Éditorial du numéro 30

André THIÉBLEMONT

L’espace, investi par l’homme, par sa culture et par son économie, par un pouvoir et par l’histoire récitée, devient territoire. Tout territoire est un construit. C’est le thème qui structure ce numéro : « Le territoire est donc une souveraineté plus qu’un paysage ou un espace », écrit Jean-Pierre Rioux. Il est cet espace circonscrit où s’articulent la souveraineté politique et un sentiment d’« appartenance citoyenne », note de son côté John Christopher Barry. Pas de territoire sans narration ! Dominique Bourrel, traitant ici de la « Terre sainte » surinvestie en récits épiques concurrents, illustre le constat.
Qu’en est-il alors de notre propre territoire, de notre « Hexagone », de notre « pré carré » ? Rien de plus évidentes et naturelles que ces représentations spatiales de notre pays. Elles ne sont pourtant que les accouchements d’une pensée ‒ que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « technico rationnelle » ‒, issue de mouvements d’idées qui, du XVIe au XVIIIe siècle, organiseront progressivement une appréhension géométrique d’un espace français perçu comme naturel[1]. L’historien David Bitterling en a restitué les origines et une dynamique qui, jusqu’à nos jours, a en partie organisé la vision politique, économique et culturelle de notre espace.
L’œuvre de Vauban incarne cette construction. Entendant répondre à la lourde pression fiscale qui pesait alors sur le peuple en raison du recul démographique et de la situation économique et financière catastrophique que subissait le royaume, il proposa d’appréhender, d’administrer et de gérer l’espace français comme un vaste domaine. Aux représentations symboliques du royaume de France et de sa mosaïque de provinces, il substitua la conception rationaliste et utilitariste d’un « espace absolu », géométrique, homogène, clos et calé dans ses frontières (qualifiées de naturelles), le fameux « pré carré ». Le modèle d’analyses statistiques qu’il élabora ambitionnait de recenser et de chiffrer le potentiel de ressources démographiques, agricoles, minières… de cet espace, en vue de le mettre en valeur pour atteindre l’autarcie économique[2].
Ce modèle inspirera enquêtes statistiques et dénombrements, jusqu’à déboucher sur nos instruments de régulation économique modernes[3] et sur ce que furent naguère nos politiques d’aménagement du territoire. Cette perception d’un espace français naturel de production qui efface l’histoire, le pittoresque et homogénéise le royaume sera confortée sous la Révolution, notamment par la dénomination des départements en fonction de leur « nature spatiale ». L’hexagone en deviendra la métaphore. Doté d’une majuscule, il en viendra à symboliser la France. Sous la IIIe République, cette représentation géométrique de notre espace sera tout à la fois le produit et la productrice d’un récit national et d’un imaginaire dont nous avons hérité.
Pensons à cet « être géographique » qu’a fabriqué l’école de la République : cette France dont le visage administratif couvert de plaques départementales ou celui de ses reliefs affichés dans la classe communale (le sont-ils encore ?) deviendront familiers à des millions de citoyens. « J’ai connu la France, rêvant d’elle devant des cartes de géographie. […] La France, la plus belle fille du monde ! », racontait Alain Mimoun peu avant sa mort[4]. C’est encore cet espace hexagonal qui fut la toile de fond du Tour de la France par deux enfants, ce « catéchisme civique » tiré à des millions d’exemplaires au début du XXe siècle qu’évoque ici Pierre Boisard traitant des fonctions politiques, sociales, éducatives des tours de France : de la chevauchée royale de Charles IX au Tour de France cycliste contemporain. Depuis sa création, cette épreuve légendaire, qui relie la « France des terroirs » à la capitale, ne cesse de cultiver l’imaginaire hexagonal : durant la course, pour des millions de Français, « la France n’est plus une abstraction, car elle est rendue visible à la fois par son dessin particulier et par sa réalité vivante ». Songeons encore au « sanctuaire national », expression qui structurait naguère et structure encore le discours de la fusée ! Sans doute l’un des derniers avatars de l’image hexagonale.
Pourtant, avec ses collectivités territoriales disséminées sur plusieurs océans, la France est une sorte d’archipel. En cela, elle constitue un ensemble dont le dedans comporte un dehors. Les termes d’« Hexagone », de « pré carré » ou de « sanctuaire national » masquent ce dehors. Les tours, de quelque nature qu’ils soient, n’ont jamais visité la France ultramarine. Le mythe hexagonal a ainsi introduit cette dichotomie dont notre imaginaire ne peut guère se départir entre métropole et outre-mer. Sans doute est-ce cet imaginaire qui, depuis un siècle et demi, a plus ou moins déterminé l’organisation de notre armée de terre, son recrutement, ses cultures, ses mythes : d’un côté, les métropolitains à la garde des frontières, de l’autre, les chasseurs d’Afrique, spahis, tirailleurs, légionnaires et coloniaux brocardant la garnison hexagonale et ses routines.
Mais voici que depuis plusieurs décennies, les mutations du temps déconstruisent cette construction d’un espace clos, géométriquement naturel, régi, contrôlé, administré, géré par son centre politique. Sous des angles divers, certains articles de ce numéro traitent de cette déconstruction. L’existence de l’homme contemporain n’est plus structurée par l’identification à un territoire : « il est l’être des territorialités », constate Armel Huet, « nomade dans ses représentations, ses activités, ses savoir-faire, dans l’exercice de ses métiers, dans ses relations sociales, ses valeurs, ses mobilités, ses loisirs », ce qui n’est pas sans poser problème à l’être national et « aux finalités de l’État-nation actuel ». De son côté, Jean-Luc Bœuf, partant du « sentiment d’abandon » éprouvé dans les territoires, analyse l’épuisement du « modèle régalien » d’aménagement du territoire et « la difficile émergence d’un autre modèle ». Celui-ci, « porté par les collectivités locales », n’est pas sans risque de « distorsion durable entre l’État, les collectivités territoriales et la société civile ». John Christopher Barry, quant à lui, pose la question de la dette, celle du transfert progressif du financement de l’État de la ressource fiscale à des ressources financières extérieures au territoire. Que devient alors la souveraineté du citoyen, interroge-t-il, lui « dont l’impôt participait à l’appartenance territoriale et légitimait sa participation aux orientations politiques qui y étaient prises » ? À ces facteurs de déconstruction, on pourrait en ajouter bien d’autres, notamment la panne de transmission du récit national ou encore l’existence nouvelle de mémoires concurrentes qui le mettent en question. Mais cette histoire n’est pas achevée. Il n’existe pas de déconstruction qui n’appelle de la reconstruction. Cela prendra sans doute quelques générations.
Il est peu question du militaire dans ce numéro, lui qui fut longtemps un narrateur, un unificateur du mythe hexagonal. Depuis la fin de la guerre d’Algérie, qui ne peut se réciter sans conflits de mémoires, la guerre froide l’a rivé sans histoires et sans gloire à l’Hexagone et à ses marches face à l’éventuel Barbare venant de l’Est. L’épique était au-delà des mers. Maintenant professionnalisé, projeté hors du territoire, contracté sous les coups d’une contrainte financière dont sa discipline le rend otage, il est effacé d’un paysage national qu’il a contribué à façonner. Sauf émotion passagère, ses nouvelles épopées ne touchent guère que ses fidèles. Ses récits n’irriguent plus les chaumières. Absence et distance créent de l’indifférence. Certes, l’emploi de ses forces symboliques, celles dont la IIIe République sut si habilement jouer pour construire une cohésion nationale[5], survit à cette indifférence. C’est un emploi dérisoire : il ne sert plus que les parades et les palais républicains.
Mais voici que sur notre territoire se manifestent les violences de fous de Dieu, violences que, sans doute, la déconstruction des grands mythes nationaux a nourries. Alors, certains de nos contemporains se tournent de nouveau vers le militaire. Une armée de terre exsangue, appelée en urgence à la rescousse de la protection des populations, réfléchit à la manière dont elle peut de nouveau réinvestir le territoire national malgré la pénurie de ses moyens. Le général Bosser en traite ici, insistant sur cette nouvelle mission de protection des populations : le territoire national, un nouveau théâtre d’opérations. Pas seulement ! À la fin de son article, fugitivement certes, il évoque aussi les capacités d’intégration de l’armée de terre et en conséquence « son rôle et ses responsabilités […] en matière de cohésion nationale ».
Cette dernière notation devrait interroger le lecteur. Tôt ou tard, la reconstruction d’un construit de notre espace national deviendra une priorité politique, sous peine de libanisation du territoire. Au-delà des immédiatetés absorbantes, il est de la responsabilité des élites de penser loin. C’est aujourd’hui qu’il faut réfléchir cette reconstruction à venir. Le militaire et ses forces de cohésion sociales et symboliques réactivées en seront un atout, comme hier, mais autrement. C’est maintenant qu’il faut penser ce que pourront être son rôle et sa place au service d’une restauration de la cohésion nationale.


[1] David Bitterling, L’Invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien Régime, Paris, Albin Michel, 2009.
[2] Ibid., p. 7 et suivantes.
[3] « De 1744 à 1815, rapporte Bitterling, une armée d’arpenteurs […] et d’ingénieurs civils des Ponts et Chaussées et militaires du génie perfectionnent la mise au point d’un projet qui annonce la naissance de tous les futurs grands corps de l’aménagement du territoire », ibid., p. 222.
[4] Cf. André Thiéblemont, « Alain Mimoun, soldat olympique assoiffé de France », Inflexions n° 19.
[5] Rappelons que cette République qui se voulait pérenne imposa son emblème, le tricolore – face au blanc des monarchistes et au rouge des communards –, par le truchement d’un militaire familier des chaumières, défendant son drapeau jusqu’à la dernière cartouche. Sur ce point d’histoire, voir Jean-François Chanet, Vers l’armée nouvelle, République conservatrice et réforme militaire 1871-1879, Rennes, Presse universitaire de Rennes, 2009, pp. 245-249 : en particulier, il note qu’à l’époque, le tableau d’Alfonse de Neuville, Dernières cartouches, fut reproduit en série pour trôner dans les chaumières, popularisant ainsi la bataille de Bazeilles.

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