Éditorial du numéro 38

Yann Andruétan

Sexe. Ce simple mot attire le regard et provoque des sentiments mêlés et contradictoires dont certains inavouables : curiosité, dégoût, excitation, fascination, répulsion… La liste est inépuisable. Le sujet collectionne les oxymores tant il semble à la fois simple et complexe, et ce numéro d’Inflexions en est un excellent exemple. D’ailleurs son titre « Et le sexe ? » rappelle que s’il n’est pas un sujet purement militaire, la chose militaire n’est pas étrangère non plus à la chose tout court.
Les armées sont perçues comme asexuées ou mono sexuées, c’est-à-dire masculine, et le sexe semble ne pas y avoir beaucoup de place et être relativement étranger à l’exercice du métier des armes. Elles appartiennent néanmoins à leur temps : elles sont exposées à une sexualité plus permissive, mais aussi plus dangereuse depuis l’apparition de l’épidémie de sida ; elles sont passées d’un rejet de l’homosexualité à une relative indifférence… Tout au long de ce numéro, nous avons tenté de montrer quelle est la place du sexe et de la sexualité dans les armées aujourd’hui, et c’est à travers plusieurs oxymores que nous avons traité des différents sujets.

Sourire et gravité

La gêne ressentie à l’évocation de la sexualité provoque souvent un rire nerveux. Le sexe fait rire. Il est source de plaisanteries a minima légères, au pire graveleuses. Qui n’a pas ri à l’une de ces blagues ou n’en a pas raconté ? Ce n’est pas une habitude des seuls militaires ; il y a toujours dans un groupe un individu qui semble inépuisable dans le registre de la blague symbolisé par la seule dix-septième lettre de l’alphabet. L’article de Thierry Bouzard dévoile un registre de chansons paillardes que l’on croit souvent réservé aux carabins, mais dont l’institution militaire est elle aussi friande. Il montre l’ancienneté du répertoire, sa diffusion et sa survivance. Il est d’ailleurs toujours étonnant de voir de sérieux officiers supérieurs, voire des généraux, reprendre en chœur un couplet leste ou franchement pornographique. Faut-il s’en offusquer à une époque où règne la peur de choquer ? L’auteur s’interroge d’ailleurs sur l’avenir de ces chansons avec la féminisation. Comme dans les amphithéâtres de médecine, le répertoire évoluera sans doute, si on le laisse faire, pour intégrer des versions nouvelles.
Mais il n’est plus possible d’en rire quand il se fait violence et s’impose à autrui. Le viol touche à l’un des tabous fondamentaux de nos sociétés. On ne peut traiter légèrement de ce sujet, car les conséquences sur les individus sont dévastatrices. Or le viol peut devenir une arme. Une arme perverse car, comme le souligne Philippe Rousselot, elle apporte un surcroît de cruauté.

Nature et culture

Le sexe est à la fois du domaine de la nature et de la culture. Tout est lié de façon indiscernable. Outre les représentations dans l’art pariétal, les premières œuvres d’art furent des statuettes de femmes, les « vierges » paléolithiques, dont le sexe est évident. Elles laissent supposer que les premières représentations religieuses furent centrées sur la femme et la fécondité – ce qui laisse songeur sur l’appellation de vierge…
La pin-up appartient à la culture. C’est quelque peu provocateur, mais cette représentation très fantasmée de la femme accompagne les militaires depuis bien avant la Seconde Guerre mondiale. Popularisée durant ce conflit par les Américains, notamment sur leurs avions, elle constitue un héritage encore bien vivant dans l’imaginaire. Camille Favre montre qu’au-delà de ces représentations, parfois artistiques, il ne s’agissait pas d’une simple licence mais bien d’un usage réfléchi pour soutenir le moral des troupes. Or ces images ne sont pas tant que ça éloignées de la nature puisqu’elles répondent à des canons, poitrines généreuses et hanches larges, qui semblent être des critères de beauté largement appréciés par la gent masculine, et cela depuis au moins le paléolithique.
L’article d’Éric Deroo et Antoine Champeaux complète le sujet en y introduisant la dimension exotique dans la symbolique coloniale. La femme n’est pas seulement la fiancée qui attend le retour du gi, mais la promesse d’une rencontre libérée des tabous dans des pays lointains. Là où tout n’est qu’ordre, luxe, calme et… volupté !
Quant à la nature, l’article sur le Wargasme dévoile les liens qu’entretiennent le sexe et la violence. Il montre qu’il existe une érotique de la violence, et que Sade et Clausewitz, des contemporains, partagent quelques points communs.

Guerre et amour

Le slogan est connu jusqu’à en devenir caricatural : faire l’amour et pas la guerre. Les deux seraient irréconciliables et s’excluraient mutuellement. C’est oublier que la guerre de Troie commença par une histoire d’amour. Il existerait une guerre des sexes. Mais je partage l’avis d’Henry Kissinger quand il affirme que cette guerre n’aura pas de vainqueurs, car il y a trop de fraternisations. La séduction partage des caractéristiques avec l’activité guerrière : il faut une stratégie, une tactique, parfois se camoufler ou utiliser la ruse, et enfin parler de conquête. Mais qui est le vainqueur ?
La pasteure Nathalie Desplanque-Guillet montre comment la question des relations sentimentales et du sexe peut troubler et interroger les individus dans l’environnement d’exception que sont les opérations extérieures. L’article de Jean-Marie Dumon montre que dans un contexte de grande contrainte qu’est un navire de la Marine nationale, le sexe est malgré tout bien présent et réclame une véritable gestion. Le sexe peut aussi devenir une arme, et dans une époque où nos soldats se doivent d’être exemplaires, et cela à raison, le comportement de certains peut être exploité à leur détriment mais aussi à celui de la mission, ainsi que l’écrit Hervé Pierre.
L’article de Xavier Darcos clôt cet oxymore à travers l’exemple du bataillon sacré de Thèbes qui émut le roi Philippe de Macédoine quand il contempla les corps enchevêtrés de ces amants censés être les meilleurs soldats de leur temps, une façon de régler la question de la sexualité en en faisant un élément de la cohésion du groupe.

Époux et concubine

Le bordel tient une place relativement importante dans ce numéro. Il ne faut pas y voir de la nostalgie. Patrick Clervoy et Daniel Weimann, deux médecins militaires, rappellent une réalité passée mais encore proche de nous. Sans jugement moral, ils se font observateurs pour l’histoire, montrant une réalité qui n’était pas aussi inhumaine que cela, en tout cas qui dévoile des relations complexes où se mêlent le sordide et les sentiments. L’ordre signé de Monclar sous le timbre du général de Gaulle lui-même, publié en encadré, montre comment cette nécessité de pallier une certaine misère sexuelle était prise au sérieux à des échelons relativement élevés de la hiérarchie et que si l’institution était discrète sur ce sujet elle ne s’en cachait pas non plus. C’est d’ailleurs l’occasion de se rappeler que des femmes, qu’elles soient prostituées, cantinières, infirmières ou concubines, ont toujours suivi les soldats. Christian Benoit conclut ces liens étroits dans une perspective historique.
André Thièblemont d’abord, puis Yann Andruétan et Aurélie Éon viennent rappeler qu’il y a aussi des femmes de militaires et que le couple, régulier cette fois-ci, a connu les révolutions qui se sont succédé depuis les années 1960. Le premier article fait le lien entre la fermeture progressive des bmc et l’évolution des relations dans le couple. Le second, écrit en couple, montre comment l’image d’Épinal de la femme de militaire attendant son mari en campagne s’inverse et que certains hommes attendent maintenant leur conjointe partie en opération.

Sexe et genre

Question sensible et souvent mal comprise, la modernité nous invite à distinguer le sexe, associé à la biologie, et le genre, construit socialement. On ne peut nier que l’expression de celui-ci a évolué au cours du temps et des cultures – le port des bijoux, par exemple, était l’apanage des hommes au xvie siècle. Néanmoins on ne peut nier les fondamentaux biologiques de la sexualité. L’être humain n’échappe pas à sa nature d’animal social. Même si l’air du temps serait de vouloir minimiser le roc du biologique…
L’article de Laurent Martinez, Coralie Mennessier et Aurélie Éon l’aborde à travers la problématique des transgenres et de leur aptitude. Il illustre bien qu’il n’y a pas de réponses simples et qu’il s’agit d’étudier chaque cas pour ce qu’il est, un être humain, en se dégageant des aspects moraux. Ces personnes incarnent l’oxymore ultime : être homme ou femme dans un corps qui est l’un ou l’autre.
Nous avons évoqué des choses légères gravement et légèrement des sujets graves. La question du sexe nous y invite plus que n’importe quelle autre. Quoi qu’il arrive et quoi que l’on fasse, même en imposant le contrôle le plus strict (songeons à la dystopie de Georges Orwell dans 1984), le sexe surgit là où on l’attend le moins et dans les situations les plus inattendues. Il y a plus de vingt ans, certains s’inquiétaient de l’arrivée des femmes dans les régiments de l’armée de terre ou encore à bord de bâtiments de la Marine. Les militaires craignaient pour la cohésion tandis que leurs épouses avaient peur des possibles rapprochements sentimentaux et physiques. Comment un navire ou un char avec un équipage mixte pourrait-il fonctionner sans que quelque chose de sexuel ne surgisse ? En 2018, il y a des hommes, des femmes, des homosexuels, des transgenres qui travaillent ensemble à servir leur pays. Il ne faut pas se leurrer : il y a encore des problèmes et des choses à améliorer. La sexualité n’est pas un problème à la condition de savoir créer de graves solutions légères. Je laisserai le dernier mot à Aragon : « Les mots ne lui font pas plus peur que les hommes, et comme eux ils lui font parfois plaisir. »

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