Vallotton, l’art et la guerre

Beaucoup d’artistes sont mobilisés pendant la Grande Guerre, certains blessés, mutilés, hantés par la vision de cette folie meurtrière. D’autres ne reviendront pas du front, tombés au champ de bataille. Du côté français comme allemand, mais aussi des autres nationalités engagées dans le conflit. Si certains échappent au carnage (originaires d’un pays neutre, exemptés, en exil), la question se pose pour tous de la représentation – ou non  – de la guerre.

Comment représenter l’impensable ? Faire œuvre d’art face à une telle réalité ? Occulter le souvenir de cette expérience ou, au contraire, s’attacher à trouver des formes adéquates pour mieux traduire visuellement le conflit et ses conséquences ? L’art garde-t-il un sens devant ce déchaînement de violence ? Les cadavres en décomposition dans la boue, les rats, la faim, la guerre d’usure, la « saignée » de Verdun, l’épuisement des belligérants, les escouades sur la ligne de feu pris en embuscade sous les balles, les éclats d’obus, le bruit assourdissant des torpilles d’artillerie, les gaz. La problématique se pose pour toute une génération issue des avant-gardes européennes : cubisme français, expressionnisme allemand, futurisme italien, vorticisme britannique.

Vallotton n’échappe pas à ces questions. Fasciné et horrifié à la fois, il donne à voir les ruines, la guerre moderne mais aussi la « haine du Boche » qui règne alors dans la propagande officielle. Dans sa production, cette thématique prend  le pas sur le conflit homme-femme, sujet de préoccupation jusqu’alors majeur dans son œuvre. Son tableau Orphée dépecé, achevé le 23 juillet 1914, marque une charnière, tel une anticipation prémonitoire des horreurs sur le point d’éclater. Dès lors, Vallotton se focalise sur les hostilités.

A la déclaration de la guerre, le peintre voit son engagement volontaire refusé, pour raison d’âge. Déprimé, il délaisse son atelier pour n’y revenir qu’en novembre et reprendre les pinceaux pour réaliser un autoportrait. Le goût du travail retrouvé au printemps, il s’attelle à montrer  « quelque chose comme le cauchemar de la guerre ». Images de presse, actualités cinématographiques constituent ses sources d’inspiration. Et aussi, le souvenir des faisceaux de projecteurs entrecroisés dans le ciel parisien à la recherche de deux zeppelins dans la nuit du 20 au 21 mars. Il compose alors, sur la seule base de son imagination : 1914, Paysage de ruines et d’incendies.
En 1915, la guerre continue de lui fournir de nouveaux sujets d’inspiration. En témoignent les six planches xylographiques de l’album C’est la Guerre ! On y voit des soldats étendus au milieu des fils de fer, morts à l’assaut, à peine sortis des tranchées ; la souffrance des populations civiles ; l’orgie et le viol ; la sauvagerie de l’ennemi.

En juin 1917, Vallotton est enfin confronté à la réalité du conflit après avoir pu se rendre deux semaines sur le front en mission artistique aux armées. Au retour, il peint d’après des esquisses des paysages de guerre, présentés à l’exposition « Peintres aux armées », au musée du Luxembourg. En octobre, il rédige un article intitulé « Art et guerre », dans lequel il résume ses interrogations sur la possibilité de représenter la guerre moderne en peinture. L’alignement des croix du Cimetière militaire de Châlons se veut ainsi l’« expression parfaite du carnage mathématique » en cours depuis trois ans. En décembre, il peint Verdun, apothéose funeste de ce moment paroxystique de l’histoire. Une puissante composition, quasi-abstraite, dont la radicalité formelle aspire à restituer sa vision du « phénomène guerre ». Des faisceaux droits, terrible son et lumière. Un déchaînement dominé par la technique. La toile recevra un accueil enthousiaste par la critique en 1919.
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Exposition au Grand Palais jusqu’au 20 janvier

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