Éditorial du numéro 5

Bruno Cuche,
Général d’armée, chef d’état-major de l’armée de terre

Ce numéro d’Inflexions, consacré à l’action humanitaire et aux sociétés militaires privées, est encore une fois d’une grande richesse intellectuelle. Mais ce qui fait à mes yeux son principal intérêt, c’est qu’il fournit des clés pour comprendre la complexité de l’action au cœur du milieu terrestre. Intérêt pour la partie militaire, sans distinction de grade, comme en témoigne le remarquable article du sergent Pied. Intérêt pour tous les autres acteurs civils qui évoluent désormais systématiquement à nos côtés sur les champs de bataille ou sur les champs de ruines. Inflexions a en effet le mérite de ne pas enfermer le sujet dans des considérations ésotériques, ou pire, incantatoires. Au contraire, le débat proposé est très ouvert. La diversité et la liberté des opinions exprimées par des auteurs de toutes origines participent du réinvestissement indispensable du champ cognitif par tous ceux, militaires et civils, qui agissent au cœur des crises et des guerres d’aujourd’hui. Car pour moi les thèses développées dans ce numéro sont bien une contribution indispensable pour éclairer l’action militaire et renforcer son efficacité sur le terrain. Le débat d’idées réservé à un cercle restreint d’intellectuels n’aurait pas de sens ; le débat d’idées en vue d’action en a un. Or la guerre aujourd’hui et plus encore demain se gagnera d’abord par l’appropriation du champ cognitif, c’est-à-dire par la compréhension de l’environnement dans toutes ses dimensions, militaires évidemment mais aussi culturelles, sociétales, économiques, politiques… Nous sommes entrés dans une ère où la guerre n’a pas disparu, contrairement aux espérances, ni changé de nature, seules les modalités ont évolué radicalement. La guerre n’est plus l’affaire exclusive des militaires s’affrontant à la régulière sur un champ de bataille traditionnel. La guerre aujourd’hui se déroule au milieu des populations. Elle est redevenue un acte social qui n’est pas réductible à des solutions militaires classiques fondées sur les seules capacités de destruction. Elle est sortie d’un champ clos réservé aux seuls militaires. D’autres acteurs, civils, privés ou institutionnels, agissent au milieu de la population. Car l’enjeu, désormais partagé, est la conquête des populations, pour les protéger ou les subvertir, pour gagner leur confiance ou les aliéner. C’est un motif de convergence comme de divergence des actions militaires et civiles. C’est clairement le point crucial qui explique la violence terroriste ou insurrectionnelle et la « contre-violence légitime » militaire. Tel est là en effet le véritable paradoxe de l’action militaire, ce qui la distingue fondamentalement de l’action civile et plus particulièrement de celle des organisations non gouvernementales (ong) humanitaires. Les forces armées ne sont pas et ne seront jamais des organisations humanitaires. Évidemment en cas de catastrophe technologique, sanitaire ou naturelle, à l’étranger comme ce fut le cas en Indonésie, au moment du tsunami, ou sur le territoire national, peu de choses en apparence distinguent réellement l’intervention des forces armées de celles des ong hormis leur capacité logistique très supérieure à tous les autres acteurs civils. Mais dans tous les autres cas, le recours aux forces armées se justifie par l’état de guerre réel ou possible. Car lorsque le chaos est général et que le « risque vital » est en jeu, seules les forces armées sont en mesure d’intervenir. Elles seules sont en effet capables d’endurer la violence extrême et de poursuivre leur action au milieu des populations, c’est-à-dire de rétablir la sécurité et de poursuivre simultanément le soutien humanitaire aux populations. Ce qui veut dire concrètement que la légitimité des forces armées repose autant sur l’usage de la force que sur l’action simultanée d’humanité au profit des populations alors que celle des ong repose exclusivement sur l’aide humanitaire. Les fins politiques de l’action des ong et des forces armées peuvent ainsi être identiques mais les modalités de leur action seront nécessairement différentes. Restreindre l’action militaire à la distribution de l’aide alimentaire en situation de guerre, c’est favoriser l’insécurité et l’emprise de ceux qui s’opposent à notre action politique sur la population. Restreindre l’action militaire aux actions de force contre un adversaire qui s’imbrique délibérément dans la population, c’est prendre le risque politique d’apparaître comme une force d’occupation. C’est bien dans cet esprit de complémentarité et non pas de concurrence que nos actions militaires et civiles doivent être conduites. Chez les militaires comme chez les humanitaires, certains pourront continuer à déplorer la confusion des genres et la dilution des identités fondatrices. Je crois que toutes les interrogations philosophiques sur la question ne résistent pas à la réalité. L’action militaire et l’action humanitaire sont nécessairement imbriquées et interdépendantes pour des questions de sécurité et parce que nous poursuivons le même but auprès des populations. En revanche, ce qui est de plus en plus vrai avec les ong françaises ne l’est pas forcément avec des ong d’autres nationalités. Si les ong françaises craignent parfois d’être instrumentalisées, d’autres le sont véritablement et servent de cheval de Troie à des puissances, à des groupes religieux ou politiques qui ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts que nous. Dans ce domaine comme sur le thème des sociétés militaires privées (smp) qui est l’autre grand dossier de ce numéro d’Inflexions, nous devons sortir des schémas stéréotypés de défiance ou d’angélisme. La réalité des opérations nous imposera de cohabiter mais pas dans n’importe quelles conditions. Il s’agit d’éviter deux écueils sur lesquels les ennemis de la paix capitaliseront nécessairement : l’amalgame et l’opposition. Il est nécessaire de trouver un équilibre dans le respect des particularités de chacun, et la meilleure manière d’y parvenir est bien de partager chaque fois que possible nos idées, pour créer ce lien culturel qui fonde la communauté d’action en situation d’exception.
La problématique des smp rejoint en partie, pour nous militaires, celle de l’action humanitaire à ses débuts en termes de définition des rôles respectifs et des conditions d’une cohabitation éventuelle sur un même théâtre. Ne pas y réfléchir en assimilant le phénomène au mercenariat qui est illégal, c’est inévitablement subir la réalité sans avoir été en mesure de l’influencer. Or Inflexions pose bien le débat, faut-il refuser de collaborer avec les smp pour des raisons éthiques ou envisager d’être inter-opérables avec elles pour des raisons pragmatiques ? La réponse n’est évidemment pas simple et je préfère poser la question d’une autre façon : faut-il rester à l’écart d’un phénomène inéluctable ou l’accompagner pour éviter ses dérives et le transformer à notre avantage en opération ? Car une fois encore les frontières de la sécurité aujourd’hui, comme celles de l’action humanitaire hier, ne sont plus hermétiques. Les smp anglo-saxonnes en particulier s’imposent de fait comme des acteurs majeurs de la sécurité et de la reconstruction. Elles sont aussi bien mandatées par des entreprises privées que par des gouvernements. Elles agissent sur un spectre élargi de missions parfois identiques à celles des forces régulières. Ce phénomène de « privatisation » partielle de la guerre ne peut pas être ignoré car il interfère directement ou indirectement sur le cours des opérations. Les smp sont à la fois des perturbateurs potentiels, « des concurrents voire des adversaires » ou des contributeurs essentiels à l’action militaire, c’est-à-dire des « partenaires ». C’est bien là toute l’ambiguïté des smp dont nous devons précisément évaluer les risques et les avantages. Par certains côtés, les smp sont des acteurs indépendants qui n’obéissent pas aux mêmes règles que nous, n’ont pas les mêmes objectifs et par d’autres, elles remplissent des fonctions indispensables que nous ne sommes plus en mesure d’assumer. Concernant les risques, celui de l’incompatibilité éthique avec les exigences de la guerre au milieu des populations me paraît le plus difficilement acceptable. L’usage maîtrisé et discriminé de la force est le facteur clé qui fonde la légitimité de la présence militaire. Le comportement irresponsable de sociétés privées, incontrôlées et incontrôlables, peut avoir des conséquences dramatiques sur la perception par la population et l’opinion de l’action des forces régulières. Mais il faut également être lucide. Du point de vue militaire, les smp présentent un avantage indéniable, celui de pouvoir répondre à un besoin qui n’est plus satisfait par les militaires. Car si nous n’y prenons pas garde, la substitution trop systématique d’emplois militaires par des emplois civils pourrait nous conduire à devoir recourir à des sociétés militaires privées pour remplir en opération des fonctions que nous aurions délaissées en temps de paix. Ce phénomène sera d’autant plus prégnant que le contrôle de l’espace terrestre dans la durée nécessite des effectifs nombreux au contact des populations qui, rapportés à une armée professionnelle dont le format est par définition contraint, nous incite à donner la priorité aux forces sur le terrain au détriment d’autres fonctions comme le soutien. En toute logique, le processus d’externalisation se répercutera en opération. Une nouvelle fois le principe de réalité s’imposera à nous. Nous ne pourrons pas éviter de recourir à des smp sur les théâtres d’opérations pour remplir certaines tâches. Dans ce cas, n’est-il pas préférable de disposer d’entreprises nationales performantes et fiables plutôt que de devoir dépendre d’entreprises étrangères ?
C’est bien dans une perspective professionnelle que j’ai tenu à vous livrer ces quelques commentaires pour resituer les problématiques de l’action humanitaire et des smp au seul niveau opérationnel. L’action militaire, définitivement, n’est pas banale ; elle est exclusive pour lutter contre ceux qui déstabilisent et elle contribue de façon décisive au retour à la normalité. Mais elle n’est pas non plus marginale. Elle s’inscrit nécessairement dans un environnement global et de plus en plus complexe, aux côtés d’autres acteurs incontournables qui, eux-mêmes, ne peuvent s’affranchir de composer avec les militaires. Inflexions nourrit le débat. Inflexions contribue opportunément au rapprochement entre tous ceux qui inévitablement seront confrontés aux mêmes guerres et aux mêmes défis. J’encourage vivement la poursuite de la réflexion dans ce sens.

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