N°55 | Vaincre

Ivan Cadeau
Okinawa 1945
Paris, Perrin, 2023
Ivan Cadeau, Okinawa 1945, Perrin

La bataille d’Okinawa, qui débute le 1er avril 1945 par le débarquement des forces américaines, s’insère dans la trajectoire finale de la guerre du Pacifique. Durant ces deux mois et demi de combats pour la conquête de l’île, prolongés par d’interminables opérations de nettoyage jusqu’à la reddition du Japon, Américains et Japonais luttent âprement. Une férocité des combats qui persuade le président Harry Truman d’employer l’arme atomique pour faire fléchir la résistance japonaise. Tout cela est clairement narré par Ivan Cadeau. Le récit suit le déroulement désormais classique de la collection « Champs de bataille » (trois parties : contexte, déroulement de la bataille, mémoire et mémoires de la bataille). Un découpage qui répond efficacement aux objectifs de la collection consistant à amener l’histoire-bataille au grand public et à prendre de la hauteur sans se laisser enfermer dans la pure narration fastidieuse des événements. D’un point de vue stylistique, il faut souligner la précision du vocabulaire militaire employé par Ivan Cadeau. Ce point de forme illustre les interactions entre les mondes militaire et universitaire, et la manière dont l’un et l’autre peuvent s’enrichir mutuellement.

Plus largement, la bataille d’Okinawa offre plusieurs prismes de réflexion. Tout d’abord, elle montre bien que les forces morales ne sont pas le fanatisme et le jusqu’au-boutisme. En dépit d’une détermination farouche, allant jusqu’aux attaques-suicides aériennes, navales et terrestres, les Japonais plient face à la machine de guerre américaine. Mais il ne faut pas réduire cette défaite à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. En réalité, ce sont bien les forces américaines qui exploitent au mieux leurs forces morales en les combinant efficacement avec leur masse d’hommes et de matériels. Sur le plan strictement opérationnel, Okinawa constitue un cas d’étude intéressant dans la mesure où il s’agit d’une opération par nature interarmées. L’action amphibie initiale, menée conjointement par l’us Army et l’us Marine Corps, puis l’opération de conquête de l’île sont soutenues et appuyées par une force aéronavale massive. Concernant l’aspect logistique, les données citées dans l’ouvrage sont vertigineuses. Derrière le soldat américain dans son trou de combat sous la pluie, c’est une chaîne logistique d’envergure mondiale qui se déploie depuis les États-Unis jusqu’à cette île du Pacifique. Sa mise en œuvre par les planificateurs et les logisticiens américains est un tour de force majeur. In fine, la victoire américaine fut le fruit d’un élan constamment entretenu par le flot d’hommes, de munitions, de véhicules et de pièces détachées débarqués jour après jour sur les plages d’Okinawa. Enfin, la bataille voit l’imbrication permanente des civils et des deux armées au combat. La population paye un lourd tribut sans être réellement un objet d’attention des uns et des autres, si ce n’est pour servir de main-d’œuvre forcée ou de chair à canon pour l’armée japonaise. Le fil tiré par Ivan Cadeau au sujet de la population mène jusqu’à nos jours. La situation stratégique de l’île, entre le Japon et Taiwan, aboutit à l’installation durable de troupes américaines sur son sol, suscitant des tensions récurrentes avec la population en raison d’incidents réguliers.

Okinawa 1945 constitue une nouvelle réussite pour la collection « Champs de bataille ». Grâce à un texte clair et précis, Ivan Cadeau emmène le lecteur au cœur de cette féroce bataille. Il livre un cas d’étude passionnant sur ce qu’est une opération interarmées soutenue dans la durée. Enfin, en ces temps où l’interrogation sur les forces morales, non seulement des combattants mais également des non-combattants, est forte, la détermination des belligérants de cette bataille constitue un bel objet de réflexion.


Les Guerres de religion | Nicolas Le Roux (dir.)
Maréchal Foch | De la guerre