La Grande Guerre et la langue : appel à communications

Dans le panorama des manifestations prévues autour de la Grande Guerre en 2014, une place est légitime pour un colloque réunissant historiens, linguistes et spécialistes de la littérature autour du devenir de la langue française, des parlers et des langues européennes impliquées, pendant la période du conflit. Deux raisons à cela. D’une part le rôle démarcatif que l’on attribue souvent à cet événement historique dans les histoires de la langue française (voir ANTOINE, G., dir., Histoire de la langue française des origines à nos jours (1914-1945), Paris, CNRS, 1995 par exemple), ce qui pose la question des coïncidences de périodisation entre l’histoire de la langue et l’histoire de la guerre. D’autre part la relative désaffection dont a fait l’objet chez les linguistes, depuis une date déjà ancienne, l’histoire du français des XIXe et XXe siècles, français jugé trop proche de nous pour qu’un regard historique paraisse nécessaire.

Surtout, la Première Guerre Mondiale s’offre comme un laboratoire potentiel passionnant et en grande partie inexploré pour quelques-unes des questions fondamentales que se pose la linguistique aujourd’hui, en particulier depuis l’émergence de la sociolinguistique, et de la mise au premier plan de la question des usages.

Autant de raisons pour réexaminer à nouveaux frais l’« événement de langage » que fut aussi cette période de drames et d’intense reconfiguration des relations interpersonnelles.

À la différence de certains événements ayant eu lieu dans un passé plus reculé, la Première Guerre mondiale a ceci de particulier qu’elle nous a laissé un matériau très abondant, essentiellement écrit, mais aussi oral, matériau qui a déjà fait l’objet de soins patrimoniaux et d’études, mais qui va, à l’occasion du chantier mis en œuvre pour le centenaire, être exploré de façon beaucoup plus systématique, notamment par le biais de la numérisation. Ainsi, ce sont de véritables corpus qui vont devenir exploitables pour les linguistes.

Jusqu’à présent, l’accent a été mis sur les témoignages littéraires, et sur la question de l’« argot » des tranchées en France comme dans les principaux pays belligérants pour lesquels les sources (dictionnaires, lexiques, enquêtes etc…) sont abondantes mais ne sont pas forcément toutes explorées, notamment dans les pays étrangers. Pour autant, l’éventail des questions linguistiques relatives à la guerre est beaucoup plus vaste.

Le colloque se propose d’ouvrir le champ, et d’examiner notamment les thèmes suivants :

– La question de la périodisation. La Première Guerre mondiale est-elle le moment qui sépare le français du XIXe siècle du français du XXe siècle, et si oui, pourquoi ? Sur quels éléments se fonde-t-on ?

– La question des parlers. La Première Guerre mondiale est parfois considérée comme le moment décisif du recul des patois en France, les soldats envoyés au front étant souvent conduits à renoncer à leurs parlers maternels pour passer au français. Qu’en est-il exactement ? Y a-t-il eu, comme ce fut le cas dans l’armée française avant 1914, pratique du bilinguisme, un bilinguisme qui avait facilité, pour les soldats qui employaient un dialecte ou un patois dans leur vie quotidienne, leur acculturation au monde militaire et à ses contraintes, formulées en français et, par conséquent, leur acceptation du service militaire en temps de paix ? Plus globalement, la Première Guerre mondiale joue-t-elle un rôle important dans la diffusion d’une langue nationale perçue ou vécue comme un facteur d’unité et de cohésion ?

– La question de l’argot et plus largement de la néologie. Elle est celle qui a le plus motivé, dès la guerre elle-même, de littérature documentaire, souvent à visée pittoresque. Y a-t-il eu un « parler poilu » ? Quels sont les faits, au-delà des représentations et des stéréotypes ? Quelles sont les sources qui permettent d’y accéder (dictionnaires, lexiques, articles de journaux, mais aussi chants) ? Il faut s’interroger, en particulier, sur les modes de dissémination d’un vocabulaire né au sein du monde militaire et qui entre pendant ce conflit dans les usages civils jusqu’à un certain point. Quels regards sont portés de part et d’autre (du côté civil comme du côté combattant) sur ces appropriations ? Comment peut-on les mieux connaître ?

– La question du contact des langues (apprentissage accéléré de langues étrangères, idiomes véhiculaires, traductions, interprétariat…). Il faut s’interroger sur les rapprochements entre les différentes langues employées sur les fronts, sur les interactions entre ces langues pendant le conflit et mieux connaître, à cet égard, le rôle des interprètes militaires, leur origine, leur formation, leur production scientifique, quand elle a existé pendant et après les hostilités. On pourra également s’interroger sur les contextes de traduction, par exemple celui propre aux conférences interalliées. La question de l’impact linguistique du (des) nationalisme(s) doit également être abordée.

– La question des parlers spécialisés, notamment militaires, plus largement techniques et de leur adaptation aux réalités de la guerre moderne seront également au cœur de nos interrogations. Dans quelle mesure le vocabulaire technique, dont une partie appartenait au domaine argotique, a-t-il traduit les modalités nouvelles de l’expérience de guerre et les réactions (adhésions, résignations, résistances) que ces dernières pouvaient soulever chez les combattants ? Plus largement, on peut ici élargir la réflexion au rôle de la guerre sur le développement des sciences liées à la guerre (psychiatrie de guerre, art vétérinaire etc…)

– Les questions relatives à l’écrit. Pendant la guerre, de nombreuses personnes (soldats et familles) ont été amenées à écrire le français, sinon pour la première fois, au moins pour la première fois de façon aussi extensive. Qu’en est-il de ce nouvel écrit d’un point de vue linguistique ? Observe-t-on des évolutions dans la littératie ? Observe-t-on des évolutions dans l’expression des émotions ? La guerre modifie-t-elle l’expression de l’intime, voire la notion d’intime elle-même ?

– Les questions d’éducation. La scolarisation a été perturbée pendant les années de guerre et les historiens de l’éducation se sont relativement peu intéressés à ces questions jusqu’à présent. Comment l’école s’est-elle adaptée aux réalités surgies de la guerre ? Son enseignement, celui de la langue nationale notamment, a-t-il subi de sensibles modifications ? Tout cela a-t-il eu un impact sur la transmission de la langue, sur les pratiques, les normes ?

Au total, au travers de l’analyse linguistique de l’événement que constitue la Guerre de 14-18, le colloque a pour but de montrer que l’étude attentive des questions de langage est à même d’avoir des implications sur l’ensemble des questions historiques et culturelles relatives à cet événement, et d’en renouveler l’approche. Cette rencontre, qui voudrait viser un public large, entend aussi par ce biais stimuler les rencontres entre historiens et linguistes autour de nouveaux objets.

Les propositions de communications sont à adresser par e-mail (document attaché de préférence en format word, rtf ou pdf) à l’adresse suivante : colloque-langue14@listes.paris-sorbonne.fr avant le 30 juin 2013.

Les propositions comprendront un titre, les noms et qualités de leurs auteurs ainsi qu’un résumé de 500 signes maximum. Elles seront évaluées par le comité scientifique.

Les langues du colloque seront le français et l’anglais.

Comité d’organisation :
Odile Roynette (université de Franche-Comté et Centre d’histoire de Sciences Po)
Gilles Siouffi (université Paris-Sorbonne),
Stéphanie Smadja (université Paris 7),
Agnès Steuckardt (université Paul-Valéry Montpellier 3)

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