N°55 | Vaincre

Jean-François Lamour

Vaincre pour un sportif de haut niveau

Jean-François Lamour : Oui, il s’agit de deux choses bien différentes. La victoire, c’est le fait de battre un adversaire, de monter sur la plus haute marche du podium, de recevoir une médaille et d’écouter l’hymne de son pays. C’est l’aboutissement d’une longue période de préparation. Vaincre, c’est vaincre quelque chose. C’est cette capacité à surpasser ses propres faiblesses, à se dire qu’avant de l’emporter sur un adversaire il faut l'emporter sur soi-même. Ainsi m’a-t-il fallu vaincre mes doutes, mes lacunes pour parvenir à la victoire sportive. À mes yeux, c’est avant toute chose une victoire sur soi-même. Un champion, s’il n’a pas le sentiment d’être bien dans sa peau, s’il n’a pas fait taire les démons du doute, du sentiment de supériorité, du manque d’humilité, ne peut pas s’inscrire dans une dynamique de victoire. Avant d’accéder à la première marche du podium, il faut avoir réglé ses propres problèmes, qui sont souvent nombreux. La peur, par exemple. Quand on se met en danger, il faut la vaincre. Moi, j’avais peur au début de chaque compétition.

L’entraînement et les enseignements prodigués par un maître d’armes sont orientés vers cela. À un certain niveau de compétition, comme les championnats du monde ou les Jeux olympiques, tous les tireurs se valent à peu près. Untel est un peu plus technique que physique, untel a plus d’expérience, tel autre possède la fougue de la jeunesse… mais le niveau est proche. Ce qui fait la réussite se trouve ailleurs. Dans la capacité à entrer dans un état second après avoir vaincu ses doutes et ses lacunes. Vaincre est un état d’esprit, pas une finalité en soi. Et en écho, la véritable victoire n’est pas en priorité contre l’autre, mais bien contre soi-même et ses doutes.

Je pars du principe qu’un athlète de très haut niveau est un homme ou une femme en déséquilibre permanent. C’est-à-dire qu’un sportif, pour gagner, ne doit pas, ne peut pas être dans un état de stabilité trop important parce qu’alors il est pétri de certitudes et donc pas suffisamment aux aguets pour capter les informations émanant de son environnement et de son adversaire. Or, au-delà des doutes et de la peur que j’ai évoqués, la capacité à s’adapter à une situation ou à un adversaire est essentielle. Elle implique de remettre en permanence en question ses acquis, parce qu’un adversaire peut être radicalement différent à trois mois d’intervalle. Et dans un match de sabre qui dure une minute et demie ou deux minutes, un tireur qui mettrait trois minutes à comprendre qu’un adversaire a modifié son jeu, ou qu’il a corrigé certaines faiblesses, est irrémédiablement battu. En escrime, tout peut basculer sur une touche. On s’inscrit dans un temps court. Un petit accroc peut suffire pour faire perdre l’avantage et le match qui s’annonçait assez facilement gagnable.

Le déséquilibre et la capacité à surmonter ses doutes sont donc essentiels. Ils sont les fruits de l’entraînement et de l’expérience acquise lors de compétitions précédentes. Je me souviens d’un match à Séoul, en 1988, où je suis « à la ramasse » face au Bulgare Vasil Etropolski. Alors qu’il doit mener six touches à trois, j’aperçois au bord de la piste Christian d’Oriola, deux fois champion olympique de fleuret, à Helsinki en 1952 et à Melbourne en 1956. Il est là et je me raccroche à son image. J’arrive alors à trouver des ressources au plus profond de moi et je me remets sur les rails. C’est sa présence qui a été l’élément constitutif du retournement de situation, parce que j’avais appris à rechercher tout ce qui pouvait me renforcer.

Vaincre, c’est tout cela. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est plus la préparation en amont que le moment de l’action qui conduit à la victoire.

Inflexions : L’entraînement est donc un ingrédient essentiel ?

Jean-François Lamour : L’essentiel de la stratégie d’entraînement de mon maître d’armes se fondait sur une remise en question permanente des résultats obtenus lors de la saison précédente. Cela s’exprimait d’une manière très simple : mes coéquipiers et moi refaisions sans cesse des mouvements de base, ceux que l’on enseigne aux enfants de sept ans qui débutent en escrime. Malgré nos victoires, nous recommencions à zéro. En plus, il nous donnait un thème pour chaque leçon et le modifiait sans nous en informer, pour nous déstabiliser. Avec le volume du temps d’entraînement qui nous obligeait à dépasser notre fatigue et à tenir bon, cela nous permettait d’apprendre à vaincre l’instabilité de l’adversaire, ce que nous n’attendions pas chez lui.

Vaincre ses propres faiblesses nécessite un travail important en amont de la compétition. Et des répétitions ; beaucoup de répétitions. C’est un état d’esprit qui s’acquiert par l’effort. Ce n’est pas inné, même s’il y a bien entendu un fond propice à cela. Mais surtout, la capacité de vaincre se travaille et se développe. Prenons mon cas personnel. J’ai commencé l’escrime à sept ans, et jusqu’à onze je n’ai pas perçu mes aptitudes. C’est à partir de cet âge que j’ai eu conscience qu’en travaillant, mes capacités augmentaient. Mon état d’esprit a alors évolué et je suis devenu un compétiteur. C’est une chose que mes coéquipiers m’ont reprochée plus tard. Pour me mettre dans l’état d’esprit de vaincre, je partais du principe que tout entraînement était une compétition, c’est-à-dire que je refusais de m’engager à moitié, à faible régime. Quand je montais sur la piste, je donnais tout, alors que j’avais face à moi des coéquipiers qui, eux, modulaient un peu leur effort en fonction de la date de la prochaine compétition, de leur état de forme, de ce qu’ils avaient fait la veille ou de ce qu’ils allaient faire le lendemain. Moi, je tapais fort. Le travail et l’entraînement poussés permettent de développer un tel état d’esprit.

Inflexions : Pour un champion titré comme vous, une forme de lassitude de l’entraînement ne peut-elle pas s’installer ? Et donc une diminution de la volonté de vaincre ?

Jean-François Lamour : Non, pas du tout. À trente-sept ans, âge auquel j’ai arrêté ma carrière, je continuais à progresser. En technique, car physiquement j’étais un peu usé. Avec mon entraîneur, on continuait à inventer de nouvelles phrases d’armes, à améliorer tel ou tel domaine. La capacité à vaincre est indissociable de la notion de progression, qui est aussi une remise en question permanente de ce que l’on est, de ce que l’on a appris. C’est essentiel. Il faut apprendre à se renouveler, à se recréer. Recréer un état d’esprit, un modèle technique, une distance vis-à-vis de l’adversaire. Encore une fois, il n’y a rien de pire que d’être pétri de certitudes, enfermé dans son passé glorieux et ses médailles. La notion de progression, d’apprentissage, c’est aussi ce qui différencie un champion d’un pratiquant lambda. À la fin d’une compétition ou d’un entraînement, il faut avoir le sentiment d’avoir progressé dans des domaines où l’on était moins bon. C’est aussi très valorisant, quel que soit le niveau où l’on évolue, y compris, et surtout, au plus haut.

Que l’on gagne ou que l’on perde, il faut avoir progressé. Dans mon club, toutes les semaines, sauf celles où il y avait une compétition le week-end, mon maître d’armes organisait une compétition entre nous. On se rencontrait tous et ensuite il y avait des matchs à élimination. Et chaque lundi matin, les résultats, match par match, étaient affichés. On y trouvait toutes nos données : le nombre de touches que l’on avait mises, le nombre de celles que l’on avait reçues, le nombre de victoires, le nombre de défaites. La logique était de pouvoir apprécier nos progrès d’une semaine sur l’autre. Ça n’était pas juste une compétition, mais la somme de nos réussites et de nos échecs. C’était l’essence même de nos entraînements. La première chose que l’on faisait en arrivant le lundi, c’était d’aller voir le tableau des résultats. Et moi, avec deux titres olympiques, j’allais regarder pour savoir si j’avais progressé ou non. Le nombre de touches données ou reçues était un bon indicateur de mon état de forme et de mes capacités. Il faut toujours vouloir progresser, quel que soient le niveau atteint et les victoires acquises.

Inflexions : Si elle est fondamentale, cette envie naît-elle des résultats ou est-ce l’inverse ?

Jean-François Lamour : L’escrime est un sport très technique, et c’est le travail qui développe l’envie de vaincre. À partir de mes seize ans, et jusqu’à vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai connu une période très difficile car mes entraîneurs n’avaient pas le niveau nécessaire. Mon premier maître d’armes, Augustin Parent, était trop âgé pour me faire monter à un niveau international suffisant pour pouvoir disputer une finale d’un championnat du monde ou des Jeux. Et les entraîneurs nationaux n’étaient pas non plus au niveau pour y parvenir. Il y avait donc chez moi beaucoup de frustration. Beaucoup. J’avais la hargne pour y arriver, mais pas les résultats. Une forme de lassitude s’est alors installée. Et puis, en 1981, est arrivé un entraîneur hongrois, Laszlo Szepesi, qui a radicalement modifié le modèle d’entraînement. C’est de lui dont je parlais précédemment. Il a matérialisé la notion de progression et de remise en question permanente, la notion de vaincre. Il nous a inscrits dans une dynamique qui a conduit à nos victoires. À son arrivée, il a fixé comme objectif au petit groupe des dix sabreurs de l’insep1 les Jeux de Séoul de 1988. Or, en 1984, je gagne à Los Angeles. Cela n’a rien changé. Ce n’était pas un aboutissement, mais seulement une étape. Nous nous sommes tenus à l’objectif fixé et j’ai pu gagner un second titre olympique, avec un titre mondial entre les deux, en 1987 à Lausanne. Et cela ne concernait pas que moi. Mes coéquipiers gagnaient aussi. Peut-être un peu moins de médailles aux Jeux, mais des titres par équipe ou d’autres. Cela a duré de 1981 à 1992, année où j’ai arrêté ma carrière sportive. C’est bien l’accumulation, la somme de travail, qui permet d’avoir envie de vaincre. Ses propres doutes, je l’ai dit, et ensuite ses adversaires.

Inflexions : Vous avez évoqué la volonté de progresser. Mais lorsque les résultats arrivent, il semble inévitable qu’une forme de certitude l’accompagne. Comment avez-vous évité de tomber dans la suffisance ?

Jean-François Lamour : Il faut absolument éviter cet écueil. Quand on commence à gagner des titres importants, de champion du monde ou de champion olympique, le regard des autres évolue. Si l’escrime n’est pas aussi médiatisée que le tennis, il y a quand même un vrai changement. En ce qui me concerne, j’étais reconnu, invité partout… Une forme de sentiment de supériorité peut alors s’installer. Mon maître d’armes avait une façon très simple de nous remettre, mes coéquipiers et moi, les pieds sur terre – je l’ai évoqué brièvement un peu plus tôt – : après un titre, pendant un mois – un mois plein, ce qui est long dans la vie d’un sportif –, il nous faisait recommencer les gestes qu’apprend un débutant. Des marches et retraites, sans toucher une arme. Pendant un mois. Et même après un second titre olympique ! Il nous faisait repartir d’une feuille blanche ; il nous empêchait de prendre la grosse tête. Et cela a déteint sur la façon de nous comporter face à nos adversaires. Nous partions de loin, car la France n’était pas une nation majeure du sabre. Du coup, nous restions très sobres dans notre façon d’exprimer notre joie de battre les Russes ou les Hongrois, les deux meilleures nations du monde. Nous n’étions pas suffisants et nous ne voulions pas humilier nos adversaires.

Inflexions : Après votre retraite sportive, cette envie de vaincre vous a-t-elle aidé en politique ?

Jean-François Lamour : Elle m’a été indispensable, surtout pour surmonter des moments de stress très lourds. Contrairement au sport, en politique, on ne combat jamais directement son adversaire, à l’exception de la présidentielle où il peut y avoir des débats face à face. On ne rencontre que des publics acquis. C’est donc très différent. En ce qui me concerne, l’analogie entre politique et sport tient surtout à la relation que j’ai entretenue avec Jacques Chirac, sans qui je n’aurais jamais plongé dans ce milieu. Avec un maître d’armes, il y a un lien très fort, empreint de respect. Un maître d’armes n’est pas un ami, mais il s’instaure avec lui une relation puissante, qui s’inscrit dans le temps et implique une très grande confiance mutuelle, notamment parce qu’on peut se faire mal en s’entraînant. Avec lui, on prend une leçon, on lui tape dessus, il peut nous taper dessus, on peut lui faire mal. J’ai d’ailleurs transpercé mon deuxième maître d’armes avec une lame qui s’était cassée. Avec Jacques Chirac, j’ai retrouvé ce type de relation et c’est ce qui m’a motivé. Si cela n’avait pas été le cas, je n’aurais jamais fait de politique.

Inflexions : Pour conclure cet entretien, pensez-vous que l’on peut vaincre sans gagner ?

Jean-François Lamour : Tout ce que j’ai évoqué va dans ce sens. Même dans la défaite on peut progresser dans plusieurs domaines. On peut améliorer sa capacité à régler ses propres problèmes comme sa technique de combat, voire même battre des adversaires qui semblaient inaccessibles. Et puis tomber sur une difficulté et ne pas gagner la compétition. Mais les progrès réalisés alimentent la volonté de vaincre qui pousse à persévérer. C’est donc toujours positif.

Propos recueillis par Hugues Esquerre


1L’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (insep) est un établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (epscp) placé sous la tutelle du ministère chargé des Sports. Il est depuis 1975 un acteur incontournable de la politique sportive de haut niveau en France, et le centre d’entraînement olympique et paralympique de référence du sport français.

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