets de seuil qu’il cherchait à exploiter à son profit.

Dans le domaine des équipements, il s’agit de disposer de matériels plus polyvalents pour permettre cette gradation des effets indispensable à la continuité opérationnelle. Les munitions non létales, les équipements spécifiques de contrôle de foule, les leurres visuels et sonores doivent, par exemple, figurer dans les dotations de base de toutes les unités. Ces évolutions sont d’un coût bien modeste, mais leur somme sera génératrice d’une forte plus-value dans l’action.

Sur le plan doctrinal enfin, il faut accepter que la destruction ne soit plus le but de l’action. Il s’agit de sortir de l’alternative du tout ou rien en remettant en cause le lien qui unit depuis plus d’un siècle technologie et létalité, et qui devient de plus en plus un facteur d’inefficacité opérationnelle. Le dogme de la destruction du potentiel militaire adverse comme but ultime du combat doit aujourd’hui être remis en cause au profit d’une doctrine plus psychologique, fondée sur une cohérence renforcée entre divers champs d’action.

  • Conclusion

L’ambition de cette réflexion est d’utiliser l’opportunité d’une période d’incertitude pour prendre la peine de redéfinir le cœur même de l’action militaire, la violence, de retrouver son but premier, la victoire, pour redessiner les contours d’un outil plus fiable et mieux adapté aux exigences d’un monde en recomposition. Il s’agit, en somme, de faire un effort pour dissoudre deux tentations tenaces : celle du relativisme pragmatique qui consisterait à se laisser absorber par le tout sécuritaire en réduisant la spécificité militaire au simple statut, et celle d’un dogmatisme conceptuel qui consisterait à s’extraire progressivement du champ utilitaire pour préserver le mythe de la vraie guerre. Le militaire doit recentrer son action dans l’usage d’une violence utile, c’est-à-dire proportionnelle et adaptée à la situation et aux exigences politiques.

La crise de la souveraineté et... | F. Sureau
V. Desportes | Inflexions : exception et ince...