Éditorial du numéro 11

Elrick Irastorza
Chef d’état-major de l’armée de terre

Bien des spécialistes se sont épuisés à définir ce qu’est la culture, concept fondamental qui reflète toute la diversité et la complexité des sciences sociales et qu’André Malraux se plaisait à traduire comme étant « ce qu’on répond à l’homme quand il demande ce qu’il fait sur Terre ». L’ambition du présent numéro d’Inflexions est de se concentrer sur la culture dite « collective » qui peut être définie comme un ensemble de connaissances, de croyances, de valeurs, de comportements et de règles qui distinguent un groupe humain. À l’instar de la société civile, le monde militaire est constitué d’armées, d’armes, de subdivisions d’armes, de corps, de régiments, de bâtiments, de bases, d’un entrelacs d’entités cohérentes, se caractérisant chacune par ses codes, ses traditions, ses modes opératoires, bien évidemment conformes aux valeurs pérennes de la France. Or, dans une période où les conflits se durcissent par rapport au référentiel des opérations de maintien de la paix auquel nous étions habitués, où la réalité de la guerre, meurtrière et imprévisible revient au premier plan, il me semble opportun d’évoquer le rôle crucial de nos cultures militaires, qui participent directement au renforcement de notre cohésion et, partant, à la préservation de notre capacité opérationnelle.
Il est pourtant paradoxal d’évoquer la pluralité des cultures militaires tant les armées sont généralement, et à tort, considérées comme un bloc monolithique au sein d’une société en perpétuel mouvement. Cette perception d’une forte homogénéité du monde militaire est sûrement due au fait que nos cultures sont unifiées, justifiées et transcendées par la seule finalité qui vaille quelle que soit notre appartenance : l’engagement opérationnel au service exigeant de la France. Cette seule et unique raison d’être est symbolisée par notre drapeau, qui fonde et légitime notre action à servir, si besoin est jusqu’au sacrifice de notre vie. Ce drapeau nous oblige, comme il a obligé tous ceux qui l’ont porté avant nous. Il nous rassemble, il est la source et le garant de notre cohésion, de notre esprit de corps et de notre loyauté. Le service des armes s’appuie donc sur quelques valeurs fondamentales, constitutives de toute culture militaire et explicitement rappelées dans le Statut général des militaires, notamment dans le second alinéa de l’article 1 : « L’état militaire exige en toute circonstance esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême, discipline, disponibilité, loyalisme et neutralité. » Cette spécificité qui nous distingue et nous unit peut donner l’apparence d’un système figé – d’où cet aspect monolithique – mais elle n’empêche pas, en interne, les cultures militaires de coexister, d’évoluer et de s’adapter.
Il existe, en effet, un pluralisme culturel au sein de la Défense, lié de longue date au milieu dans lequel évoluent les combattants : c’est une évidence de constater que les cultures de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air sont aussi différentes que les éléments qui les façonnent : la terre, la mer ou le ciel. La diversité des cultures est aussi attachée aux modes opératoires et au service des équipements afférents qui ont progressivement donné naissance, pour l’armée de terre, aux armes, aux subdivisions d’armes et à ce que l’on appelle aujourd’hui les fonctions opérationnelles. Ces corps militaires se sont fédérés dans la bataille terrestre selon qu’ils faisaient mouvement à pied (infanterie) – en ligne ou en tirailleurs –, à cheval (cavalerie) – éclaireurs, portés, cuirassés puis blindés –, selon qu’ils manœuvraient des feux (artillerie), transportaient de la logistique (train), aménageaient le terrain (génie) ou établissaient des communications (transmissions). Les formes de combat évoluant sans cesse en fonction de la nature de la menace et de l’amélioration des équipements, ces cultures, que je qualifierai d’opérationnelles, doivent se régénérer en permanence.
En outre, au sein même du milieu terrestre, la nature du relief a une influence non négligeable sur les modes d’action et donc sur la culture des unités concernées (les chasseurs alpins, par exemple). Le mode de recrutement peut être aussi un facteur qui influence la culture d’une entité. Le « paternalisme » de la Légion étrangère, par exemple (Legio Patria Nostra), est fortement marqué par la diversité des origines des légionnaires. Enfin, au sein de chacune de ces entités, les traditions héritées du passé constituent le socle indispensable de ces cultures d’armées, d’armes ou de régiments. Elles exaltent le courage, l’héroïsme poussé jusqu’au sacrifice, les faits d’armes glorieux qui nourrissent et exaltent le comportement et la bravoure de nos soldats. Mais ces traditions doivent être vivantes et se renouveler en permanence : « La tradition, ce n’est pas vivre avec des cendres mais entretenir la flamme », écrivait Chateaubriand.
Au total, coexistent au sein de notre institution de nombreux modèles culturels, producteurs d’histoires différentes, de signes et d’emblèmes distinctifs, de règles particulières qui, sous une apparente diversité, créent la richesse de nos armées. Loin d’être figé, le système militaire est en perpétuelle évolution, composé d’un patchwork de cultures qui interagissent entre elles, confrontent des conditions d’existence et des expériences opérationnelles avec un socle de connaissances accumulées dans le passé. Il est à noter que cette dialectique des cultures devient progressivement internationale, car celles-ci se « frottent » à d’autres cultures dans le cadre de nos engagements en coalition. Elles sont donc contraintes de s’adapter à la multinationalité en devenant plus perméables aux influences étrangères, sous peine de se scléroser.
La culture est aussi source de force et de confiance par le sentiment qu’elle procure d’appartenir à une réalité qui nous dépasse et nous unit. Mais en aucun cas elle ne peut être source de division ou de sectarisme, en se construisant sur l’opposition aux autres, en se repliant sur soi dans le cocon confortable des idées préconçues et dépassées. Nos cultures font la force de nos régiments, leur diversité et leur complémentarité contribuent indéniablement à l’efficacité opérationnelle de l’armée de terre et des armées.
Pour finir, je suis particulièrement heureux que ce numéro d’Inflexions illustre la fécondité de nos cultures militaires et je forme le vœu que leur étude puisse susciter la curiosité des chercheurs. De plus, les militaires peuvent contribuer à une meilleure compréhension de certaines abstractions comme la solidarité, les traditions ou l’esprit de sacrifice parce qu’ils peuvent s’appuyer sur du concret : leur expérience individuelle et collective.
Nous sommes aussi conscients que nos cultures ne doivent pas nous couper de la société civile. Car la perception que peuvent avoir nos concitoyens de notre institution est parfois conditionnée par l’image que nous offrons individuellement et collectivement. Nous devons expliquer sans relâche dans nos propres rangs qu’en tant que citoyens, nous avons le devoir de vivre en parfaite symbiose avec ceux qui nous entourent et d’entretenir un lien fort entre les armées et la nation : « Plus il [le militaire] se trouve lié de près à la société d’où il sort, plus il tire directement ses forces morales du mouvement général qui entraîne les esprits des hommes de son temps et de son pays » (général de Gaulle).

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