Éditorial du numéro 32

Hervé PIERRE

« Général, l’être humain est très utile,
Il est capable de voler et de tuer
Mais il a un défaut
Il est capable de penser »
Bertolt Brecht

« Homme augmenté » est aujourd’hui la formule consacrée pour désigner la modification des performances physiques comme mentales de l’être humain, que cette « amélioration » soit le résultat d’une intervention mécanique (greffe de prothèse), d’une transformation chimique (prise médicamenteuse), voire, pourquoi pas à l’avenir, d’une manipulation génétique. Et le sujet ne manque pas de faire débat comme en témoigne le vocabulaire utilisé pour aborder la question : « amélioration » pour les uns, « manipulation » pour les autres, « modification » ou « transformation » pour ceux dont l’opinion sur le sujet reste à faire ou à consolider. Mais la formule ne laisse pas indifférent, non seulement à considérer que la science puisse en effet créer des « surhommes », mais que, ce faisant, elle génère du même coup dans le corps social une nouvelle catégorie d’êtres qui viendrait s’intercaler sur l’échelle aristotélicienne des espèces entre les dieux et des humains… au naturel. Mi-homme mi-dieu, ni homme ni dieu ; mi-homme mi-robot, ni homme ni robot, l’être « augmenté » serait avant tout cet hybride dont il faut bien aujourd’hui penser l’essence (qu’est-ce ?) autant que l’existence (quelle serait sa place ?).
Qu’elle soit perçue positivement ou négativement, l’augmentation s’entend ainsi, au sens qui s’impose chaque jour davantage, comme l’ajout d’un artefact qui transforme : du quantitatif doit naître le qualitatif. Symboliquement, c’est d’ailleurs tout le sens d’une formule composée de deux mots irréductibles, « homme » et « augmenté », comme si la transformation ne pouvait s’envisager sans une forme d’hybridité, articulant l’artificiel au naturel en une curieuse alchimie. Pourtant, à bien y réfléchir, l’augmentation pourrait aussi s’entendre tout autrement, sans artefact, comme étant exclusivement qualitative, c’est-à-dire d’abord et essentiellement comme un accroissement d’humanité dans l’homme. Que l’on envisage simplement, à titre d’illustration, le conatus spinoziste ou de la recherche thomiste d’actualisation de l’être au monde.
Mais dans l’acception désormais entendue d’« homme augmenté », point de tout cela, puisqu’une intervention externe se propose de compenser les manques et faiblesses de l’individu. Or l’idée contenue dans l’Human Enhancement, si elle suppose « amélioration », non seulement sous-entend un ajout, donc une forme d’apport extérieur, mais ne dit en réalité pas grand-chose de la nature de cette augmentation. En effet, sur quels critères, à partir de quel référentiel, juger, estimer qu’une telle transformation est une « amélioration » ? Certes, offrir à une personne « à mobilité réduite » – pour reprendre là encore une formule consacrée – de récupérer l’éventail complet de ses capacités s’entend aisément comme une amélioration ; mais que penser d’un athlète qui s’estime (ou que l’on estime) plus performant avec des jambes artificielles ? À comparer les deux situations, n’y a-t-il pas franchissement d’une limite entre l’augmentation qui compense le handicap et celle qui fournit une performance posthumaine ? Sans attendre d’être confronté à une vague de demandes d’amputation, sans doute faut-il s’interroger, en société, sur le critère qui semble fonder le référentiel : la performance.
Tout cela pourrait rester théorique, ne pas susciter de débat pour ne soulever qu’indignation et protestation, si cette question de la performance ne faisait pas sens à adopter un autre point de vue, plus pratique, plus pragmatique, plus terre à terre. Car, très concrètement, pour un soldat engagé au combat, la capacité à l’emporter sur son adversaire est non seulement une question d’efficacité opérationnelle (ce qu’au demeurant exige collectivement la société) mais, avant tout autre considération, une question de vie ou de mort. Augmenter le soldat, c’est donc d’abord lui fournir les moyens de neutraliser l’ennemi (efficacité offensive) tout en se protégeant de ses attaques (efficacité défensive). Et le constat n’a rien de nouveau : l’homme qui, pour la première fois, s’est saisi d’une pierre ou d’une perche pour en attaquer un autre s’est de facto imposé comme le premier « soldat augmenté », amorçant le cycle vicieux de l’inaltérable compétition entre glaive et bouclier.
On peut certes regretter cet enchaînement et se demander si la limite n’est justement pas atteinte quand l’augmentation devient irréversible, mais, à admettre que nos engagements militaires ont vocation à protéger le monde dans lequel nous souhaitons vivre, comment reprocher à ceux qui arment nos soldats de chercher à les rendre toujours plus efficaces, à l’offensive comme à la défensive ? La société ECA, qui développe l’exosquelette, ne ménage pas ses efforts pour alléger ceux des hommes, qui, engagés dans des conditions très rustiques, sont contraints de se déplacer avec des charges d’équipement qui ne cessent de s’alourdir. Bruno Baratz témoigne, en tant qu’ancien chef de corps d’un régiment de forces spéciales, de l’indiscutable avantage comparatif que la technologie – transmissions, capacité de vision nocturne… – offre aux petites équipes engagées dans des conditions toujours très difficiles, et le plus souvent dans un rapport de force qui leur est a priori numériquement défavorable. Didier Danet va sans doute encore plus loin en arguant que chercher à développer le « soldat augmenté », c’est également replacer l’homme au cœur du combat, à l’instar de ce que préconisait Ardant du Picq, contre la recherche systématique de l’avantage technologique dont le robot combattant serait, non sans ironie, la plus pure incarnation. Il n’est d’ailleurs pas de contributeurs à ce numéro qui n’insistent sur la nécessité de définir des limites pour conditionner les développements scientifiques : de Brice Erbland, pilote de combat, qui dénonce les risques de l’hubris, aux chercheurs en science cognitive, Marion Trousselard et Frédéric Canini, qui appellent à une confrontation réflexive entre éthique militaire et éthique médicale pour borner l’action. Rappelant en l’occurrence le rôle des émotions, Aurélie Éon nous invite ainsi à « laisser pleurer le soldat augmenté »…
Si imposer des limites semble par conséquent faire l’unanimité – en l’espèce le passionnant détour par la science-fiction que propose Yann Andruétan devrait convaincre les éventuels partisans d’une science sans conscience ‒, d’aucuns s’interrogent plus fondamentalement sur l’efficacité même de ce « soldat augmenté ». Rappelant que tout soldat est un agrégat, « mélange de compétences, d’équipements et de façons de voir les choses à l’intérieur d’un emboîtement de structures », Michel Goya met en garde contre l’illusion d’invincibilité et d’invulnérabilité. L’efficacité du soldat ne se comprenant que relativement à l’environnement dans lequel il évolue, toute recherche d’absolu qui ne tiendrait pas compte du contexte, en particulier de l’adversaire, est vouée à l’échec. Bien plus critiques, Jean-Michel Besnier et Caroline Galactéros inversent même les charges de la preuve : le premier soulignant la régression que constituent autant l’automation technique que l’élémentarisation animale et la seconde l’illusion de l’avantage comparatif, tous deux attribuent à la figure du soldat augmenté une part de responsabilité dans les conflits contemporains. L’hyper-technologie serait un leurre car totalement inadaptée aux modes d’action de nos adversaires ; plus encore, elle éloignerait nos sociétés des réponses, en particulier sociales, à apporter à la crise sécuritaire, accentuant toujours un peu plus le fossé entre « eux » et « nous ». Point d’orgue de ce renversement des perspectives, Caroline Galactéros conclut sans détour que la sophistication semble inversement proportionnelle à l’efficacité.
Comme toujours, ce numéro d’Inflexions ne prétend pas apporter La réponse, mais ouvrir un espace de débats. Certes, le point d’interrogation dans le titre souligne combien la notion même d’« homme augmenté » mérite d’être interrogée, la production technologique ne pouvant s’envisager sans une profonde réflexion éthique. En l’occurrence, les robots du champ de bataille ou les « hommes augmentés » sont autant de projets qui, mettant la technique au service de la guerre, entendent garantir la suprématie du combattant soit en lui offrant des capacités surnaturelles, au sens propre, sinon en le tenant à distance de la zone létale, celle où le feu tue. Dans les deux cas, l’homme expose ou utilise la machine pour échapper au risque de mort, sans doute au bénéfice de la préservation de sa vie mais peut-être en sacrifiant paradoxalement une part de son humanité.
Il n’est pas question de condamner en bloc, mais de disputer, au sens ancien du verbe, si besoin en « convoquant » toutes les dimensions, y compris spirituelles ou religieuses, à l’instar des textes proposés par le père Paolo Benanti et par Haïm Korsia, grand rabbin de France. Dans le mécanique et le programmatique du tout-technique, aussi perfectionné soit-il, des brèches ne se font-elles pas jour que seules l’intelligence de situation, la capacité d’adaptation et la sensibilité humaine pourraient combler ? À toute science de la guerre, aussi techniquement élaborée soit-elle, ne doit-on pas admettre une part « d’art », avec toute la subjectivité dont est saturé ce mot, comme expression du caractère irrémédiablement humain de l’affrontement guerrier ? Car l’homme « augmenté » de technologie pourrait donc bien, à n’y prendre garde, se retrouver être un homme diminué d’une partie de son humanité. Dans nos combats modernes, l’homme-robot et l’homme-kamikaze ne sont-ils pas des figures totales, ultimes, d’augmentation qui sont autant de mutilation, sinon d’annihilation, d’humanité ? Signe des temps, les deux figures s’opposent voire s’alimentent l’une l’autre dans une asymétrie croissante et destructrice. Dans tous les cas, préserver ou réintroduire une part de sensibilité réflexive ne nous semble par conséquent pas aberrant. C’est tout l’objet de ce numéro. Mais le débat est ouvert…

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