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N°5 | Mutations et invariants – III

Jean-Marie Faugère

L’impact des nouvelles technologies sur la conception et la conduite des opérations

S’il fallait un exemple où la dimension technologique d’une guerre se sera montrée perverse dans la résolution d’un conflit, ce serait bien le conflit irakien dans ses développements depuis 2003 et, pour certains de ces aspects également, les opérations actuelles menées en afghanistan. car il ne fait aucun doute que les américains ont planifié et conduit leurs opérations avec la conviction que leur outil militaire, d’un niveau technologique inégalé, leur apporterait une victoire rapide.

La situation dramatique de ces pays rend les analyses prudentes et la fraternité d’armes qui nous lie à notre allié d’outre-Atlantique nous interdit de porter des jugements trop abrupts et définitifs. Cependant, il n’est pas inopportun de s’interroger sur les raisons et les causes d’un tel aboutissement. À l’évidence elles sont multiples. C’est histoire de culture et de compréhension des ressorts historiques, mal assimilés par celui qui prend la décision d’intervenir militairement. C’est aussi affaire de psychologie des peuples : celui qui prend l’initiative, à l’origine, et en retire l’ascendant sur celui qui subit puis réagit. C’est encore une question d’intelligence des situations dans la conduite stratégique, puis tactique des opérations, domaines où les doctrines d’emploi des forces retrouvent une importance délaissée durant les années de guerre froide sous l’oppressante permanence de la terreur diffusée par la menace d’emploi de l’arme nucléaire. On peut ajouter, on l’a déjà dit, la certitude quasi dogmatique que la maîtrise des plus hautes technologies, supposées non partagées par « l’ennemi », reste l’ingrédient suffisant de la supériorité sur l’adversaire. Enfin, c’est aussi avoir sous-estimé l’impact sur les peuples et leur opinion publique, sur les combattants eux-mêmes et leurs chefs, de modes opératoires d’une rare brutalité tels que les techniques modernes le permettent, appliqués sans discernement sur les infrastructures civiles ou militaires, les villes, les troupes adverses, et, par effets collatéraux, les populations elles-mêmes.

Bien d’autres causes préexistaient à l’événement ou subsistent encore, parmi lesquelles le fait qu’une coalition de peuples nantis s’oppose à un pays, figure emblématique d’une autre culture et d’une autre civilisation, ou encore la lutte pour l’accès aux ressources énergétiques qu’accompagne tous les sous-entendus économiques et financiers…

Ainsi, la grande leçon de ce conflit restera que la première puissance militaire, la plus gigantesque du moment, peut être vaincue militairement et sans doute moralement.

Devant cet immense désordre installé là où un ordre nouveau devait s’imposer, les responsables militaires ne peuvent échapper à la nécessité d’une réflexion sur l’usage militaire des technologies, avec ses atouts et ses limites de toutes natures dans le contexte global d’une crise. Usage dont on n’écartera pas les conséquences d’ordre politique, psychologique, moral, éthique, sur les protagonistes en présence et sur les populations concernées, et qui devront alimenter la réflexion des concepteurs d’armes futures comme des penseurs de nouvelles doctrines d’emploi des forces. S’il fallait résumer en quelques mots ce nouvel état de l’art de la guerre, nous pourrions dire que la technologie ne doit pas, et ne peut pas, effacer le rôle de l’homme, sa prééminence, dans les modalités de l’action et bien avant, dans leur élaboration et leur conception. Car, in fine, l’objectif de toute intervention sera toujours la conquête de l’homme, en tant qu’individu et corps social, non celle des organisations, des partis ou des gouvernements qui, eux, restent contingents. Le terrorisme et ses sectateurs, l’ont bien compris.

Cette réflexion se nourrira du terreau formé par un ensemble tributaire de composants multiples : définition des finalités de l’action militaire et de ses objectifs, nécessité de la maîtrise de la force assistée par les moyens modernes, adaptation des doctrines d’emploi, connaissance des capacités des systèmes d’armes, dimension humaine des actions de guerre, contexte physique et psychologique du combattant dans un environnement envahi par les aides techniques. Une réflexion éthique sur le développement de nouveaux systèmes d’armes conjugués aux modes opératoires imaginés par les nouvelles doctrines d’emploi complétera l’ensemble de ce cadre conceptuel. Tous ces domaines sont étroitement imbriqués ou s’enchaînent dans des suites logiques ; ils interagissent entre eux dans une extraordinaire complexité qu’il faudra apprendre à dépasser.

La maîtrise matérielle
et psychologique des technologies

Le fait numérique permet de prodigieux développements en électronique, en informatique qui révolutionne les systèmes d’information et de communication. Il permet la précision des armes, la connaissance des milieux, amis et ennemis, la rapidité pour ne pas dire l’instantanéité des réactions des uns et des autres. Les jeunes générations sont immergées dès le plus jeune âge dans cet univers dont le moindre des dangers n’est pas celui de la virtualité des situations. Hyper-informé, le combattant, quelle que soit sa fonction, ne doit pas céder à la tentation de s’extraire de la réalité du terrain, de se retrancher derrière la vision apportée par les écrans de situation. Paradoxalement, il peut être plus isolé que jamais de ses pairs, de l’adversaire, du terrain qu’il ne perçoit plus directement mais par l’intermédiaire de tout un ensemble de moyens techniques. Il peut succomber au mirage du traitement des cibles à distance, de l’anonymat de l’action prédatrice, de la distance faussement sécurisante d’un adversaire qu’elle peut déshumaniser, à la tentation de la méconnaissance ou, pire, de l’indifférence aux conséquences de ses actes guerriers et des effets de ses propres armes. Cet aspect a été évoqué dans un précédent article nous n’y reviendrons pas.

D’un autre côté, le combattant peut perdre sa rusticité, se laisser posséder par la technique et en devenir l’otage, oubliant sa propre initiative dans l’action et sa propre réflexion dans la maîtrise des situations. Il aura à combattre l’éloignement physique de sa hiérarchie qu’il ne connaîtra que par systèmes de traitement de données interposés. Les ordres lui parviendront par écrans impersonnels au détriment du lien charnel de la liaison phonique qui le reliait humainement à son chef. Il peut en perdre sa personnalité propre, dissoute dans une action mécanique qu’il ne contrôle plus.

Pour le responsable militaire, isolé dans son poste de commandement – lequel peut d’ailleurs ne pas être déployé sur le théâtre d’opérations mais se situer à des lieux de l’action immédiate – assisté par des moyens de simulation de plus en plus puissants et précis et d’aides à la décision qui pourraient se substituer à sa propre réflexion, le danger de la virtualité est tout aussi présent. Noyée dans un flot intarissable d’informations, sa capacité de décision peut être gravement obérée voire annihilée. La tentation sera grande pour lui, en effet, d’attendre l’information suivante pour choisir et décider du moment d’agir. L’éducation des chefs à la maîtrise des nouvelles techniques de gestion des unités et des moyens sur un théâtre d’opérations sera donc une préoccupation constante du commandement. Pour le chef militaire, le recul sur l’événement, la distance avec l’information, compléteront utilement sa capacité à diriger un état-major prolifique et proliférant qui devra offrir une anticipation suffisante des modes d’action et présenter une vision synthétique indispensable des situations. Les exercices d’entraînement des pc paraissent alors devoir être orientés, au-delà des formations individuelles de chacun de ses acteurs, vers une éducation collective dégagée des contraintes des moyens techniques et de leur tyrannie pour en extraire l’information utile au chef.

L’autre facteur à prendre en considération, est celui du fonctionnement en mode dégradé de tous nos systèmes, dès lors que certains d’entre eux pour des raisons diverses n’ont plus le fonctionnement nominal, ou sont en panne, ou encore sont détruits ou paralysés par l’action de l’adversaire ou la maladresse de son servant. Comment, dans ces cas de figure hautement probables sur un champ de bataille, le combattant, l’unité élémentaire, la grande unité et les pc géreront-ils la situation et pallieront-ils la défaillance des systèmes ? Imagine-t-on les conséquences d’un bug informatique – qu’il soit introduit par une cause technique, par un défaut de conception non identifié ou un virus dormant dès la réalisation du système1, par une défaillance provoquée à distance par l’adversaire – survenant dans un système de poste de commandement, annihilant ainsi l’arrivée des informations, l’élaboration et la transmission des ordres, paralysant les systèmes de simulation et d’aides au commandement ? Chacun sait que l’unique système mondial actuel de positionnement (gps) produit par les États-Unis, peut subir de leur fait une dégradation de la précision dans des proportions variables, avec les conséquences désastreuses que l’on imagine, ce système étant répandu à tous les niveaux d’exécution et sur une grande majorité de systèmes d’armes…

L’adaptation des doctrines
d’emploi au fait technologique

L’irruption des technologies de pointe exige bien évidemment que les concepts et les doctrines d’emploi des forces prennent en compte leurs conséquences opératoires. Le rythme élevé d’introduction de ces techniques, imposé par l’accélération des recherches et la réalisation de composants ou de systèmes d’armes nouveaux, rend particulièrement ardu cet exercice. Cette difficulté s’accroît aussi en raison de la diversité des contextes d’emploi et de la disparité de nature des interventions armées. Il est incontestable aussi que la recherche de nouveaux systèmes d’armes ou d’organisation des moyens et des unités en opérations doit se nourrir également des avancées doctrinales, lesquelles ne se limitent plus au seul agencement de pions tactiques ou opératifs pour obtenir un effet militaire sur le terrain. Dorénavant, les facteurs environnementaux, qu’ils soient diplomatiques, politiques, sociaux, économiques, médiatiques, voire écologiques et humanitaires, s’imposent tout autant au champ de la réflexion doctrinale et donc à la définition des modes d’action des forces armées déployées. La doctrine devient pluridisciplinaire. Elle prend en compte les vues et les modes d’action de l’adversaire potentiel, lesquels seront enclins à s’échapper des modes traditionnels, bien souvent dans une logique de contradiction du faible au fort. L’action de l’adversaire relèvera de l’imprévisible ou de l’irrationnel dans une diversité de modes à la dimension de la variété des adversaires potentiels. Sans revenir sur la définition des conflits, évoluant du symétrique au dissymétrique et à l’asymétrique, tout adversaire intégrera autant, et à son échelle qui lui est propre, le fait technologique. On peut même dire, notamment dans le domaine des outils de l’information et de la communication, qu’il ne leur restera pas étranger et qu’il en tirera profit dans ses propres modes d’action. Il jouera des possibilités des nouvelles technologies décuplant ses facultés de nuisance en proportion inverse à ses propres capacités d’agressions classiques, qui étaient traditionnellement liées à la possession d’armées considérées comme régulières.

Autrement dit, et le conflit irakien illustre bien s’il le fallait ce fait de modernité, le plus modeste des terroristes dispose aujourd’hui, du fait de la maîtrise d’emploi de nouvelles technologies, d’un pouvoir de terreur décuplé. Terreur qui se nourrit aussi bien des effets destructeurs des moyens employés que de la résonance mondiale sur les opinions publiques et les populations orchestrée par les médias. Les armées, et l’armée de terre est la première concernée, sont confrontées à une double exigence : adapter leurs modes d’action en temps réel sur les théâtres d’opérations et imaginer ainsi les formes futures d’intervention. L’objectif étant de mieux en maîtriser l’introduction des techniques de pointe dans leurs concepts.

Les systèmes de commandement innervés par les réseaux centrés, la précision des armes, leur pouvoir destructeur amplifié, la multiplication des moyens de renseignement, d’investigation et d’identification, la rapidité de transmission des informations bouleversent les schémas traditionnels d’organisation d’une force en opérations et les modes d’action des unités. Tous ces moyens permettent la versatilité des dispositifs projetés, les ruptures de rythme dans la manœuvre, facilitent le basculement des moyens, de feux notamment et la « foudroyance » des actions. Plus rien n’est définitivement acquis dans ces domaines.

Pour autant, le choix des moyens comme le moment de leur application sur le terrain ou sur des cibles, le choix des cibles également, relèvent désormais de raisonnements foncièrement différents. La notion de front continu devient obsolète, l’imbrication des unités autrefois jugée dangereuse tend à devenir un atout dans la manœuvre, car la concentration des efforts, sur les feux en particulier grâce à la précision des armes et l’instantanéité de transmission des ordres, est désormais aisée et rapide. La simulation, assistée par de puissants moyens de calcul alimentés par des bases de données de plus en plus encyclopédiques, autorise l’étude de plusieurs manœuvres et de leurs effets. Nous avons là des éléments incomparables d’aide à la prise de décision.

Il est tout à fait possible désormais de s’affranchir de la composition fixe d’unités, traditionnellement figée par un ordre hiérarchique prédéterminé dès le temps de paix, pour les assembler et les ré-agencer en cours d’action au gré des besoins tactiques du moment et des situations aussi versatiles soient-elles.

À ces nouveautés, qui sont autant de facilités, doivent répondre un contrôle exigeant du flux d’informations pour contrer des processus de désinformation qui ne tarderont pas à s’exprimer, notamment par le jeu plus ou moins conscient des médias omniprésents sur les théâtres ou par toute manœuvre d’intoxication et de déception, induite et dirigée par l’adversaire maîtrisant aussi bien toutes ses techniques. L’organisation des pc devra s’appuyer sur une coordination sans faille des cellules qui les arment, sur une actualisation permanente des données obtenues par un ensemble grandissant d’acteurs et de capteurs. Le traitement automatisé des informations conduit à mettre en place une organisation de contrôle et de validation des situations, afin que la réalité du terrain ne soit pas occultée par une vision trop virtuelle de celui-ci.

Les chefs devront donc être plus que jamais capables d’une grande réactivité intellectuelle, d’un recul sur l’événement et d’une anticipation avérée de la manœuvre dans sa globalité et dans ses effets. Car toute action militaire sur le terrain, connaît dorénavant des répercussions souvent immédiates, au niveau politique, économique, médiatique, etc. Elle sort du champ étroit, dans ses implications, du domaine des opérations strictement militaires.

On le voit, les concepts d’opérations et les doctrines d’hier sont dépassés et bouleversés par le fait technologique. Nous sommes encore à l’aube de cette révolution dans les affaires militaires. Le renouveau de la réflexion tactique et l’intérêt qu’elle soulève aujourd’hui chez nos officiers, tiennent autant du fait technologique et de ses immenses possibilités d’exploitation qu’à la nécessité née de l’urgence des situations vécues sur les théâtres.

L’éthique des institutions militaires
face au fait technologique

Maîtrise technique des moyens, nouvelles doctrines d’emploi ne suffisent pas plus aujourd’hui qu’hier, à légitimer l’action guerrière. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait François Rabelais en réponse aux tenants de l’explication scientifique des choses qui se voulait suffisante à elle-même. Le responsable militaire serait inspiré de méditer cette question.

Ce domaine encore peu défriché, à l’instar du retard de la réflexion éthique sur les biotechnologies dans l’univers de la recherche médicale au sein du monde civil, ne peut être plus longtemps éludé. Il y a une urgence certaine, et les débats de société nous y contraindront sans aucun doute, à penser le plus en amont possible l’usage licite et légitime qu’une nation peut faire des technologies dans l’emploi de ses armées et dans la conception même de ses armes.

Cette recherche d’un ordre moral qui tient tant à l’inné qu’à l’acquis collectif des peuples doit rester à deux niveaux essentiels de préoccupations : d’un côté, le comportement moral individuel du soldat, chef ou combattant, en situation extrême, qui doit juger du niveau de maîtrise de sa force liée aux armes dont il dispose dans une situation donnée, et, d’un autre côté, la réflexion éthique sur l’apport et l’usage des technologies dans la conception des systèmes d’armes.

Le chef aura à connaître intimement son adversaire et l’environnement dans lequel il évolue. Cette exigence n’est pas nouvelle non plus. Mais, la nature des conflits modernes qui ne se limitent plus au choc frontal de deux appareils militaires plus ou moins équivalents, résulte le plus souvent de chocs culturels, voire de civilisations. L’objet n’est pas ici de débattre des raisons et de l’origine des conflits contemporains. Mais, tout l’apport technologique pourra bien être là, si la compréhension des enjeux et des situations, si l’appréciation des mobiles des uns et des autres comporte quelques lacunes ou se nourrit de contresens, alors le déchaînement de ces nouvelles formes de puissance ne laissera plus que la trace d’une violence démesurée et foncièrement injuste.

La recherche et l’usage de techniques de plus en plus élaborées doivent par conséquent être encadrés par une réflexion éthique conduite en amont, où le seul militaire ne suffira pas, car la définition des objectifs politiques des interventions armées sera un préalable impératif à celle des objectifs militaires. Ce devrait être déjà le cas. L’art militaire, qui tend à ne plus être l’outil exclusif, ni même l’ultima ratio regis du règlement des conflits, devra plus que jamais s’appuyer sur une conception morale de l’emploi de la force et donc des armes. La haute technologie ne peut être une fin en soi pour les appareils militaires ; elle doit procéder, dans ses développements, d’une réflexion sur la nature des armes et sur leurs effets. Limiter les « effets collatéraux » ne saurait suffire à légitimer des armes de plus en plus destructrices. Leur conception, dès l’origine, doit participer du principe de juste suffisance et de modération. Les armées modernes en sont loin, tant elles sont convaincues que seule la technologie permet d’acquérir la supériorité dès les premières heures d’un conflit. Or, il faut bien constater que la possession d’armements de « prestige », supposée conférer un statut de grande puissance, incite implicitement les dirigeants à surévaluer les raisons d’intervenir dans une crise, mais aussi à sous-estimer les conséquences des modalités retenues pour l’action militaire. Or, ces modalités ne sont pas neutres, autant pour l’opinion publique internationale que pour les populations concernées au premier rang dans la crise. Elles conditionnent évidemment le déroulement de l’opération elle-même, mais plus encore les voies de sortie de crise, selon qu’elles apparaîtront adaptées à la situation ou disproportionnées, voire démesurées au regard des effets sur le terrain et de leurs conséquences pour les populations. Certes, les autorités politiques détiennent les premières responsabilités en ce domaine, puisque nul programme d’armement n’est lancé sans leur accord et qu’elles décident de l’opportunité des interventions. Mais, les chefs militaires ne sont pas exempts pour autant de toutes responsabilités dans leur rôle de conseillers de ces mêmes autorités civiles et dans l’emploi de la force.

L’arme nucléaire, au temps de la guerre froide, et au-delà du scandale humanitaire qu’auraient provoqué ses effets, pouvait tirer une certaine « honorabilité » d’un concept de non-emploi, du moins tel qu’il a été développé après l’expérience des frappes sur le Japon, chez les États dits démocratiques, lesquels se limitaient à en brandir la menace d’emploi. Qu’en est-il de ce statut « honorable » face à la prolifération de ces armes parmi des États peu scrupuleux ? Les armes chimiques et bactériologiques, certaines armes comme les mines antipersonnel font l’objet d’interdiction par voie de traités, dans la mesure où ils sont ratifiés par les nations de bonne volonté. Aujourd’hui, toutes les armes nouvellement conçues sont des armes d’emploi, et, concernant les armes nucléaires, nul ne peut dire si elles ne sont pas considérées comme telles par les responsables des États qui cherchent actuellement à s’en doter. Pour autant, il convient de ne pas donner dans l’angélisme ou la naïveté complaisante qui pourrait conduire à négliger des moyens qui seraient opposés à nos propres forces par des adversaires moins scrupuleux et moins accessibles aux débats moraux. Mais devant l’évolution exponentielle des sciences, il ne peut être exclu des dérives dangereuses pour l’avenir de l’humanité. Que l’on songe, par exemple aux biotechnologies dévoyées de leur but initial, qui peuvent devenir, de fait, des armes inhibant les consciences individuelles ou effaçant les réflexes moraux, à l’insu ou non des combattants. Certaines pharmacologies agissant sur les volontés peuvent altérer les capacités de jugement des individus et décupler leur activité guerrière. Employées massivement sur des unités combattantes, elles pourraient induire une robotisation des individus.

Comme cela a été dit par un auteur précédent de cette revue, les militaires ne se lancent pas d’enthousiasme dans la haute technologie. La robotisation du champ de bataille – expression réductrice pour évoquer l’irruption massive des techniques dans la conception et la réalisation des armes – s’impose comme une nécessité plus qu’elle n’est appelée par ceux qui ont la charge de les servir au cours des conflits.

Conclusion

Les armées ont de tout temps capté les progrès scientifiques, quand elles ne les ont pas suscités, au profit de la réalisation de moyens de destruction ou de protection de plus en plus performants. Cette course aux armements semble impossible à juguler, car ses zélateurs n’ont pas pour mission d’y mettre des obstacles relevant d’un ordre moral quel qu’il soit. Le sujet, déjà difficile, tend à devenir d’une rare complexité. En revanche, la recherche et l’introduction de facteurs modérateurs dans les déploiements de moyens militaires appartiennent aux responsables politiques et militaires qui sont en dernier ressort les dépositaires du pouvoir de décision d’une nation. Si la réflexion philosophique et théologique sur les conditions préalables d’une guerre juste2, conduite il y a bien longtemps par quelques Pères de l’Église, reste d’une criante actualité, bien que ces dernières soient généralement ignorées ou dédaignées, les conditions d’emploi de forces armées et de mise en œuvre d’armements toujours plus efficaces sont les derniers remparts d’un traitement le moins inhumain possible des conflits. La réflexion sur les voies et moyens de l’action militaire appelle donc une attention renouvelée et une traduction concrète dans les concepts d’emploi et dans la conception des armes.

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