Maurice Herzog : hommage

Maurice Herzog est décédé ce vendredi 14 décembre. Inflexions lui avait consacré un article dans son n°19 « Le sport et la guerre ». Le voici :

MAURICE HERZOG, ARCHITECTE D’UNE POLITIQUE DU SPORT COMME GRANDE CAUSE NATIONALE

Le général de Gaulle, en tant que fondateur de la Ve République, a imprimé une marque profonde dans nos institutions et donné une impulsion vigoureuse dans nombre de domaines de la politique nationale. Tel fut le cas, notamment, peu le savent, en matière de politique du sport. Pour cela, il s’est appuyé, de 1958 à 1965, sur un homme d’exception, Maurice Herzog, d’abord nommé haut-commissaire aux Sports en 1958, puis secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports de 1963 à 1965.
Maurice Herzog était alors surtout connu pour avoir été, avec Louis Lachenal, le vainqueur de l’Annapurna, premier « 8 000 » à avoir été gravi en 1950. En revanche, la plupart ignorent qu’il avait été, à la tête d’une compagnie de maquisards des francs-tireurs partisans (FTP), l’un des libérateurs de la Haute-Savoie, puis le capitaine commandant la 2e compagnie du 27e bataillon de chasseurs alpins reconstitué aux ordres du chef de bataillon Godard, pour la dure campagne de l’hiver 1944-1945 sur les crêtes frontières de Haute-Tarentaise.
Or, avec Maurice Herzog, a été élaborée, voici un demi-siècle, la politique du sport la plus ambitieuse, la plus globale et la plus cohérente qui ait jamais été conçue dans ce pays. Elle comportait un volet militaire qui ne le cédait en rien, et certains se souviennent peut-être du rôle alors joué, dans cette politique générale du sport, par un certain colonel Crespin. Jamais sans doute depuis lors n’a été poussée à ce point la symbiose armée-nation dans le domaine du sport.
Il était dès lors tentant, pour éclairer notre sujet « le sport et la guerre », de rencontrer l’homme qui avait été la cheville ouvrière de cette politique, lui qui, par ailleurs, avait été à la fois un chef de guerre et un grand alpiniste. Malheureusement, son grand âge n’a pas permis de conduire une interview stricto sensu.
Fallait-il de ce fait abandonner le sujet ? Nous avons répondu par la négative, ne serait-ce que pour rappeler ce grand moment de l’histoire du sport dans notre pays, et du sport militaire en particulier, et pour rendre hommage à son acteur principal. Pour autant, on n’entrera ici ni dans l’analyse de la politique alors conduite ni dans la problématique de la coopération civilo-militaire.
On se bornera à rappeler que le document phare en fut alors un « essai de doctrine du sport », élaboré en 1965 sous la houlette de Jean Borotra, que Maurice Herzog avait choisi pour présider la commission ad hoc. Ce document, il le faut souligner, a été publié sous timbre du Premier ministre, ce qui témoigne de l’importance alors attachée au sujet.
On trouvera ci-après la préface de Maurice Herzog, qui l’ouvre, puis une « déclaration de principes », qui le clôt. À lire celle-ci, on pourra juger de sa pérennité. On pourra aussi y voir la confirmation de ce que je développe dans ma contribution par ailleurs : le sport, ce n’est pas la guerre, et la guerre n’est pas un sport… (Jean-René Bachelet)

Préface
par M. Maurice Herzog, secrétaire général du haut comité des sports

Divertissement aristocratique à l’origine, le sport a connu, depuis le début du siècle, un essor prodigieux qui restera l’un des événements sociaux marquants de notre époque. Sa pratique s’est largement démocratisée et concerne aujourd’hui tous les secteurs de la population. Simultanément, son caractère international s’est sans cesse affirmé avec plus de force : il est peu d’activités humaines dont l’expansion ait une telle ampleur, aussi bien dans les nations les plus évoluées que dans les pays en voie de développement.
L’extraordinaire progression du sport s’est accompagnée d’une prise de conscience toujours plus nette de sa vocation profonde. Déjà, dans son ouvrage sur la pédagogie sportive, Pierre de Coubertin revendiquait la place du sport dans les programmes d’éducation et pressentait clairement le rôle considérable qu’il serait appelé à jouer dans une société transformée par la civilisation industrielle. De nos jours, le sport est certes demeuré une distraction, d’ailleurs mise à la portée d’un grand nombre, mais il est aussi activité de compensation indispensable à l’homme maltraité par les multiples contraintes de la vie moderne ; il est encore spectacle populaire aux dimensions grandioses, il est surtout un exceptionnel moyen d’éducation, un précieux facteur d’épanouissement de la personnalité et un moyen de promotion humaine.
C’est assez dire l’importance et la diversité des problèmes posés par son évolution et la nécessité pour tout grand pays moderne soucieux de son avenir de se pencher sur eux avec l’attention et la sollicitude désirables et d’entreprendre les efforts nécessaires à leur harmonieuse solution. La création d’un haut comité des sports, institution suprême en la matière, placé sous la présidence de M. le Premier ministre, répond à ces préoccupations. Associant les élus aux représentants des départements ministériels intéressés ainsi qu’aux personnalités du monde du sport, cette haute instance a pour mission d’élaborer, au niveau le plus élevé, la politique sportive de la nation.
Il n’est pas surprenant qu’avant de définir des structures et d’adopter des méthodes, le haut comité des sports ait jugé opportun de déterminer les bases de cette politique et, pour ce faire, de créer une commission chargée d’établir un projet de doctrine situant le rôle du sport dans la société actuelle.
La mise au point des conclusions de la commission, présidée par M. Jean Borotra et forte de soixante membres éminents, a exigé deux années d’efforts considérables. Je tiens à rendre hommage à l’ampleur et à la richesse du travail accompli et à exprimer mes chaleureux remerciements au président qui fut un incomparable animateur et aux membres de la commission, pour l’importante contribution qu’ils ont ainsi apportée à l’étude de problèmes difficiles.
Au terme de ses travaux, la commission, approuvée le 23 décembre 1964 par l’assemblée plénière du haut comité, a formulé des propositions dans tous les domaines qui concernent l’activité sportive : sport dans l’éducation, sport dans l’armée, sport et loisir, sport et travail, sport de haute compétition. Cependant, après avoir analysé le phénomène sportif, déterminé la contribution qu’il peut apporter au bonheur de l’homme, dégagé les principes qui garantiront ses bienfaits, proposé des réalisations pratiques susceptibles d’assurer une authentique intégration du sport dans la vie de l’homme et de la nation, elle a tenu à préciser la portée de son étude. Elle ne prétend pas, en effet, apporter de solutions définitives à chacune des questions évoquées. C’est pourquoi elle a affirmé le caractère d’essai du document présenté, en souhaitant que sa parution constitue le point de départ d’un dialogue largement ouvert et que les lecteurs de cet « Essai de doctrine du sport » apportent au débat, dans un esprit résolument constructif, observations, critiques et suggestions.

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Le sérieux, voire la gravité des implications du rapport présenté par la commission, rendent indispensable, préalablement à toute décision, une vaste consultation permettant à chaque tendance, à chaque opinion, de s’exprimer complètement.
Au demeurant, il importe de ne pas perdre de vue les limites de la mission du haut comité des sports et de ses commissions spécialisées, instances de réflexion et de conception, dont la tâche s’achève lorsque leurs propositions sont déposées. Les conclusions et résolutions adoptées par le haut comité des sports n’engagent ni le gouvernement, et en particulier le secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports, ni les instances sportives nationales et internationales.

Déclaration de principe
La commission de la doctrine a cru devoir, au terme de son rapport, proclamer les principes essentiels qui se sont dégagés de ses travaux. Elle formule le vœu qu’au-delà des oppositions que feront sans doute naître certaines de ses propositions, l’ensemble des sportifs, athlètes et dirigeants, les éducateurs et, d’une façon générale, les responsables dans tous les domaines apportent leur adhésion totale à cette déclaration de principes qui illustre l’idéal du sport.

Du sport
1.    Toute activité physique à caractère de jeu, qui prend la forme d’une lutte avec soi-même ou d’une compétition avec les autres, est un sport.
2.    Si cette activité oppose à autrui, elle doit toujours se pratiquer dans un esprit loyal et chevaleresque. Il ne peut y avoir de sport sans fair-play.

Du groupe sportif
1.    La loyauté de la compétition garantit l’authenticité des valeurs établies sur le stade. Elle confère au monde sportif une qualité humaine.
2.    Le sport favorise les rencontres entre les hommes dans un climat de sincérité et de joie. Il leur permet de mieux se connaître et de s’estimer. Il éveille en eux le sens de la solidarité, le goût de l’action généreuse et désintéressée. Il donne une nouvelle dimension à la fraternité.
3.    Le groupe sportif est une famille. La sympathie et la chaleur humaine que chacun doit pouvoir y trouver, l’amitié qui peut naître de la lutte sportive, constituent le secret de sa cohésion.

De la promotion de l’homme par le sport
1.    Le sport, adapté aux besoins et moyens spécifiques de l’individu, est source de santé et d’équilibre.
2.    Le sport encourage l’homme, hors des contingences quotidiennes, à agir et à participer. Il développe son goût de l’initiative et des responsabilités.
3.    Le sport donne l’occasion de se connaître soi-même, de s’exprimer, de se dépasser. Il permet à l’homme de discipliner son action, d’augmenter son efficacité. Il le délivre de certaines servitudes de son corps et lui révèle ainsi une liberté trop souvent ignorée, la « liberté physique ».
4.    Le sport, facteur de l’épanouissement individuel, élément indispensable de l’organisation sociale, contribue au progrès humain.

Du droit de tous à pratiquer le sport
1.    Les activités sportives doivent faire partie intégrante de tout système d’éducation. Elles sont nécessaires à l’équilibre et à la formation générale des jeunes. Elles les préparent à une saine utilisation de leurs loisirs d’adultes.
2.    Tout pratiquant, quelle que soit sa condition sociale, a droit à l’accomplissement sportif le plus complet.
3.    L’équipement sportif doit être suffisant pour permettre à chacun de pratiquer, dans des conditions favorables, les sports de son choix.

Des obligations du sportif
1.    Le sportif doit observer loyalement la règle, dans sa lettre et dans son esprit.
2.    Le sportif doit respecter ses adversaires et les arbitres avant, pendant et après la compétition. Il doit, en toutes circonstances, rester correct à l’égard du public.
3.    Le sportif doit toujours rester maître de soi, garder sérénité et mesure. Il engage toutes ses forces pour la victoire, mais il sait éviter le découragement qui peut suivre l’échec et la vanité qui peut naître du succès. Sa meilleure récompense est le bien-être et la joie qui résultent de l’effort.

Des devoirs du dirigeant sportif
1.    Le dirigeant assume une mission d’éducation et de formation physique et morale. Il doit se montrer digne de cette responsabilité. Il a, en particulier, la charge de préserver l’idéal de l’amateurisme, sans lequel le sport perdrait une de ses principales vertus.
2.    Le dirigeant doit avoir conscience du caractère culturel et social du loisir sportif, et s’efforcer de créer, dans le groupe qu’il anime, une large solidarité qui dépasse les seules préoccupations sportives.
3.    Le dirigeant doit toujours s’inspirer, dans son action, de l’idéal de promotion humaine par le sport. Il doit veiller au respect, par tous, du fair-play et favoriser, ainsi, la vocation du sport à servir l’humanisme et la paix.

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