Éditorial du numéro 35

Didier SICARD

   La société civile a rompu les amarres culturelles avec la mort qu’elle ne retrouve collectivement avec angoisse que lors de catastrophes naturelles ou d’attentats meurtriers. La disparition des rites funéraires publics, qui ne doivent désormais pas gêner la sérénité des vivants ‒ un philosophe parle même d’« émeutes des vivants contre les morts » ‒, finit par faire oublier cette donnée éternelle de l’existence humaine. Le tabou est tel que le lieu même de la mort, l’hôpital, perd de sa solennité et de son importance en ne laissant au décès que le statut d’échec de la médecine. La mort est cachée, « bannie de nos vies ». Elle encombre ; le deuil s’efface, souligne Damien Le Guay.
Étrangement, la mort du soldat au combat finit par être la seule qui relie notre modernité à la mort éternelle dans une continuité qui contraste avec le silence entourant la mort civile. Celle-ci ne retrouve cette solennité que lors des obsèques organisées après les drames récents liés au terrorisme. « Mort pour la France » reste une mort glorieuse qui frappe des hommes jeunes, ce qui est toujours très sensible pour une société. Mais « mort pour la France » est aussi une définition porteuse d’honneur et de devoir pour l’État. Un régiment s’honore de ses hommes tombés au combat et reste fidèle à leur mémoire. La lignée des morts lui appartient. Les commémorations de Sidi Brahim, Camerone et Bazeilles sont ainsi de véritables liturgies, ce qu’explique le colonel (er) André Thiéblemont. Ranimer la flamme du tombeau du soldat inconnu, rappeler des noms, des dates anniversaires, inscrit la mort et le mort dans l’esprit des vivants. Les obsèques militaires ont une solennité inconnue dans la société civile. Le drapeau sur le cercueil demeure la référence, le sens de cette mort au service de la nation. Être veuve de guerre, parfois aujourd’hui veuf de guerre, ou orphelin de guerre restent des statuts honorifiques. Être père ou mère « orphelin » de son enfant tué au combat est incarné de façon bouleversante par le témoignage de Marie-Christine Jaillet qui ouvre ce numéro et révèle l’importance du partage du deuil par les frères d’armes.
La mort est donc autant présente dans l’univers mental du soldat qu’elle a disparu de l’univers civil. Chaque décès de soldat est porteur d’une histoire singulière, même si sa relative rareté contemporaine est bien éloignée des hécatombes de la Grande Guerre. Monique Castillo montre avec justesse les paradoxes ressentis par Ernst Jünger et Pierre Teilhard de Chardin d’une liberté acquise par l’expérience des combats, voire d’une fécondité spirituelle, avec un sentiment de dépossession de soi. Tous messages difficilement transmissibles par les témoignages terrifiants rapportés par Évelyne Desbois.
L’angoisse de mort demeure. Dans « Le vol du frelon », le colonel Hervé Pierre en restitue l’expérience physique viscérale, le sentiment d’effraction assimilé à un viol qui met en péril l’identité, et analyse les moyens de la combattre par la confiance dans l’esprit de corps, la compétence acquise, la cohérence de l’engagement ainsi que le besoin de reconnaissance de soi et des autres au retour de la mission. Le général (2s) Jean-René Bachelet rappelle que la spécificité du métier des armes est un rapport singulier à la mort, destiné paradoxalement à combattre la violence quand elle est barbare et à protéger les populations civiles. C’est pourquoi vouloir à tout prix en protéger le soldat comporte les risques d’une inefficacité stratégique et du transfert de la violence sur les civils, explique le colonel (er) Michel Goya. Il arrive aussi que la mort frappe un frère d’armes tué par erreur par l’un de ses camarades (Patrick Clervoy) ou par un traître (Audrey Ferraro). Une situation psychiquement destructrice qui justifie une intervention d’urgence du groupe et du psychiatre afin d’éviter des suicides et des scènes dramatiques de rejet. Le médecin chef des services Clervoy, qui en a l’expérience clinique, ouvre quelques pistes de rédemption. Attitudes qui concernent aussi les traumatismes observés après des morts d’ennemis dont l’image de « dégoût » (médecin en chef Yann Andruétan) peut venir hanter la mémoire.
Enfin, la grande spécificité de la mort du soldat au combat demeure le devoir de mémoire qui lui est dû. Les monuments aux morts (lieutenant-colonel Philippe Pasteau), les discours prononcés le 11 novembre (commandant Brice Erbland, Lieutenant-colonel Steve Jourdain), les commémorations (André Thiéblemont), les films comme Jardins de pierre de Coppola (Yann Andruétan) constituent la mise en jeu rituelle de cette mémoire d’une société, seul moyen d’enraciner le présent dans un héritage éternel. Mais il ne faut pas oublier la face noire de ce qu’il s’est passé dans les années 1920 avec les scandales liés aux transferts des corps des poilus, retrouvés ou non retrouvés, mélangés, voire inventés (Béatrix Pau).
Ainsi, la mort du soldat est-elle au cœur de son engagement. Ce numéro en restitue la complexité et l’humanité.

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