Numéro 11

CULTURES MILITAIRES, CULTURE DU MILITAIRE

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DOSSIER

D’un socle commun à des convictions partagées ?, Jean-René Bachelet
La culture dont il est ici question s’entend au sens des dispositions d’esprit et des convictions communes à un groupe et de nature à orienter les comportements de ses membres. S’agissant des armées, il existe incontestablement un socle de « dispositions d’esprit » communes, inhérentes à l’état militaire eu égard à la spécificité du métier des armes. Pour reprendre en partie les mots du statut général des militaires, ce socle commun peut s’identifier comme une trilogie : esprit de sacrifice, dévouement au bien commun, esprit de discipline. Il s’agit là, pour les armées, d’une singularité au regard de bien des normes de comportement de nos sociétés, et cela est problématique. Quant aux « convictions », la moindre des difficultés n’est pas que ce même statut interdise pratiquement d’en faire état. Or le métier des armes, plus que tout autre, a besoin, précisément, de convictions autour de valeurs fortes. Le militaire contourne généralement cette difficulté en invoquant le « service de la France ». Mais ce n’est là qu’une échappatoire qui masque des clivages profonds, souvent inconscients, issus des vicissitudes de l’histoire de France, notamment de l’immense tragédie de la défaite de 1940 et de l’Occupation. En vérité, les armées ont vocation à trouver leur inspiration dans l’humanisme qui a fait la France dans ce qu’elle a de meilleur, au long des siècles et au-delà des fractures de l’histoire. Elles sont porteuses de cet héritage pour l’Europe à construire.
Pour une culture armée, François Lecointre
Plus encore que d’autres institutions ou grands corps, les armées possèdent une culture singulière, un ensemble de manières d’agir, de manières de penser et de valeurs dont l’originalité enrichit l’identité nationale. Cette culture est cependant exposée à un mouvement récurrent de banalisation qui s’est fortement accéléré au cours des deux dernières décennies pourtant marquées par la professionnalisation des armées et l’engagement croissant de la France dans les opérations extérieures. Une telle banalisation, outre qu’elle met en cause l’efficacité de l’outil militaire, appauvrit la culture nationale en privant la conscience collective d’une garantie de lucidité : l’acceptation de la perspective du combat.
Le militaire et sa société, Claude Weber
Quelle que soit la nature du groupe, l’étude du fait culturel ne doit pas être assimilée au folklore ou à un passé figé. L’analyse des évolutions relatives aux cultures militaires est indispensable à la compréhension non seulement de l’institution dans son ensemble, mais également de son inscription au sein de la société en général. Les mutations et les réformes ont été nombreuses ces dernières décennies, et à l’heure des armées françaises entièrement professionnalisées, il est plus que jamais important de cerner ce que l’on entend par cultures militaires et de quelles manières ces dernières dessinent des caractéristiques organisationnelles, spécifient les personnes, et caractérisent les liens entre les armées et la société parente.
Réveils identitaires dans l’armée de terre, André Thiéblemont
Cet article considère les caractéristiques et les conditions de développement d’un mouvement d’expressions identitaires qui est apparu au début des années 1980 dans les formations de l’armée de terre. Par ces expressions, celles-ci affirmaient leur vocation combattante après que la politique militaire des années 1970 l’a niée, les confinant dans un non-emploi. Au cours de cette fin de siècle, jouant de multiples canaux non verbaux, ce mouvement a exprimé la ou les « spécificité(s) militaire(s) » avec d’autant plus de force et de sentiment de légitimité qu’à nouveau les expéditions dans lesquelles étaient lancées les formations de l’armée de terre leur donnaient rendez-vous avec un épique, même pacifique, dont la fusée dissuasive les avaient privées. Ce mouvement culmine aujourd’hui dans un foisonnement de manifestations identitaires, dont un usage profus de la notion de culture qui énonce explicitement aujourd’hui ce qui, hier, était impensable d’énoncer.
Le gendarme janus de la force publique (1870-1939), Laurent López
La question de l’identité militaire de la gendarmerie a récemment ressurgi avec le rapprochement institutionnel de cette dernière et de la police, sous la seule tutelle du ministère de l’Intérieur. Le débat autour de l’empreinte martiale plus ou moins profonde de cette arme n’est toutefois pas nouveau et remonte à l’origine même de son histoire bicentenaire. En effet, dès 1791, l’articulation de ses tâches policières civiles avec son statut militaire paraît problématique. Durant la IIIe République, la question de cette identité militaire des gendarmes devient centrale dans les débats affectant une sécurité intérieure qui se transforme avec l’essor de la police judiciaire et le maintien de l’ordre qui tend à se démilitariser. Trop militaires pour les policiers, trop policiers pour les militaires, les gendarmes vivent, dès la fin du xixe siècle, un malaise identitaire récurrent lié à la polyvalence des missions vécues comme incompatibles, mais également à la dualité entre leur statut et la nature des tâches qui leur sont demandées.
La légion étrangère : une société multiraciale et monoculturelle, Bruno Dary
Transformer de jeunes hommes issus de cent quarante nationalités différentes en un groupe soudé, en une troupe d’élite. Telle est la lourde tâche confiée à la Légion étrangère. Un seul moyen : les faire entrer progressivement dans la même culture. Un processus qui peut se résumer en quelques mots : instruction du français, instruction en français et instruction au français.
Militaires et médecins, Patrick Godart
Culture militaire et culture médicale paraissent des univers très dissemblables. La comparaison de ces deux domaines montre cependant un grand nombre de proxémies autorisant la comparaison. Confrontées l’une et l’autre au feu et au sang, au sacré, à la violence et à la mort, elles se sont enrichies mutuellement depuis que guerre et médecine existent. Le médecin militaire représente aujourd’hui cette synthèse, ses limites, ses pouvoirs. La lecture comparée des cultures guerrière et médicale amène à se poser la question de leur acculturation réciproque, et du devenir de la relation privilégiée entre le chef et le médecin militaires.
Des cultures stratégiques, Jean-Marc de Giuli
Délaissant les approches technicistes, l’examen des facteurs géographique, religieux et historique, qui fondent les cultures militaires peut aider à la compréhension des comportements collectifs ainsi que des causes des crises et des conflits actuels. Si l’Occident se veut une référence unique et universelle, il convient de noter qu’il présente des visages distincts : un visage américain du Nord radicalisé et un visage européen régulé dans ses fondements, mais divisé quant à ses particularismes régionaux. Libérés de l’emprise du communisme, les Slaves renouent avec un cloisonnement nationaliste. Le monde arabo-musulman est perçu par les Occidentaux sous un angle monolithique du fait de sa tradition religieuse, alors qu’il est profondément éclaté. Quand au monde asiatique, son « uniformisme » imposé le rend toujours aussi mystérieux et imprévisible aux esprits cartésiens.
États-Unis : fièvre obsidioniale et agressivité messianique, John Christopher Barry
Les États-Unis, à la fois empire du bien (Jefferson) et empire tout court, se posent en gardiens et tuteurs de la liberté du monde. En assimilant leurs ennemis à des délinquants, ils brouillent la différence essentielle qui existe entre la violence policière et la violence guerrière, et s’interdisent de considérer l’adversaire comme un sujet politique avec lequel, un jour, ils feront la paix. Donnant une réponse capacitaire à ses vulnérabilités plutôt qu’une réponse politique de bon voisinage avec des peuples souverains, l’Amérique élargit sans cesse, avec un réseau global de bases, son périmètre de sécurité à l’échelle du monde. Ce nouveau limes renvoie à l’un des mythes fondateurs des États-Unis où la liberté est identifiée à l’open frontier qu’il faut sans cesse repousser mais aussi défendre. Comme dira l’historien américain Frederick Jackson Turner, « la frontière est la crête de la vague, le point de rencontre entre la sauvagerie et la civilisation ».
La tradition, élément de culture de la bundeswehr, Peter Erlhofer
Les traditions constituent des fondements essentiels de la culture humaine. Une recherche de la « juste tradition » accompagne l’armée allemande depuis sa naissance. Pour les soldats d’outre-Rhin, cela implique de sélectionner sciemment les éléments de l’histoire qui sont dignes d’être transmis. Trois lignes essentielles se sont formées qui constituent les trois piliers de la tradition : les réformes prussiennes, la résistance de certains militaires contre le national-socialisme et les traditions propres à la Bundeswehr. Les traditions militaires allemandes et françaises révèlent des différences notables. La « tradition allemande brisée » a rencontré un monde de traditions français figé, construit au fil des générations sur des formes et des rituels. Les soldats, produits de différents processus de socialisation, devraient et doivent aujourd’hui travailler et vivre ensemble.
Cultures de l’engagement dans les grandes entreprises, Frank Vermeulen
Longtemps chasse gardée des anthropologues, la culture est devenue le terrain de prédilection des chercheurs en sciences humaines et des consultants en management. Dans l’abondante littérature, on distingue les auteurs qui conçoivent la culture d’entreprise comme un sous-ensemble de mythes et de rites, tourné vers l’intérieur, tandis que d’autres perçoivent l’entreprise comme étant une culture et parlent d’identité ou d’image tournée vers l’extérieur.
Les dirigeants mettent l’accent sur une « culture d’entreprise en action », fruit d’une combinatoire quasi-infinie d’éléments liés à son histoire, à ses activités, à ses métiers, à ses technologies, à ses produits et à services, à ses valeurs, à la personnalité de ses dirigeants… Éléments qui se traduisent dans les comportements individuels et collectifs au travail. Face au paradoxe du changement, la « gestion par la culture » peut servir de levier pour créer un cercle vertueux conduisant de l’engagement du personnel à la performance de l’entreprise.
Mais on ne peut sans doute vraiment parler de la culture d’entreprise que de l’intérieur de celle-ci. Or, une communauté sereine et sûre d’elle refuse l’investigation, s’y dérobe ou au contraire l’ignore. La culture est donc d’autant plus visible que l’entreprise est en péril, condamnée à disparaître ou à s’adapter aux évolutions de son environnement. Sinon elle est aussi présente et invisible que l’air que l’on respire.
La culture comme dominance, Jean-Paul Charnay
La culture se constitue en stocks de références autorisant la conscience d’appartenance commune, le marquage de différenciation d’avec les autres. Elle permet de cultiver ses alliances, ses affinités et ses haines. Il y a des cultures de guerre. Celles-ci appuient-elles ou dégradent-elles les hautes cultures dont elles sont l’expression ? Une culture n’est-elle pas elle-même un instrument de dominance ?

POUR NOURRIR LE DÉBAT
Le désastre dans l’œil, Entretien avec Don McCullin
Political adviser : témoignage, Marie-Dominique Charlier

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