Éditorial du numéro 36

Thierry MARCHAND

 Lorsque la revue fut créée en 2005, le thème du premier numéro s’est imposé comme une évidence et la question du sens de l’action militaire a pris naturellement l’ascendant sur tous les autres sujets. Tout simplement parce que cette interrogation recouvre par son ampleur l’ensemble des notions préalables aux disputes qui fondent la raison sociale de notre revue. Cette réflexion initiale s’imposait comme une porte d’entrée naturelle et c’est donc sur ce thème que s’engagea voilà douze ans le premier regard croisé entre civils et militaires.
Pourquoi donc vouloir remettre aujourd’hui l’ouvrage sur le métier ? La question peut sembler incongrue dès lors que furent établis, à l’occasion de ce premier numéro, les fondements et principes génériques de l’engagement de la force armée dans notre pays. Le général Bachelet nous rappelle d’ailleurs dans son article inaugural la genèse de cette réflexion et l’importance des fondations qui furent alors posées.
Mais l’institution militaire a ceci de singulier qu’elle se situe, peut-être plus crûment qu’une autre, à la jonction entre le monde pensé et le monde vécu : un pied dans le pragmatisme froid des situations opérationnelles et des rapports de force, un autre dans le champ plus éthéré de l’analyse de la conflictualité des sociétés et de la compréhension de l’âme humaine. Dès lors, a-t-elle d’autre choix pour conduire son action que de s’interroger régulièrement, et souvent avec un effet retard sur les événements, sur les paramètres mouvants de cette difficile équation ? Il en va de la crédibilité et de l’efficacité de notre outil de défense et c’est tout à son honneur que d’accepter de se remettre régulièrement en question. En d’autres termes, répondre à la question du sens, et y revenir chaque fois que les mouvements du monde viennent brouiller les repères et les certitudes, constitue pour le soldat une réflexion salutaire et existentielle, indispensable à la bonne exécution de sa fonction sociale.
Que peut-on reconnaître aujourd’hui du paysage qui prévalait il y a quinze ans ?
Sur le plan stratégique, le rideau s’est brusquement déchiré avec le retour de la guerre dans le discours politique. Étonnante situation, dans laquelle les mots d’hier tentent difficilement de s’ajuster aux nouvelles réalités du moment. L’ennemi, qui avait lui aussi disparu de l’équation militaire, se réinvite dans le débat. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, un ministre de la Défense désigne clairement notre adversaire dans un petit opuscule sorti au printemps 2016 : Qui est l’ennemi ?. Au-delà du fond qui décrit l’engagement de la France contre l’État islamique, la référence publique à un ennemi qui nous a lui-même désignés comme tel change radicalement le cadre et la philosophie de l’engagement de la force. La dernière évolution majeure concerne la société française elle-même, support premier de toute légitimité. Sous les coups de boutoir des attentats à répétition, elle exhume avec conviction des notions qui paraissaient à tout jamais marginalisées : service militaire, esprit civique, union sacrée, garde nationale… Le collectif au secours de l’individu dépassé par les événements ! Il en résulte une modification certaine du lien armée-nation qui constitue un élément clé de l’engagement de la force dans toutes les démocraties.
Dans le registre opérationnel, la mutation est tout aussi significative. Que dire de l’espace qui s’ouvre subitement avec l’engagement massif des armées sur le territoire national ? Au-delà des modes d’action, c’est une nouvelle philosophie qu’il faut élaborer. Que penser également des engagements de nos soldats dans le contre-terrorisme ? L’action menée au Sahel s’inscrit-elle encore vraiment dans le cadre bien balisé de la force maîtrisée ? Dans Démocraties sous stress, paru le 5 octobre 2016, deux juristes analysent les défis posés par le terrorisme mondial aux démocraties, notamment dans le champ de la réaction militaire. Leur réflexion nous conduit à l’analyse critique de certains modes d’action et au besoin impératif de penser ces nouveaux registres. Idem avec le développement des actions indirectes et du mentoring qui nous amènent à nous engager au profit d’amis et d’alliés qui ne partagent probablement pas le même registre déontologique que le nôtre. La discontinuité éthique constitue-t-elle un seuil ou une solution aux actions de demain ? Bref, on constate que le paysage opérationnel du moment s’est fortement décalé du champ des crises à forte consonance humanitaire qui prévalait à la fin du précédent millénaire.
Enfin, comment ne pas voir le chemin parcouru en vingt ans par l’armée de terre ? Sa maturité, mise en valeur dans son nouveau modèle « Au contact », en témoigne. Si le tuteur déontologique garde toute sa place dans l’éducation du soldat, ne lui faut-il pas prendre en compte plus précisément les éléments d’un contexte profondément renouvelé ? Au-delà du fond, la pédagogie d’ensemble ne mérite-t-elle pas d’être revisitée, comme ce fut le cas en 2016 avec l’édition d’un nouveau document portant sur l’exercice du commandement ? Car après tout, la réflexion théorique n’a pas d’autre but que d’aider le chef et le soldat engagés dans l’action à plus de discernement dans le brouillard de la guerre.
Prenant acte de la recomposition géopolitique en cours, Inflexions propose donc de rouvrir un espace de réflexion qui peut schématiquement s’articuler en trois volets, illustrant d’ailleurs les différentes facettes que l’on peut trouver dans le mot « sens ».
Le sens vu d’abord comme une explication des choses, une rationalité qui permet de trouver une cohérence au tout. Il s’agit là de revisiter, en évolution, en rupture ou en continuité, la problématique de la violence collective et du phénomène guerrier. Au-delà de l’article du général Bachelet déjà cité, Monique Castillo nous propose une échappée philosophique sur les chemins de la société posthéroïque pour juger de son incidence potentielle sur la conflictualité des sociétés humaines. Armel Huet et John Christopher Barry ouvrent de leur côté une réflexion séminale sur les liens entre le champ politique et l’espace militaire. Dans le registre du droit enfin, Marc Guillaume s’interroge sur les relations et les distinctions à établir entre la légitimité et la légalité de l’action militaire.
Mais le sens peut aussi être compris comme une direction, une orientation qui trace une ligne vers le futur. Dans notre thématique, il s’agit de voir les discontinuités qui ont pu apparaître dans la façon dont nous percevons aujourd’hui la polémologie et le rôle de l’outil militaire dans la régulation de la violence collective. Plusieurs articles (général Benoît Durieux, colonel Hervé Pierre) viennent ici interroger, avec la profondeur du champ historique, les choix stratégiques et politiques qui conditionnent la perception que nous avons aujourd’hui de l’engagement militaire. Dans une approche plus prospective, le général Didier Castres, le colonel Olivier Kempf, Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement, ou le chef d’escadron Sébastien Burette nous permettent de mesurer toute la plasticité du champ de l’engagement militaire et les profondes évolutions que le soldat devra intégrer à sa réflexion déontologique dans les prochaines années.
Troisième angle d’approche, le sens comme sensation, comme perception des choses. Il s’agit là de comprendre à hauteur d’individu la façon dont l’engagement dans le métier des armes peut être vécu et ressenti. Derrière le champ des motivations individuelles que l’on retrouve dans l’article sur le recrutement, la revue propose également une réflexion du cardinal Barbarin sur le socle moral du soldat, ainsi qu’une ouverture sur le rôle du chef militaire dans la définition du sens de l’action sur le terrain (capitaine Émilien Frey).
C’est bien la mesure du décalage entre l’analyse d’hier et celle d’aujourd’hui qui fait tout l’intérêt de ce numéro d’Inflexions qui, pour la première fois dans son histoire, revient sur un thème préalablement traité. Elle seule permet de se faire une opinion sur la dérive du sujet et sur la façon dont il convient aujourd’hui de décrire, au-delà de certains principes pérennes, le « sens en situation » dans l’action militaire. En espérant que la matière proposée puisse permettre à chaque lecteur de se forger une honnête opinion sur un sujet qui dépasse de loin le simple périmètre de l’institution militaire. En espérant également que cet observatoire puisse contribuer utilement aux travaux que l’armée de terre conduit actuellement sur la réédition de son document portant sur « L’exercice du métier des armes. Fondements et principes ».

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