Éditorial du numéro 26

François SCHEER

Répondant à la question d’un journaliste lors de sa conférence de presse du 14 janvier 2014, François Hollande a ces mots : « Social, je le suis, réaliste, réformiste, mais surtout patriote. Ce n’est pas l’avenir d’un parti, une idéologie que je professe. Il s’agit de l’avenir de la France. » Paroles rares dans la bouche d’un président de la République.
Patriote ? J’avoue avoir sur le moment levé un sourcil. Le terme me paraissait-il emphatique, anachronique ou simplement désuet ? N’était-ce pas plutôt que, dans mon subconscient, « patriote » n’allait pas sans référence guerrière ou révolutionnaire, double référence que symbolise toujours notre hymne national ? Arrêtons-nous d’ailleurs un instant sur cette Marseillaise dont le général Bachelet, évoquant les combats de la Résistance, déplore qu’elle ne soit plus enseignée dans nos écoles, preuve à ses yeux de la distance prise de nos jours avec l’idée de « patriotisme ». A-t-on cependant conscience de l’exception culturelle que constituent dans le monde du XXIe siècle les accents belliqueux de notre hymne ? Je ne parle pas seulement de la première strophe, celle que, soyons justes, nos compatriotes savent encore entonner, ne serait-ce que dans les stades, celle qui jette les « enfants de la patrie » dans la bataille contre « ces féroces soldats » dont le « sang impur abreuve nos sillons ». Aucune des strophes de ce chant de guerre, de cet hymne révolutionnaire, de ce péan de victoire n’échappe au climat de furieuse exaltation suscité par l’« amour sacré de la patrie ».
Loin de moi l’idée de nier le caractère patriotique des guerres qui, depuis 1792, envoyèrent plusieurs millions de citoyens sur les champs de bataille pour la défense du territoire français, socle de la nation française. Pour autant, ne fermons pas les yeux sur le caractère dévoyé d’un certain patriotisme lorsqu’il prend pour cible l’« ennemi intérieur ». Sans aller jusqu’aux excès des périodes révolutionnaires (« Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes, les suspects et les patriotes », aurait lancé le général Bonaparte à l’aube d’une brillante carrière), on sait la marge étroite entre patriotisme et nationalisme. Autant le nationalisme d’essence libérale conduisit-il la France du XIXe siècle à soutenir contre la Sainte-Alliance les peuples européens luttant pour leur indépendance, autant verra-t-on, sous le coup de la défaite de 1870, ce nationalisme changer de camp et devenir la marque de fabrique d’une droite réactionnaire, portée certes par l’idée de revanche, mais dirigeant d’abord les flèches d’un patriotisme exalté, dans le sillage de l’affaire Dreyfus, contre une République adolescente. D’où la réaction indignée du patriote et dreyfusard Péguy, que rappelle Jean-Pierre Rioux : « Étant internationalistes, nous sommes encore français, parce que dans l’Internationale, nous sommes vraiment la nation française ; il n’y a même que nous qui soyons bien français : les nationalistes le sont mal. »
Dans le même temps, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, définit le « patriote » comme « celui qui aime sa patrie, qui cherche à la servir » et, pour illustrer son propos, choisit de citer le duc de Saint-Simon qui, parlant de Vauban, écrivait que « patriote comme il était, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffrait ». Nulle résonance guerrière dans cet éloge d’un maréchal de France : pour le mémorialiste, le patriotisme de cet homme de guerre tient d’abord à ses préoccupations sociales. À l’image des préoccupations économiques et sociales qu’exprime le président de la République lorsqu’il dit son patriotisme : c’est de l’avenir de la France qu’il s’agit et si champ de bataille il y a, c’est celui de la croissance et de l’emploi. Discours qui fait en quelque sorte écho au sentiment qu’exprimait Pierre Nora dans un entretien intitulé « Le nationalisme nous cachait la nation » et que publiait Le Monde en mars 2007 : « La nation de Renan, funèbre et sacrificielle, ne reviendra plus. Les Français ne veulent plus mourir pour la patrie, mais ils en sont amoureux. »
Peut-on alors parler désormais sans déroger d’un patriotisme économique, industriel, commercial, social, culturel ou même sportif ? C’est assurément le sens qu’il convient de donner aux propos du chef de l’État et de tous ceux qui s’attachent aujourd’hui à lutter contre le « déclinisme » d’une trop grande majorité de Français. Morosité sans fondement, mais qui trouve sa source, au-delà d’une situation de crise de portée mondiale dont la France éprouve plus de difficulté à s’extraire que nombre de pays proches et lointains, dans cette relation toujours névrotique qu’entretiennent les Français avec leur histoire. Dans ses Réflexions sur la politique extérieure de la France publiées en 1986, François Mitterrand notait déjà : « Le peuple français a connu et surmonté trop d’épreuves pour que son patriotisme ne l’emporte pas, chaque fois qu’il est nécessaire, sur le doute où il se complaît. Mais, pris comme les autres de son voisinage dans les contradictions du siècle, assailli par la vision des masses humaines dont le poids déplace aux bords du Pacifique les centres traditionnels de la puissance, déshabitué de décider pour le reste du monde, il hésite entre deux vertiges, celui du repli sur soi et celui de l’oubli de soi. »
C’est de fait l’oubli de soi qui l’emporte pour l’heure. Dans le monde globalisé du XXIe siècle, qui a consacré la fin de l’hégémonie occidentale, la France, alors même qu’elle demeure l’une des premières puissances de la planète, vit mal ce déclassement. Que l’Europe tout entière paie le prix de cette redistribution des cartes de la puissance à l’échelle du monde n’est pas de nature à apaiser le mal de vivre français, tant subsiste confusément dans l’inconscient collectif le sentiment d’une malédiction de l’histoire, qui rendrait du même coup dérisoire toute tentative de redresser la barre. Pèsent toujours dans le subconscient français les échecs et les erreurs du siècle passé, et notamment, malgré la légende dorée d’une France résistante tracée à grands traits par le général de Gaulle, l’étrange défaite de 1940 et l’ignominieux régime de Vichy. Comme si notre « vieux pays » n’avait pas durant toute sa longue histoire alterné d’éclatantes victoires et des défaites qui ne manquaient pas non plus d’éclat, de fastueuses époques de grandeur et de cohésion nationales, et des périodes tout aussi riches de déchirements et de reniements. « Nulle nation n’a tant fait pour sa perte que la française, mais tout lui tourne à salut », grinçait Charles Quint. Pour conjurer ce passé récent qui ne passe pas et retrouver la voie d’un patriotisme apaisé, il est sans doute temps que les Français entreprennent un sérieux travail de mémoire, à l’image de l’effort poursuivi par leurs voisins allemands, et que rapporte Étienne François, pour conjurer le spectre du nationalisme dément de l’époque nazie et fonder un nouveau patriotisme.
Mais revenons, pour conclure, à l’avenir de la France qui préoccupe légitimement le chef de l’État, et qui pour moi s’appelle l’Europe. Dans une Europe qui, au terme de siècles de fureurs guerrières, a déclaré la guerre hors-la-loi, mais qui demeure constituée d’États-nations à la souveraineté d’autant plus sourcilleuse qu’elle a déjà beaucoup concédé, un patriotisme européen est-il pensable ? Un tel patriotisme aux couleurs de la paix n’aurait-il pas du sens au moment où l’Europe, secouée de pulsions nationalistes qui mettent gravement en péril une unité si patiemment édifiée depuis soixante ans, se voit en outre menacée d’isolement par ce déplacement des rapports de puissance qu’évoquait déjà François Mitterrand ? Soyons réalistes : concevoir un tel patriotisme paraît aujourd’hui hors de la portée de peuples d’Europe que le doute sur l’avenir de leur unité ne cesse de hanter. Faut-il pour autant se résigner à cette désespérance, dès lors que l’on peut craindre que ce doute n’engendre finalement la disparition de l’Europe de la carte du monde ?
« L’Europe vit dans la honte d’avoir été impérialiste, totalitaire et colonialiste », analyse Monique Castillo. « C’est pourquoi elle tend à faire du mépris de soi un signe de tolérance et d’ouverture au monde, comme si son autonégation était l’ultime témoignage de l’universalisme de ses valeurs. […] Ce reniement est devenu si contre-productif qu’il met l’Europe en danger. […] Pourtant un retournement est possible si l’on prend conscience que ce désenchantement, loin d’être notre destin, est au contraire ce qui nous prive de notre avenir, ce qui nous rend aveugles et étrangers à notre propre vitalité culturelle ; car ce qui fait la vitalité culturelle de l’Europe est sa vocation à se donner des buts. »
Et notre philosophe, dans une veine toute kantienne, enfonce le clou : « Aujourd’hui, ce qui menace la foi dans l’Europe, ce n’est plus, comme au temps de la montée des totalitarismes, un ennemi idéologique, c’est l’Europe elle-même, une Europe intérieurement divisée entre ce qui fait sa force (dans le meilleur des cas, la compétitivité économique) et ce qui fait son esprit (sa vitalité culturelle). Nous touchons là au cœur du problème : notre faiblesse est de croire que notre destin est un déclin et que tel est l’héritage fatal de la civilisation européenne. […] [Or] un patriotisme culturel européen est pensable parce que sa vitalité n’est pas synonyme d’hégémonie mais de rayonnement, qu’il ne consiste pas en une somme de conquêtes mais en une forme d’énergie. Propager la puissance d’inspirer est une forme de fraternité qui n’est nullement détruite par les nouveaux moyens de communication[1]. »


[1].      Monique Castillo, « L’identité européenne : la vitalité culturelle ; la voie franco-allemande », conférence prononcée le 15 janvier 2014 à Paris devant le Club économique franco-allemand.

Les commentaires sont fermés.