Cocteau face à la Grande Guerre. Appel à contributions

La “Grande Guerre”, comme l’appelaient ceux qui l’ont vécue, jeta d’emblée une ombre sinistre sur ce qu’allait être le XXe siècle. Nombreux sont les écrivains français, qui y prirent part ; innombrables ceux qui en firent le cadre ou le sujet de leurs œuvres. Elle est encore si présente dans nos histoires familiales, qu’un romancier contemporain, Jean Echenoz, vient de lui consacrer un roman d’une poignante densité (14, Minuit, 2012). Au delà de la séquence historique avec son potentiel inépuisable de récits et de réflexions, 14-18 délimite surtout une expérience bouleversante, qui remit en question l’échelle des valeurs, les idéaux, les barrières sociales et les croyances religieuses. Après un siècle, ce  choc et ses répercussions morales, sentimentales, littéraires et esthétiques méritent d’être décrits, analysés et évalués à nouveau, en s’aidant de l’éclairage qu’apportent désormais les sciences humaines et sociales sur les pratiques de la littérature et de l’art. Le cas de Jean Cocteau, qui incarne assez bien le type de l’écrivain français, parisien et grand bourgeois du début du XXe siècle peut nous servir de point de repère dans cette étude .

L’auteur du Potomak a 25 ans quand la guerre éclate. Dès l’automne 1914, il reçoit le baptême du feu sur le front du Nord. Les lettres à sa mère, les photographies récemment publiées le montrent  partagé entre la tendresse pour ses compagnons d’armes et l’effroi face aux conditions sordides de la vie sur le front. En écrivant Le Cap de Bonne Espérance, Cocteau cherchera à transmuer cette laideur en grandeur héroïque dans ce qu’il voulait être la grande cantate de la guerre moderne. Mais le rapport de ce poème au drame national ne va pas sans ambiguïtés. Et si la forme rompt nettement avec les poèmes d’avant-guerre, la portée exacte de cette refondation au sein de la grande effervescence poétique de l’époque demande à être réévaluée.

La période de la guerre voit se développer chez Cocteau, à travers la virulente propagande antiallemande du Mot, et quelques années plus tard, l’insolence de Thomas l’imposteur, une créativité profuse enregistrant les coups et contrecoups d’une violence d’époque, qui, venue du front, s’est répandue dans tout le champ social. Dans Le Cap de Bonne Espérance, Cocteau avait exploité le potentiel mythologique d’une guerre appuyée sur la technique les plus récente et servie par des savants et des artistes. Il est remarquable que c’est en oubliant la guerre, en osant rompre avec le conformisme patriotique et en assumant le statut honteux des « embusqués », que Cocteau a trouvé la voie de ses créations les plus novatrices. Ce fut, à l’époque la plus sombre de la guerre, le ballet Parade , qui le projeta, avec Picasso, à l’avant-scène d’une avant-garde sulfureuse. La guerre en tant qu’expérience collective, nécessitant un consensus exigé par l’Etat mais sans cesse effrité, donne lieu à des positionnement contradictoires, à des revirements, à un escapisme où se dit la protestation des individus contre la prétendue volonté nationale.

L’effondrement d’une civilisation, le suicide collectif des peuples européens, la mort des proches incitaient à la provocation et à la révolte. Mais il fallait aussi trouver un sens à ce désastre, en prévoir l’issue, le dépassement. Cocteau, dès cette époque, s’est plongé dans la pensée de Nietzsche, heureux de découvrir chez “le plus français des philosophes allemands” une pensée amie, associant la poésie à la philosophie. Comment le peuple qui avait vu naître Bach pouvait-il incendier la cathédrale de Reims et massacrer les populations civiles ? Nietzsche n’offrait pas de réponse directe à une telle question, mais la lecture des premières traductions françaises de Nietzsche va permettre à Cocteau de se débarrasser du moralisme de son milieu d’origine, de dénoncer l’hypocrisie patriotique et de renvoyer dos à dos l’intellectualisme de la classe dominante française et la barbarie savante de l’ennemi allemand.

La guerre brasse les populations, mêle les générations, fait se rencontrer les urbains et les ruraux, les mobilisés de la France profonde et les supplétifs amenés des quatre coins de l’empire. Elle entraîne un extraordinaire bouillonnement social dans lequel la curiosité, la comparaison et le désir  prennent toute leur place. En réveillant la société, le danger la charge d’intensité amoureuse. Cette érotisation des rapports sociaux, que Theodor W. Adorno discernait dans le roman de Proust, n’est-elle pas aussi perceptible dans l’œuvre de Cocteau ?

L’armistice de novembre 1918 sonne l’heure des bilans, mais aussi de nouveaux positionnements sur le terrain des avant-gardes. L’histoire littéraire s’est déjà penchée sur les relations complexes de Cocteau avec Apollinaire, les Futuristes, les Dadas ou les Surréalistes. On proposera plutôt de prendre l’auteur du Grand Ecart comme le symptôme d’une époque. Quels sont les enjeux et les déterminants d’une “littérature d’après-guerre”? Dès Le Coq et l’arlequin, Cocteau prend ses distances avec le « Kubisme » dont on le soupçonnait depuis Parade ; il entraîne Max Jacob, Radiguet, ses amis musiciens sur les traces d’un esprit populaire et profondément français, dont il faudrait retrouver l’inspiration à travers les fêtes foraines, le cabaret, la musique de bastringue et le cirque. La disparition précoce de Radiguet mit fin à cette quête d’un nouveau style français, où le jeune auteur du Diable au corps l’avait devancé. S’agissait-il d’une simple riposte à la vague américaniste de l’immédiate après-guerre? Ne pourrait-on pas observer une convergence entre cette orientation  et les aspirations contemporaines des artistes décorateurs et de certains cinéastes à un art français exprimant le génie national ?

Modalités

Notre projet vise à réunir des contributions d’une quinzaine de pages qui, à partir de l’exemple de Cocteau, mais sans se limiter à son cas, permettront de mieux comprendre ce que fut la réactivité des écrivains, des artistes et des cinéastes français au drame de la Grande Guerre. Elles feront l’objet d’une publication à paraître en 2014. Les propositions d’article sont à envoyer à Michel Collomb (michel.collomb@univ-montp3.fr) avant le 1/12/2013

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