La folie furieuse du soldat américain. Désordre psychologique ou politique ?

Par John Christopher Barry
(Inflexions n° 23)

Après avoir pourchassé depuis 2001 le taliban dans l’Hindu Kush et tenu à bout de bras un narco-État qui peine à asseoir son autorité au-delà de Kaboul, après avoir pulvérisé l’État irakien en 2003 et permis l’accession d’un pouvoir chiite pro-iranien qui les pria de partir en 2011, avec armes et bagages, et après une occupation sanglante qui laissa leur armée exsangue, les États-Unis ont mis un terme à leur optimisme dans l’ingénierie sociale du nation building[1] pratiquée par des boots on the ground (« troupes au sol »). « Le prochain secrétaire à la Défense qui s’aviserait à conseiller le président des États-Unis de déployer de nouveau l’armée américaine au sol en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique, devrait se faire “examiner la tête” (should have his head examined) », dira Robert Mickael Gates, secrétaire d’État à la Défense sur le départ, aux cadets de West Point en 2011[2].
Paroles fortes, mise en garde même, sur la folie toujours possible des décideurs politiques. Me serais-je trompé de titre pour cet article, « La folie furieuse du soldat américain » ? Folie des décideurs ou folie des exécutants ? Folie des deux ? Ou plutôt folie des hommes politiques conduisant à la folie, normale, des soldats ? Un bon mot attribué à Montesquieu rappelle ce paradoxe de la guerre : face aux horreurs du combat, « une armée rationnelle s’enfuirait »[3]. En effet, malgré l’instinct de conservation, la puissance morale d’une armée est si forte qu’elle peut inciter des hommes à sortir d’une tranchée et à avancer face à la mitraille de l’ennemi. Tout cela est aisément reconnu par le Field manual, fm1 The Army 2005, bible doctrinale de l’armée américaine : « L’armée est une organisation fondée sur des valeurs. Elles aident le soldat à distinguer ce qui est juste de ce qui ne l’est pas dans n’importe quelle situation, plus particulièrement au combat. Elles sont le socle sur lequel tout repose. » Où en est aujourd’hui cette force morale, composante essentielle de toute armée, analysée par Clausewitz, Ardant du Picq ou J. F. C. Fuller ?

État des lieux
Dès 2004, un an et demi à peine après l’invasion « triomphale » de l’Irak, un rapport du Congrès estimait que 15 à 20 % des troupes américaines étaient ou seraient atteintes du trouble de stress post-traumatique, ou PTSD, l’acronyme américain[4]. L’armée victorieuse se voyait transformée en armée d’occupation et commençait à payer le prix de l’échec politique, l’incapacité à soumettre la société irakienne à ses buts de guerre. La guerre d’Irak ne fut pas un cakewalk[5] ou une promenade parsemée de fleurs, mais une occupation brutale, accompagnée d’une guerre civile interconfessionnelle. Ces premiers chiffres alarmants, rétrospectivement, peuvent être pris comme le symptôme avant-coureur, comme le canari du mineur, de l’échec de cette campagne, à laquelle vint s’ajouter celle d’Afghanistan, avec la renaissance des talibans, en 2006. Les statistiques des blessures invisibles des soldats américains dans ce pays s’ajoutèrent à celles de leurs camarades en Irak. En 2008, la Rand Corporation projetait le chiffre de trois cent mille vétérans de ces deux théâtres d’opérations qui étaient ou seraient atteints d’un PTSD[6]. Depuis, les chiffres ont encore été revus à la hausse dans un rapport de l’US Army de 2012[7]. La fourchette haute des premières projections de 2004 se trouve confirmée. 20 % du corps expéditionnaire déployé lors de ces deux conflits a ou développera un PTSD. Soit quatre cent soixante-douze mille soldats qui sont ou seront, à terme, atteints de PTSD.

Coûts financiers et sociaux : une bombe à retardement ?
En ce qui concerne les coûts pour le système de santé, présents et à venir, les projections sont abyssales. Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, témoignant en 2010 devant le Congrès, révisa encore à la hausse les coûts de ces deux conflits qu’il avait calculés avec sa collaboratrice Linda Bilmes en 2008 dans The Three Trillion Dollar War: The True Cost of the Iraq Conflict. Il les évaluait désormais entre quatre et six trillions de dollars[8], et imputait cette augmentation vertigineuse aux coûts de santé, soit entre cinq cent quatre-vingt-neuf milliards et neuf cent quatre-vingt-quatre milliards de dollars, dont une grande partie due au PTSD, à son traitement, ainsi qu’à ses effets secondaires sur la santé physique des vétérans[9]. Plus malaisées à chiffrer, les difficultés rencontrées dans la réinsertion sociale et familiale. Les reportages ponctuellement publiés dans la presse ne cessent de souligner une violence débridée sur eux-mêmes (suicides), sur leurs proches, leurs épouses, ou sur des inconnus. Un défi immense pour la société américaine quand déjà, sur les six cent vingt-cinq mille huit cent trente-quatre vétérans d’Afghanistan et d’Irak inscrits en 2010 au système de santé du Department of Veterans Affairs, trois cent treize mille six cent soixante-dix sont traités pour leur état mental[10].

Comment en est-on arrivé là ?
Les guerres changent de nature. Commençons par quelques chiffres sur les pertes américaines des guerres passées et présentes depuis la Seconde Guerre mondiale, et leur taux de PTSD. Après tout, comme le dit Hobbes sans périphrase, la guerre, c’est d’abord « des hommes qui s’entretuent ».

À la différence les chiffres sur les morts et les blessés, ceux indiqués dans la colonne PTSD restent spéculatifs : les critères du PTSD n’ont en effet été fixés qu’en 1980[14]. Ils donnent cependant un ordre de grandeur et tendent à montrer qu’il n’y a pas nécessairement une corrélation de cause à effet entre le nombre de morts et de blessés et le taux de PTSD constatés dans les différentes guerres, qu’elles soient de haute ou de basse intensité. L’explication des blessures morales nécessite l’examen d’autres facteurs que la simple menace de mort exercée sur les soldats. Deux traits marquants se dégagent du tableau : les guerres conventionnelles victorieuses et à forte légitimité pour les participants (Seconde Guerre mondiale et première guerre du Golfe) ont un faible taux de PTSD. Celles perdues et de type contre-insurrectionnel (Vietnam, Irak, Afghanistan), à faible légitimité[15], ont les taux les plus forts.

Seconde Guerre mondiale
La seconde Guerre mondiale est communément appelée par les Américains « the Good War ». Dans leur imaginaire, c’est le dernier conflit majeur gagné de leur histoire, sans ambiguïté morale ou politique. L’armée américaine était alors composée en majeure partie de citoyens soldats engagés dans une « juste » cause, une guerre de front soldée par une victoire totale et sans conditions sur un adversaire incarnant le mal absolu. Le retour des vétérans à la société civile se fit dans une communion victorieuse avec l’ensemble de la population. Leur réinsertion dans la vie civile fut facilitée par un programme ambitieux et à grande échelle, le « GI Bill », qui, jusqu’à 1956, leur offrit des aides financières pour des études, des formations professionnelles, des logements ou des créations d’entreprises.
À part le scandale concernant le général Patton giflant pour lâcheté un soldat victime de shell shock (PTSD), les névroses de guerre ne furent pas alors une cause mobilisant les soldats, l’opinion ou le corps politique américains. Non que le phénomène n’existât pas, mais en faire la publicité était considéré par les autorités militaires et politiques comme portant atteinte à l’effort de guerre. Let There Be Light (1944-1945), le documentaire réalisé par John Huston sur des soldats souffrant de PTSD dans un service de psychiatrie militaire, fut purement et simplement mis sous le boisseau jusqu’en 1980.

La guerre de Corée
La guerre de Corée est, elle, une guerre ambiguë, sans défaite ni victoire. La péninsule coréenne reste divisée aujourd’hui encore, et compte vingt-huit mille cinq cents gis postés sur la ligne de démarcation. Cet épisode de l’histoire américaine reste refoulé, occulté, et le retour des vétérans n’a pas fait l’objet de débats ou de controverses sur la question du PTSD. N’existent aucune étude de fond ni aucunes statistiques fiables sur le phénomène.

La guerre du Vietnam
Après la « Good War » et l’interlude oublié de la guerre de Corée vint la guerre du Vietnam. La mauvaise guerre. « On a gagné toutes les batailles, mais perdu la guerre » se lamentent plus d’un vétéran. Pas de paix des braves contre un adversaire méprisé, considéré comme un sous-homme, un « gook » (terme péjoratif pour désigner un Asiatique). La défaite est vécue par nombre d’anciens combattants comme la résultante d’une trahison des politiciens et des hauts gradés de l’armée, qui les ont envoyés se battre dans la jungle pour une cause perdue. Ils se sont également sentis trahis par une société déchirée par une contestation sans pareille depuis la guerre civile (1861-1865) : émeutes dans les ghettos, pacifisme, draft dodging (« insoumissions »), révoltes étudiantes, hédonisme, lutte armée menée par des organisations comme les panthères noires… Une contestation dont les ondes de choc se répercutèrent sur l’armée citoyenne. Bien des soldats vécurent leur conscription comme discriminatoire ; en cause, leurs origines sociales modestes, raciales ou ethniques, les enfants de la classe moyenne bénéficiant eux d’exemptions. En 1971, le Pentagone comptabilisa cinq cent trois mille neuf cent vingt-six « incidents de désertion » pendant les cinq années précédentes et estima que la moitié des soldats de l’US Army était ouvertement hostile à la guerre[16].
Pour le reporter de guerre Neil Sheehan, prix Pulitzer, l’armée de conscrits, dès 1969, « était devenue une armée dans laquelle les hommes s’évadaient dans la marijuana et l’héroïne, et d’autres hommes mouraient parce que leurs camarades étaient trop “défoncés”. […] C’était une armée dont les unités sur le terrain étaient au bord de la mutinerie, dont les soldats se rebellaient contre l’absurdité de leur sacrifice en assassinant leurs officiers et sous-officiers avec des tirs “accidentels” et des fraggings[17] à la grenade »[18]. Après l’offensive du Têt, on dénombra pour la seule année 1970 plus de deux mille incidents de fragging[19]. Selon Richard Holmes, historien militaire de Sandhurst, 20 % des officiers américains morts en opération au Vietnam furent tués par leurs propres hommes[20].
Les buts de la guerre et sa narration officielle ‒ une lutte pour la liberté d’une population de paysans en proie aux ambitions d’un communisme mondial ‒ ne résistèrent pas à la réalité du terrain. S’attendant à être accueillis comme des libérateurs, les gis se trouvèrent confrontés à une population hostile, majoritairement favorable voire engagée dans une lutte de résistance nationaliste contre une force étrangère alliée à des anciens féodaux locaux, corrompus et minoritaires. Il n’existe pas de façon pacifique d’occuper un pays contre la volonté de sa population. Vicié dès l’origine, le combat pour conquérir « les cœurs et les esprits » se transforma vite en mission search and destroy[21] et body count[22] effrénée dans des free-fire-zones[23] au sein d’une population vietnamienne meurtrie et hostile. Cette brutalisation, propre à toute guerre coloniale ou néocoloniale, conduira plus d’un soldat ou d’une unité à commettre, dans un état berserk[24], par dépit, par vengeance pour des camarades tués, ou par rage impuissante, des exactions contre les populations civiles (des gooks). À My Lai, le 16 mars 1968, plus de cinq cents femmes, enfants et vieillards seront ainsi massacrés.
Prisonniers de ce que le psychiatre Robert Jay Lifton appellera des atrocity-producing situations[25] (« situations à produire des atrocités »), ces GIs « normaux » se retrouveront être les témoins impuissants ou les auteurs d’actes extrêmes qui leur infligeront des blessures morales qui ne cesseront pas de les hanter. Défaits et humiliés par un adversaire méprisé constitué de paysans en sandales, se sentant trahis par leurs politiques, leurs généraux et leurs concitoyens, ils transformeront à l’issue de la guerre leurs blessures invisibles en revendication politique pour une reconnaissance d’un tort qui leur a été fait. Cette lutte prendra la forme d’un combat pour faire reconnaître leur PTSD comme le symptôme médical d’un dommage invisible causé par un événement traumatique découlant d’une responsabilité politique et sociétale. En quelque sorte, ils feront porter la responsabilité des atrocity-producing situations à la décision politique qui a présidé et façonné la guerre, dans ses buts et ses moyens. Le PTSD devenait alors non seulement un symptôme médical, mais intégrait aussi la responsabilité politique dans la genèse du trauma, c’est-à-dire dans la situation à produire des atrocités que la décision politique a suscitée. La perception de la responsabilité politique dans le trauma était d’autant plus vive que la guerre du Vietnam était perçue par nombre de ses vétérans comme une guerre de choix, de type impérial, et non de nécessité pour défendre la patrie. On pourrait traduire leur argumentaire par la séquence suivante : politique et buts de guerre -> situations-à-produire-des-atrocités -> trauma -> PTSD.
En 1980, suite à la mobilisation réussie des vétérans engagés dans cette lutte pour faire reconnaître leurs droits, le PTSD est finalement considéré comme diagnostic clinique par l’American Psychiatric Association. Dans un souci d’apaisement politique, le Congrès votera la même année des indemnités pour tous les vétérans du Vietnam reconnus comme victimes de de ce syndrome.

Guerre du Golfe (1990-1991) et guerre aérienne des Balkans (1999)
Avec la débâcle au Vietnam, le lien entre la nation et son armée avait fini par se rompre. La guerre était devenue illégitime pour une majorité d’Américains, et la conscription pour la mener violemment rejetée comme inégalitaire et illégitime[26]. Voulant désamorcer ce mouvement contestataire, interne et externe à l’armée, le Président Nixon, dès sa prise de fonctions en janvier 1969, décida d’en finir avec la conscription et de créer une armée de métier. Ce fut chose faite en 1973 avec la All Volunteer Army.
Jusqu’en 2003, cette armée professionnelle inspira crainte et respect avec les victoires faciles de la guerre du Golfe en 1991 et la campagne aérienne des Balkans en 1999, célébrée comme guerre « zéro mort » par les forces de l’OTAN. La révolution dans les affaires militaires (RMA ou Revolution in Military Affairs), avec ses technologies de l’information, sa précision dans le ciblage, sa domination rapide et foudroyante de l’adversaire dans l’espace et le temps, a fait croire pour un temps à cette illusion d’une guerre technicienne sans sacrifice.

Les guerres d’Afghanistan (2001- ?) et d’Irak (2003-2011)
Cette belle armée, qui remporta la première guerre du Golfe (1990-1991) en cent heures de combat au sol, trébucha en 2003 en Irak face à un ennemi invisible de va-nu-pieds, armés de simples lance-grenades et d’engins explosifs improvisés (IED). Guerre de choix sous de faux prétextes[27], l’opération Iraki Freedom se transforma en un bourbier qui n’était pas sans rappeler le Vietnam. Une population hostile et une guerre de contre-insurrection avec ses exactions, ses atrocités, ses massacres : Haditha, Abu Ghraib, Bagram, Panjwai. L’ennemi d’hier, le gook, est aujourd’hui remplacé par le sand nigger ou le raghead. Ce qui devait être une expédition de « choc et d’effroi » de courte durée avec une petite armée, mean and lean[28], pour libérer la population irakienne de la dictature baasiste, se transforma en occupation brutale qui mit à mal la viabilité du All Volunteer Army. Jamais depuis la guerre du Vietnam, les troupes américaines n’avaient connu un tel degré d’engagement dans des combats au sol ni dans leur intensité ni dans leur durée.
Pour faire face à l’insurrection et à l’explosion de violence, cette armée trop petite ne pouvait avoir recours à la conscription pour rafraîchir ses troupes comme au temps du Vietnam. Il fallait gérer au mieux avec les ressources existantes. Jamais cette armée de volontaires n’avait connu un tel rythme dans les déploiements, par leur fréquence et par leur durée, entrecoupés de périodes de repos de plus en plus courtes. À la différence des gis du Vietnam qui servaient pendant un an et qui, s’ils survivaient, rentraient à la maison pour de bon, les hommes de la All Volunteer Army ont pu connaître jusqu’à trois ou quatre engagements en Irak ou en Afghanistan, de douze à quinze mois chacun[29]. À titre de comparaison, un GI de la Seconde Guerre mondiale ne dépassait pas, en moyenne, plus de quarante jours au combat en quatre ans de guerre dans le théâtre du Pacifique sud[30]. Nul mystère sur le pourquoi de l’augmentation exponentielle des chiffres de PTSD constatés. Les hommes de la All Volunteer Army, déployés à flux tendu, ont vécu, tour à tour, des périodes de repos, d’entraînement et de combat, et ce pendant plus de dix ans. Ils ont été immergés dans des sociétés violemment hostiles à leur présence, sans ligne de front, sans ennemi dûment identifié. À tout moment, attentats, attaques suicides, découverte de charniers, improvised explosive devise (IED), pouvaient ponctuer leur quotidien.
Parmi les traumas les plus caractéristiques des guerres asymétriques récentes, il faut sans doute classer ceux qui sont liés à l’expérience des IED. Entre 2009 et 2011, 60 % des pertes américaines étaient dues à ces bombes artisanales[31], avec leur lot de victimes polytraumatisées et de camarades saisis d’effroi. Une arme redoutable sur le moral des corps expéditionnaires et qui exige stoïcisme plutôt que courage pour encaisser les coups. Le massacre à Haditha perpétré sur vingt-quatre civils irakiens, hommes, femmes et enfants, par une patrouille de Marines en furie après une attaque IED en est tristement exemplaire. Bien que toute guerre soit une atrocity-producing situation, cela est plus particulièrement vrai des conflits contre-insurrectionnels où l’ennemi peut être partout et nulle part, difficile à identifier car faisant partie de la population elle-même. La paranoïa et la politique de la force protection aidant, même les simples barrages routiers devinrent des « situations à produire des atrocités ». Des centaines, si ce n’est des milliers de familles innocentes furent fauchées dans leurs véhicules par des soldats terrifiés par la peur des attaques suicides. Ce fut le cas à une telle échelle en Irak et en Afghanistan que le général McChrystal confessa dans un moment de candeur : « Nous avons tué un nombre ahurissant de personnes mais, à ma connaissance, aucune ne présentait une menace réelle[32]. »
Parti en mission pour mener une guerre de libération et de protection, le soldat se trouve confronté à la réalité, avec son lot d’horreurs au quotidien, d’une guerre d’occupation menée au sein d’une population hostile. Cette disjonction cognitive brutale entre la réalité vécue et la représentation politique et morale qui en est faite est d’autant plus prononcée pour le GI que la vision américaine de la guerre est d’abord celle d’une sanction morale, par la voie des armes, pour une cause juste, la liberté, avant d’être de la politique par d’autres moyens. Face à la réalité du terrain, l’univers moral affiché par son pays et son armée, sonnera faux et donnera au soldat un sentiment aigu de trahison de la juste cause pour laquelle il s’était engagé. Les « situations à produire des atrocités » n’arrêteront pas de le poursuivre, bien après le dernier coup de feu.

En guise de conclusion
Jonathan Shay, dans son Achilles in Vietnam, remarque que le soldat se replie sur son groupe primaire quand il se sent trahi par ses commandants, ses gouvernants, sa Cité, réduisant ainsi son univers moral et le secours qu’il peut y trouver. La professionnalisation de l’armée a probablement accentué ce phénomène. En effet, depuis la fin de la conscription en juin 1973, le citoyen-soldat américain s’est effacé derrière une armée de professionnels qui ne concerne désormais que 1 % de la population américaine. Ses deuils, ses traumas s’en sont trouvés également « privatisés ». Nous ne sommes plus dans l’expiation collective de la souillure d’avoir tué et de ses traumas, comme au temps, idéalisé sans doute, du Good War, avec une population accueillant ses soldats victorieux sous les confettis, mais dans le refoulement morbide, solitaire, avec son lot de déchéances physiques et morales.
Ce désordre individuel, qui prend aujourd’hui les apparences d’une véritable « épidémie » dans la société américaine, ne trouvera son sens que dans une analyse d’un désordre structurel qui la dépasse et dont il dépend. Il s’agira en quelque sorte de « politiser » le symptôme du PTSD au lieu de le médicaliser. Pour Clausewitz, la violence guerrière sans lien politique devient « une chose privée de sens et d’intention ». C’est d’autant plus vrai pour le soldat qui en a subi les outrages que le PTSD est la désignation d’un symptôme. La cause et sa solution, toujours provisoire, doivent être confrontées, en amont et en aval. Non pas dans la seule biographie de l’individu qui en est la victime, mais dans la communauté politique dont il fait partie et pour laquelle il s’est sacrifié. Ses blessures physiques ou morales doivent rentrer dans le champ de la politique qui a dicté sa mission. La politique est partie prenante de son trauma, à la fois dans sa genèse et dans son dépassement possible, en lui donnant du sens. « Celui qui possède le pourquoi de sa vie peut supporter presque tous les comment » écrit Nietzsche.
L’effacement de la politique comme porteuse de sens en faveur de l’éthique individuelle, de la psychologie, de la médecine, fait partie de ce rétrécissement de l’univers moral du soldat et le fragilise à l’extrême. Il le paiera par une blessure qui jamais ne pourra se cicatriser. La politique se trouve incapable de fournir le grand récit, ou métarécit, pourvoyeur de sens face aux conflits d’aujourd’hui. Nos guerres sont devenues « postmodernes », sans narration classique, sans début ni fin, sans résolution ni rituel de clôture pour les vainqueurs comme pour les vaincus.


1. Serait-ce le nouveau terme pour la « mission civilisatrice » des guerres coloniales d’antan ?
2. Robert M. Gates, « Speech Delivered to the United States Military Academy (West Point, ny) », 25 février 2011, www.defense.gov/speeches/speech.aspx?speechid=1539.
3. Cité par John Keegan, Time to Kill, The Soldier’s Experience of War in the West, 1939-1945, edited by Paul Addison and Angus Calder, Pimlico, 1997, p. 3.
4. United States Government Accountability Office, Washington (2004), www.gao.gov/new.items/d041069.pdf
5. « Comme du gâteau », prévision faite par Ken Aldeman, assistant du secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld, pour caractériser ce que serait l’invasion de l’Irak. Washington Post, 13 février 2002.
6. Invisible Wounds of War, Psychological and Cognitive Injuries, Their Consequences, and Services to Assist Recovery, Rand Corporation, Santa Monica, 2008.
7. Army 2020: Generating Health and Discipline in the Force Ahead, Report 2012, Headquarters, Department of the Army.
8. 1 trillion = 1 million de milliards.
9. « Lifetime Cost of Treating Latest Generation of Veterans Higher than Predicted », us Medecine, The Voice of Federal Medicine, november 2010, www.usmedicine.com/physicalmedicine/lifetime-cost-of-treating-latest-generation-of-veterans-higher-than-predicted.html#.UP5S8_L56sk.
10. Ces chiffres ne prennent pas en compte les vétérans qui reçoivent des soins en dehors du système de santé du Department of Veterans Affairs. Voir « Broken Warriors », Nextgov, Government Executive Media Group, www.nextgov.com/health/2011/03/half-the-afghanistan-and-iraq-veterans-treated-by-va-receive-mental-health-care/48746/.
11. Source : The National Center for Post-Traumatic Stress Disorder, cité in « U.S. Wars and Post-Traumatic Stress Disorder », SF Gate, 22 juin 2005.
12. Pour ce conflit, aucun chiffre fiable, officiel ou officieux, n’existe.
13. Source : Department of Defense, «Contingency Tracking System», Number of Deployments for Those Ever Deployed for Operation Iraqi Freedom and Operation Enduring Freedom, veteransforcommonsense.org/ wp-content/uploads/2012/01/vcs iar jan 2012.pdf
14. Le Post-Traumatic Stress Disorder (PTSD) a été reconnu comme diagnostic clinique par The American Psychiatric Association dans son manuel DSM-III en 1980.
15. 70 % des Américains désapprouvent les deux guerres selon les sondages, d’abord l’Irak, dès 2007, ensuite l’Afghanistan. Voir New York Times, 26 mars 2012.
16. Voir Alexander Cockburn in Counter Punch, 4 février 2007.
17. Terme argotique américain pour désigner l’assassinat d’officiers par la troupe à l’aide de grenades à fragmentation.
18. Neil Sheehan, A Bright Shining Lie: John Paul Vann and America in Vietnam, Random House, 1988, p. 741.
19. Making Citizen-Soldiers: rotc and the Ideology of American Military Service, Michael S. Neiberg, Harvard University Press, 2000, p. 117.
20. Richard Holmes, Acts of War, The Behavior of Men in Battle, Free Press, 1985, p. 329.
21. Recherche et destruction.
22. Le décompte du nombre de corps dans une opération militaire. Cette politique du chiffre fut encouragée par le général Westmoreland, chef du corps expéditionnaire américain, comme gage de succès dans la lutte contre le Viêt-cong.
23. Une zone déclarée hostile et cible légitime pour un feu à volonté par les forces américaines.
24. Terme en vieux norrois (irlandais) désignant un guerrier saisi par une folie furieuse. Ce terme sera repris par le psychiatre américain Jonathan Shay pour caractériser le symptôme le plus emblématique des vétérans du Vietnam souffrant de ptsd qu’il soignait dans sa clinique de Boston. Voir son Achilles in Vietnam. En anglais, dans son usage familier, « to go Berserk » signifie « péter les plombs ».
25. Voir « Doctors and Torture », Robert Jay Lifton, M.D., New England Journal of Medecine, 29 juillet 2004, ou Home from the War: Learning From Vietnam, Other Press, 2005.
26. Il est intéressant de noter la convergence entre la droite néolibérale incarnée par des gens comme Milton Friedman et la gauche libertaire américaine dans leur condamnation de la conscription comme un abus de pouvoir de l’État sur l’individu.
27. Voir l’interview de Paul Wolfowitz, ancien secrétaire d’État adjoint à la Défense (2001-2005) et principal architecte de la guerre en Irak, dans Vanity Fair, le 9 mai 2003. Il y dévoile, involontairement, comment l’existence des armes de destruction massive comme casus belli était une simple fiction et un stratagème politico-bureaucratique pour mettre tout le monde d’accord. www.defenselink.mil/transcripts/2003/tr20030509-depsecdef0223.html.
28. « Méchante et fuselée ». Expression attribuée à Donald Rumsfeld, secrétaire d’État à la Défense.
29. Invisible Wounds of War, Psychological and Cognitive Injuries, Their Consequences, and Services to Assist Recovery, Rand Corporation, Santa Monica, 2008.
30. Army 2020: Generating Health and Discipline in the Force Ahead, Report 2012, Headquarters, Department of the Army.
31. Gareth Porter, «How the us Quietly Lost the IED War in Afghanistan», Inter Press Service, 9 octobre 2012.
32. New York Times, 26 mars 2010.

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