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N°7 | Le moral et la dynamique de l’action – II

Hubert Cottereau

Que faire si l’on est prisonnier ?

La prépondérance des « forces morales » dans les guerres nationales des siècles précédents et au cours des batailles qui s’y sont déroulées a été maintes fois débattue par les penseurs et les chefs militaires.

« L’homme reste l’instrument premier du combat1 » et cet instrument premier tient une place primordiale puisque, selon Napoléon, « à la guerre, le moral est au matériel ce que trois est à un2 ». Pour reprendre l’acception de l’École de guerre de 19223, la force morale est la cause qui a pour effet d’inhiber la peur ou les réactions que celle-ci doit normalement produire4. Le combat est le temps et le lieu de la peur. Le vaincu est celui chez lequel la peur l’emporte en premier, celui que l’émotion domine et dont la peur inhibe les capacités de défense, de réflexion et anéantit le potentiel de réaction.

Aujourd’hui, même si la friction et le primat du psychologique sur le matériel restent deux vérités irréductibles au combat5, la grammaire de la guerre change6. Trois évolutions imposent de maintenir l’affermissement des forces morales au centre de la formation des chefs militaires, et de l’entraînement des forces. Les progrès de la technique permettent et favorisent l’autonomie des petits détachements. La réversibilité des situations, dans le temps et dans l’espace, demande une force d’âme supérieure. Le risque de capture prend un relief particulier.

En effet, le renforcement de la menace asymétrique ces dernières années pose la question des prisonniers de guerre avec une acuité nouvelle. L’imbrication des détachements au sein de la population, ou l’engagement d’unités spécialisées au plus près de centres déterminants adverses, augmentent le risque de cette nature. L’actualité nous le démontre. Nombreux sont les groupes armés en Irak, en Afghanistan et dans toutes les « zones grises », qui n’hésitent plus, au mépris des Conventions internationales, à maltraiter, voire décapiter leurs prisonniers pour frapper l’opinion. Si la sécurité des opérations ne se trouve plus systématiquement affectée par ce que peuvent avouer des prisonniers sous la contrainte, et même si l’on ne pourra jamais protéger ceux-ci de la souffrance, il reste capital de leur donner une chance d’affronter cette épreuve dans les « meilleures » conditions possibles. Il est difficilement envisageable d’ignorer le problème en attendant de subir l’épreuve douloureuse de sa réalité. Il y a donc un réel besoin en matière de formation à la résistance aux interrogatoires (r2i7) vis-à-vis du personnel militaire pouvant être amené à connaître l’expérience de la captivité. Un véritable programme d’entraînement adapté, soigneusement codifié et contrôlé, mis en œuvre en toute transparence par des spécialistes, se fait jour peu à peu dans des unités spécialisées.

La capture est sans doute une des situations qui demande le plus de ressources car la situation du prisonnier se résume en trois mots : la solitude, l’incertitude et l’échec. Il est seul face à son ennemi et à lui-même. Il est seul avec le secret de sa mission. Il ne sait rien de son avenir à court et à moyen terme : ce qui l’attend, combien de temps sa détention va durer. Il est dénué de tout ce que la cohésion d’un groupe apporte : la dynamique, le soutien, le moral. Il est inactif. Il n’a plus l’initiative. Cette solitude et cette incertitude l’amèneront à se replier d’autant plus douloureusement sur lui-même qu’il est en situation d’échec, quelle que puisse être sa part de responsabilité. Il peut facilement s’enfermer dans une introspection redoutable qui altère vite ses propres forces morales. Bref, il est intérieurement « dénudé ».

Le but et les risques d’un entraînement

L’entraînement des militaires vise à les préparer à un moment particulier de la capture, à savoir les quarante-huit premières heures, réputées les plus traumatisantes pour un prisonnier en état de choc. Ce délai est exploité par l’ennemi dans une course contre la montre. Il s’agit de tirer le meilleur parti des renseignements dont la validité va décroissante au fur et à mesure que le temps passe, et que les parades élaborées pour diminuer au mieux les risques d’éventuelles divulgations du prisonnier sont mises en œuvre.

L’entraînement est risqué car, pour apprendre à développer ses capacités de réaction, le soldat suit un stage très éprouvant et dont le corollaire, le face-à-face avec ses propres limites peut, si l’exercice est mal dosé, avoir un effet diamétralement opposé au but recherché : savoir réagir, savoir vouloir, savoir se fixer une ligne de conduite réaliste à partir d’une analyse froide de la situation, de l’état d’endurance physique et mentale. Le stagiaire doit ressortir plus fort qu’il n’est rentré dans ce stage. Cette ligne de conduite doit être constamment gardée à l’esprit et invariablement respectée.

Afin de parer ces risques, de nombreuses précautions s’imposent, bien avant l’intégration au sein des unités pratiquant ce type d’entraînement, pendant et après le stage. La première consiste à faire connaître, en amont de la mutation au sein du régiment, les tenants et les aboutissants de cet entraînement difficile. Cette information vise à éprouver une motivation encore vacillante chez des soldats peu au fait des risques inhérents à ce type de métier. Une réclame calculée est néanmoins nécessaire pour écarter les mythomanes de tout poil. Le stage débute par une présentation précise des méthodes, des effets recherchés par des unités spécialisées dans l’interrogatoire de prisonniers, voire par des témoignages de soldats français ayant vécu des situations de stress intense ou qui ont été faits prisonniers. Cette étude minutieuse vise à préparer mentalement le stagiaire et à lui donner les clés pour surmonter l’épreuve qu’il s’apprête à vivre. Le contrôle médical, s’agissant de l’aptitude et du suivi pendant et après l’exercice, est indispensable. Il peut arrêter l’entraînement d’un stagiaire à tout moment. Le comportement des stagiaires n’est connu que du chef de corps, du chef de stage, du médecin et de l’équipe d’interrogateurs. Une analyse individuelle et collective permet à chacun de comprendre la stratégie mise en œuvre par l’adversaire et de mesurer l’étendue des connaissances que l’interrogatoire a permis de rassembler. Évaluer ce que sa ligne de défense a permis de cacher, de préserver ou non, est essentiel pour en saisir l’efficacité.

Le réalisme de l’épreuve

Une mission est préparée avec rigueur et dans des conditions totalement analogues à la réalité en termes de tempo et de procédures. La préparation de la mission se fait selon le règlement d’emploi : vérification individuelle des connaissances, des consignes, des itinéraires, des points de coordination, contrôle exhaustif du matériel, briefing… Les outils garantissant la préparation sont livrés de la même façon : photos aériennes, fiches signalétiques, conditions et mesures de coordination nécessaires à une destruction par la troisième dimension, dépouillement de tout objet pouvant être utilisé à leur encontre en cas de capture (alliance, photo, portable…). Au temps de la préparation succède celui de la mission : infiltration et approche selon les procédures. La capture a lieu pendant celle-ci ou après quelques jours de mission au plus près de l’objectif. La stratégie adoptée par l’adversaire est alors triple. Elle vise à isoler les différents équipiers et à les mettre artificiellement en situation de stress et de fatigue : ils ne voient rien, ils baignent en permanence dans un environnement sonore « agressif » et dans une position qui accélère la fatigue. Leur horloge interne est perturbée car il leur est impossible de se situer dans le temps (notamment l’alternance du jour et de la nuit) et les repas, toujours frugaux, sont décalés dans le temps et servis à intervalles irréguliers. Hormis les interrogatoires, ils ne peuvent parler à personne ni se situer dans l’espace.

Les stratégies de défense

Avant d’exposer les stratégies de défense, un commentaire s’impose. Il peut paraître tout à fait hors de propos de donner des lignes de conduite dans une situation que peu de soldats ont récemment connue. Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas de dire aux stagiaires ce qui est mal ou bien mais, à partir du descriptif des stratégies d’interrogatoires, de leur donner des repères pour leur permettre d’organiser mentalement une défense.

La ligne de conduite enseignée est de « savoir vouloir ». Sa simplicité apparente peut paraître provocante au regard du drame de la capture. « Vouloir, c’est pouvoir » nous dit l’adage. Cela n’est exact qu’à deux conditions. La première est de ne vouloir que ce qui est possible ; la seconde est de « savoir vouloir ». Le réalisme et la méthode sont donc ici essentiels. Le ressort de la volonté s’enracine dans l’endurance, la réflexion éthique et morale8. L’endurance physique et mentale, si elle joue un rôle absolument déterminant, s’acquiert en amont et en aval de ce type de stage. Celui-ci les développe, à condition d’être bien dosé comme indiqué précédemment, mais leur acquisition doit faire l’objet d’un long processus, permanent et réfléchi. S’agissant de la réflexion morale et éthique, la préparation du stagiaire porte sur une question : que doit-il faire ? À partir de quand perd-il son honneur et sa dignité de soldat ?

Il est difficile de définir l’honneur, car cette notion relative met en jeu des valeurs qui ne sont pas reconnues ou hiérarchisées de la même façon par tous. Le dictionnaire définit l’honneur comme le sentiment personnel de sa dignité morale. Si la dignité peut être comprise comme le respect que mérite quelqu’un, et la morale, le corpus d’obligations et d’interdits à portées universelles, bordées par une notion de sanction9, l’honneur consiste à correspondre au mieux et au quotidien, aux obligations de son état et de ses valeurs (religieuses, philosophiques, professionnelles…). L’honneur est donc une force d’action, et une force qui s’affirme dans l’action. Il est tension, vigilance et action vers le bien. Il constitue un des ressorts de la force morale puisqu’il est à la fois le moteur et le but de l’action. L’honneur, c’est l’ardeur avec laquelle on lie son comportement dans l’instant et dans la durée, à son devoir d’état. D’une façon générale, l’honneur est toujours héroïque, car son application quotidienne implique une vigilance constante et parfois un courage moral et physique. L’honneur est parfois tragique quand il oppose deux valeurs : réussir sa mission quel qu’en soit le coût ; son âme, sa vie, ses hommes, l’intérêt collectif avant son intérêt personnel. S’agissant d’un soldat fait prisonnier, son devoir d’état est de lutter dans la mesure de ses moyens. Chaque mot a ici son importance. Il ne s’agit pas tant de dire jusqu’où lutter, mais de donner la consigne de lutter. Cette lutte peut être visible ou intériorisée et s’organise selon les moyens et les ressources dont on dispose. Elle peut être orientée contre l’ennemi. Elle doit toujours viser l’intégrité de son sanctuaire intérieur, de sa dignité même. Elle peut varier selon la durée de la captivité, selon son état de santé, selon l’importance des renseignements que l’on connaît, de la pression exercée par l’ennemi.

La première ligne de conduite est de recueillir le maximum d’éléments permettant de garder ses repères espace-temps. À titre d’exemple, le capitaine Chiffot, fait prisonnier en 1995, après s’être éjecté de son Mirage 2000 au-dessus du territoire bosniaque, décrit l’indicateur mis au point pour garder une notion de temps : jeûner et prendre ses repas lorsque la faim le tenaillait. Ce signal physiologique passé, il considérait que douze heures s’étaient écoulées depuis son dernier repas.

La deuxième consigne est, dans la mesure du possible, de respecter le délai de silence prévu par les procédures régimentaires et permettant de conclure, après avoir constaté une absence de contact radio ou le non-respect des procédures (faux code par exemple), à la capture d’un détachement. Ce délai est nécessaire pour permettre au pc régimentaire d’extraire les autres unités opérant éventuellement dans le secteur10.

La troisième ligne de conduite est à ne pas laisser l’ennemi connaître sa situation personnelle : est-on marié ? A-t-on des enfants ?… Autant de points de vulnérabilité facilement exploitables.

La quatrième ligne de conduite consiste à « varianter » ses réponses selon deux « modes d’action ». Le premier est défensif et vise à échanger du temps contre des bribes d’information. Le deuxième est offensif et consiste à délivrer de faux renseignements (nature de l’objectif, nature de la mission – renseignement, destruction…) afin de retarder la reconstitution des éléments dont l’adversaire a besoin. Un scénario fictif appris pendant la préparation de la mission sert de support à ce mode d’action.

Enfin, conserver l’estime de soi et préserver sa dignité intérieure sont vitaux. Cela présuppose une réflexion juste sur les notions de courage, de lâcheté, l’exercice fréquent du discernement et beaucoup de réalisme. À ce titre, les réflexions éthiques enseignées dans les organismes de formation sont essentielles.

Les enseignements

S’agissant du soldat fait prisonnier, un enseignement s’impose. « Les facultés les premières troublées à la guerre sont l’initiative et l’invention, puis la volonté. Les plus résistantes sont les habitudes automatiques11. » La force morale du prisonnier est proportionnelle à sa capacité de réaction et d’analyse. Celle-ci est le produit de l’endurance physique, de la stabilité affective, de l’intelligence de situation et du savoir vouloir. Chacune de ces composantes doit faire l’objet d’un entraînement spécifique dont la fréquence et la pertinence augmentent la confiance en soi, et aiguisent la volonté.

Le deuxième constat est que la durée moyenne de résistance est inférieure à 36 heures. Beaucoup tiennent au-delà de six heures. Le « savoir vouloir » renforce donc la force morale dans la mesure où il permet de sortir de l’impasse traumatisante mission-échec, à l’organisation du sursaut capture-lutte.

L’assimilation juste et pragmatique des notions d’honneur est essentielle. Ces notions bien comprises forment le rempart mental à l’abri duquel se préserve le « sanctuaire intérieur », s’organise et se structure la préservation de sa dignité.

Concernant le rôle du commandement, des règles de bon sens permettent d’augmenter la force morale. Elles peuvent paraître évidentes, mais méritent d’être rappelées. La première est d’ordre moral. Elle consiste à évaluer le risque que l’on fait prendre à ses hommes, le rendement et la prise d’initiative que l’on peut attendre12. Plus le soldat est convaincu du rapport risque-efficacité, plus grande sera sa motivation, surtout dans le cadre d’une capture. La deuxième a trait à la solidarité. Celle-ci doit se manifester sans faille vis-à-vis des soldats faits prisonniers et de leur famille, pendant et après la capture. Nos expériences passées sont très variables : celui qui a connu ce genre d’épreuve doit pouvoir compter sur l’appui de ceux qui l’ont engagé et de ses pairs. Dans le cas contraire, la force morale de l’individu, de son unité d’appartenance, voire plus globalement, de tous les soldats concernés peut être ébranlée.

Qu’il soit permis de citer Les Forces morales en guise de conclusion. « La liberté effective de l’homme lui vient de sa force, qui est d’abord une capacité de modifier son propre état, sa propre direction, sa propre vitesse. L’individu sans maîtrise de lui-même n’est pas libre, il ne fait que dériver, au gré des courants, instincts et stimuli. […] Ensuite, la liberté, condition de la moralité et de l’estime mutuelle, n’est pas qu’une indépendance, c’est une force. Une force s’accroît par l’exercice et l’exercice est productif dans la mesure où il est correctement dirigé. Ne pas diriger l’exercice, ne pas encourager à faire effort, à supporter, à se priver et à souffrir pour progresser, c’est condamner le sujet à végéter dans la faiblesse ou la nullité, c’est le vouer à une impuissance décorée du nom flatteur de liberté13. »

La force morale s’acquiert. Elle s’acquiert au prix fort dans la vigilance, dans l’humilité et dans la constance. En matière d’entraînement, se préparer au pire est pénible, mais nécessaire. Et dans le domaine de la résistance aux interrogatoires, le pire c’est l’impréparation.

Synthèse Hubert cottereau

Les forces morales sont au centre de la préparation opérationnelle des unités de l’armée de terre. La nature des engagements actuels combinée aux possibilités offertes par la technologie favorisent l’action autonome de petits détachements. Leur isolement relatif nécessite une aptitude particulière dans des opérations où la réversibilité dans le temps et l’espace est désormais un lieu commun. Dans ce contexte, le risque de capture s’accroît. Il doit faire l’objet d’un entraînement d’autant plus approprié que le prisonnier, privé de toute la force morale du groupe dans lequel il a l’habitude d’évoluer, est livré à lui-même. Dans ce face-à-face dur où se mêlent les notions d’honneur, d’échec et de dignité, le prisonnier doit apprendre à déterminer son comportement à partir d’une ligne de conduite réaliste. La force morale s’acquiert ici par un entraînement où se conjuguent l’endurance physique et la mise en œuvre réfléchie, adaptée dans le temps et selon l’ennemi, d’une stratégie d’action. En cas de capture, cet entraînement prépare le soldat à remplir son devoir de prisonnier : savoir et vouloir lutter, dans la mesure de ses moyens, contre l’ennemi.

Traduit en allemand et en anglais.

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