Le décrochage du sens moral

Par Patrick Clervoy

Avertissement :
Les événements survenus à la prison d’Abu Ghraib ont été retenus pour ce travail parce qu’ils ont fait l’objet d’une investigation complète par les autorités militaires américaines et que les témoignages obtenus lors de cette enquête ont été largement diffusés par les médias américains, et donc peuvent servir dans l’analyse psychologique des phénomènes de décrochage du sens moral. C’est tout à l’honneur des États-Unis d’Amérique d’avoir, sur ces événements, su réagir aussi rapidement et avec une telle transparence. Il est évident que ce type de dérapage ne saurait être attribué à une nation plus qu’à une autre, à une culture plus qu’à une autre ; la polémologie et l’histoire de l’humanité montrent qu’il n’est malheureusement pas une époque où ces phénomènes ne se sont pas produits.

« Je cherche cette région cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité. »
André Malraux, Lazare

Durant la guerre d’indépendance américaine, les officiers généraux s’indignaient devant George Washington des traitements cruels et des condamnations expéditives auxquels étaient soumis leurs soldats prisonniers des forces anglaises. ils lui demandèrent comment fallait-il qu’eux-mêmes traitassent les soldats anglais prisonniers. george washington leur répondit, selon une formule connue aujourd’hui de tous les écoliers américains : « traitez-les avec respect et dignité, parce que c’est pour ces valeurs que nous nous battons. si nous ne les traitions pas ainsi, nous perdrions les valeurs morales de notre combat. »

Que s’est-il passé à Abu Ghraib ?

Un contexte géopolitique et stratégique

En septembre 2003 les militaires américains ont achevé la phase de conquête de l’Irak. Leur supériorité technologique leur a permis un rapide succès. Il leur faut profiter au plus vite des effets de leur victoire. À cette époque, ils croient toujours que des armes de destructions massives sont clandestinement entreposées dans le pays. Leur mission consiste à les trouver le plus vite possible et démanteler les supposés réseaux de soutien au terrorisme international.
C’est le moment le plus propice pour obtenir du renseignement. L’armée américaine arrête des civils chaque jour et en grand nombre, non seulement des miliciens armés mais aussi tous ceux qui refusent de collaborer avec eux. Ils sont dénommés « insurgés » et placés en détention dans les prisons irakiennes.

La prison et sa population

Le complexe d’Abu Ghraib est un vaste ensemble carcéral situé en périphérie de Bagdad. Cette prison a déjà une réputation sinistre, Saddam Hussein y faisait enfermer, torturer et parfois disparaître les opposants à sa politique.
Fin 2003, ce centre accueille deux types de détenus :
des prisonniers de droit commun, majoritairement condamnés pour des crimes divers : vols, viols, meurtres. Ces personnes purgent des peines prononcées par les tribunaux réguliers du régime baasiste. Ils étaient déjà en prison avant l’arrivée des Américains. Ils se sont adaptés à la violence de leur milieu. Ils font une arme d’un bout de fer, d’une pierre ou d’un bâton. Ils sont particulièrement dangereux.
les insurgés sont des adultes masculins de tous âges et de toutes origines sociales, pour certains arrachés arbitrairement à leurs maisons et à leurs familles sur le simple soupçon qu’ils pouvaient détenir un renseignement utile dans la guerre contre le terrorisme. Les enquêtes qui ont suivi le scandale médiatique ont objectivé que seuls 10 % de ces insurgés justifiaient d’une détention.

Les militaires chargés du camp

Un bataillon de police militaire est chargé de la garde des sites de détention. À leur tête une femme officier général, première femme générale américaine à avoir un commandement en opération. Ces militaires sont des réservistes. Dans leur majorité ils sont sans expérience de gestion d’une prison, à quoi il faut ajouter qu’ils ne connaissent pas les Conventions de Genève. De toute façon, selon une volonté du département d’État à la Défense, la dénomination d’« insurgés » permet de les soustraire au droit international. À partir du moment où les règles qui disent le statut et les droits de ces détenus sont flous, les consignes de service données aux militaires qui en assument la charge sont tout aussi floues. Ils sont censés sécuriser les bâtiments et les personnes contre les dangers de l’extérieur – les attaques des miliciens – et ceux de l’intérieur du camp – les rébellions et les tentatives d’évasion.
Ils ne sont pas formés à la collecte du renseignement et cela n’est pas leur charge. Celle-ci est l’affaire d’autres militaires spécialisés et de civils de la cia. Ils vont et viennent dans la prison pour interroger les détenus. La police militaire ne les assiste que pour conduire les insurgés dans les salles d’interrogatoire et les ramener dans leur cellule ensuite. Les policiers militaires reçoivent cependant de ces personnels chargés du renseignement la consigne d’« assouplir » les détenus, c’est-à-dire de les préparer aux interrogatoires en diminuant leur résistance morale. Une note du département de la Défense explicite ce que peut être cette préparation : un régime alimentaire particulier, la privation de sommeil, l’exposition lumineuse permanente, l’exposition à des bruits intenses. On définit ainsi un genre, mais aucunement une mesure. À chacun d’apprécier selon ce qu’il estime régulier de faire. L’erreur a été de penser que chacun pouvait se référer à son jugement éthique.

Contraintes de la vie ordinaire

Les membres de la police militaire sont très vite en difficulté. Chaque jour s’entassent davantage de détenus, obligés de coucher sous des campements de fortune montés au sein du camp. Ils peuvent y séjourner plusieurs semaines sans avoir une idée du motif de leur détention. Aucun système de justice n’est mis en place. Dans ce lieu, les militaires sont contraints à mal les recevoir : absence d’hygiène, mauvaise alimentation, la vermine et surtout les rats. Le système d’assistance médicale est dérisoire. De toute façon les consultations et les soins se font à heure fixe, au travers du grillage, par la médiation d’un interprète et sous la protection d’un garde, pas autrement.
De nombreux détenus meurent faute de soins appropriés. Mais ils ne meurent pas que de maladie. Presque chaque soir le camp est bombardé au mortier, faisant des morts et des blessés parmi les détenus et les militaires américains. À ces attaques extérieures s’ajoute la menace intérieure avec la violence des détenus : jets de pierre, rébellion, insoumission, cris, crachats, injures… Il n’y a ni répit ni sanctuaire. Le stress des militaires est permanent et partout.

Le « pousse à la cruauté »

Les services de renseignement sont pressés d’obtenir des résultats : les politiques demandent que des preuves de l’existence des armes de destruction massive soient fournies au plus tôt. Ils s’inspirent du camp de Guantánamo et décident d’appliquer à Abu Ghraib les techniques d’interrogatoire qui ont fait leurs preuves sur les détenus du champ de bataille afghan. Ils ordonnent aux membres de la police militaire de « Gitmoizer » Abu Ghraib. Il leur est recommandé d’utiliser des méthodes plus efficaces pour épuiser la résistance morale des insurgés, celles qui affectent leur fierté : la nudité, la saleté, les humiliations sexuelles… et celles qui les font craquer en leur imposant un stress prolongé : l’isolement dans le noir, la tête capuchonnée, le maintien durant des heures suspendus par les menottes, la peur des chiens, les menaces de viol…
Alors l’enfer tombe sur le premier étage du site des interrogatoires. Durant quarante nuits, de 16 heures à 04 heures, les détenus sont livrés à l’imagination perverse du sergent Graner. Lorsque les militaires du renseignement ont fini leur journée et laissent les détenus aux mains de leurs geôliers, la cruauté du sergent s’emballe et entraîne ceux qui sont autour de lui. Il met en scène des empilements d’hommes nus, des écrasements, des postures imitant entre eux la sodomie ou la fellation. Il prend des photos par dizaines. Il fait poser les autres militaires, dont la soldate England qui est sa maîtresse. Elle se fait photographier cigarette aux lèvres tenant un homme nu en laisse.
Le petit groupe de militaires colle au sergent Graner devenu en quelques jours leur leader. Les actes commis témoignent de leur régression. Les humiliations portent sur le sexe, l’urine, la défécation. Le sergent Graner photographie les détenus ensanglantés, recouverts de leurs excréments. Il tape aussi. Les coups de poing, de pieds, de bâton sont distribués systématiquement.
Au stade où en était arrivé ce petit groupe isolé et autonome, aucun des protagonistes ne pouvait mettre fin à cette escalade. Pas les détenus qui, plus ils suppliaient leurs bourreaux de leur donner la mort, plus ils leur donnaient la satisfaction de penser qu’ils faisaient bien leur travail. Pas les militaires non plus, pris dans des comportements d’imitation mutuelle, jouissant de voir les autres inventer ou répéter leurs actes sadiques. Ils étaient aveugles à leur propre monstruosité.

Fin de partie

C’est par un intervenant de l’extérieur que les conduites de cruauté vont prendre fin. Un soldat nouvellement affecté à Abu Ghraib vient rejoindre le groupe de la police militaire. Il est tout de suite choqué, mais il n’ose pas réagir immédiatement de peur de tourner contre lui la violence de ses camarades. Il fait clandestinement une copie des CD de photos de Graner, les met dans une enveloppe anonyme et glisse le tout de nuit sous la porte du bureau d’un officier chargé des investigations criminelles.
Rapidement une enquête interne est lancée. Quelques semaines plus tard les médias publient les photos et le scandale éclate. L’armée et la population américaine éprouvent ensemble une même honte. Ils vont réagir par une démonstration de rapidité et d’efficacité dans l’enquête et les sanctions infligées. En moins d’un an tout est bouclé. Plus de vingt militaires sont condamnés à des peines échelonnées selon leurs crimes et leurs responsabilités. Graner est condamné à dix années de réclusion en forteresse, la condamnation la plus lourde. Le plus haut gradé, la femme officier général qui commandait le bataillon de police militaire, est rétrogradée au rang de colonel et mise d’office à la retraite.
Mais au-delà du procès qui définit des coupables et leurs punitions, les gens veulent comprendre. Comment cela a-t-il été possible ? Comment ces jeunes Américains, élevés selon les standards éducatifs de leur nation autour des valeurs du respect de la liberté et de la dignité d’autrui, ont-ils pu se conduire ainsi ?
Des éléments de réponse avaient déjà été apportés dans les années soixante par deux professeurs de psychologie américains.

Deux leçons de psychologie expérimentale

« J’aimerais tant en savoir plus sur le mal. »

Au milieu des années 60, le concept qui intéresse les psychologues est celui de « la banalité du mal ». C’est une notion développée par Hannah Arendt après qu’elle eut assisté au procès du criminel nazi Eichmann, grand ouvrier de l’extermination des populations juives d’Europe. Elle avait constaté que cet homme n’était pas le monstre attendu. Elle avait face à elle une personne banale, moyennement intelligente, qui avait conduit son entreprise génocidaire sans haine, mais uniquement avec le souci et la méthode de celui qui veut donner satisfaction à l’autorité qui lui avait commandé son travail. Eichmann n’était finalement qu’un fonctionnaire sérieux et appliqué à sa tâche, concentré sur son travail, n’ayant jamais cherché à se poser des questions de fond, jamais encombré du moindre conflit éthique quant à la finalité du système qu’il mettait en place. Il n’était qu’un maillon de la chaîne, un simple élément d’une mécanique complexe. Il n’incarnait pas le mal ; on ne pouvait pas réduire sur lui seul la cruauté de l’extermination de millions de personnes. Le mal était dans la structure même du système qu’il avait servi avec zèle et soumission.

Tortionnaire sur ordre

Stanley Milgram étudie la soumission à l’autorité. Il publie une petite annonce dans le journal local : « cherche volontaire pour une expérience de psychologie ». La note précise que l’expérience doit durer environ trois heures et que le volontaire recevra à l’issue une petite rémunération.
Il est établi d’emblée que le volontaire est piégé. Milgram lui fait croire qu’ils sont deux : un testeur et un testé. Par un tirage au sort truqué, le rôle de testeur est systématiquement attribué au volontaire ; le faux testé est un acteur qui fait partie de l’équipe du laboratoire de psychologie.
Un scientifique en blouse blanche indique au volontaire qu’il s’agit d’évaluer si la mémoire peut être améliorée chez un sujet lorsque celui-ci sait que chaque erreur est sanctionnée par une punition. Le volontaire doit donc lire une association de mots que le faux cobaye doit faire semblant d’apprendre. Le volontaire interrogera ensuite ce faux cobaye et devra lui infliger des chocs électriques d’intensité croissante au fur et à mesure de ses erreurs. Il a devant lui un tableau fait de plusieurs manettes qu’il pousse les unes après les autres. Elles sont graduées des indications « choc léger » à « choc intense ». Le dernier tiers des manettes est signalé en rouge avec l’indication « danger – risque vital ». Le volontaire croit qu’il délivre réellement des chocs électriques, mais tout cela est factice. Le vrai cobaye de cette expérience, c’est le testeur.
L’objectif avéré de ce montage est de répondre à la question suivante : jusqu’où une personne peut-elle aller à infliger une souffrance à une personne qu’elle ne connaît pas et qui ne lui a rien fait ? Milgram reproduit cette expérience auprès de plusieurs dizaines de personnes. Il introduit des variantes de situation. Au final le constat est sans appel. La soumission à l’autorité peut conduire des personnes normales à des comportements cruels sur autrui. Près des deux tiers des volontaires sont allés jusqu’au bout, disciplinés, obéissant aux ordres, acceptant de délivrer les chocs électriques les plus intenses, sans s’opposer aux consignes des scientifiques. Milgram conclut qu’une personne ni spécialement bonne ni spécialement mauvaise, une personne « comme tout le monde », peut aller très loin dans la cruauté de son acte parce qu’elle n’est plus en mesure de voir cette cruauté, déplaçant la question du conflit éthique sur la personne à côté de lui qui commande de poursuivre l’expérience malgré les supplications du faux cobaye.
La démonstration est faite que dans des conditions particulières tout individu peut devenir le tortionnaire d’un autre sans que son sens moral ne provoque un conflit entre ce qu’il accomplit et les nobles valeurs auxquelles il croit.

En chaque homme se tient une victime ou un bourreau

Quelques années plus tard, un autre psychologue nommé Philip G. Zimbardo monte une nouvelle expérience. Il recrute par petite annonce une vingtaine d’étudiants volontaires au sein du campus de l’université de Stanford. Il transforme le sous-sol de son service pour l’aménager comme une vraie prison. Par tirage au sort la moitié des volontaires est désignée pour être les condamnés, l’autre pour être les gardiens ; ils ne savent pas quand exactement débutera l’expérience. Il s’agit de reproduire dans les conditions les plus réalistes possibles les mouvements psychologiques individuels et collectifs au sein d’une prison. L’observation est prévue pour se dérouler sur quinze jours. Lorsqu’il choisit de faire démarrer l’expérience, il obtient du shérif local qu’il procède à l’arrestation manu militari des volontaires désignés pour être prisonniers. Ils sont arrêtés par surprise chez eux. Ils sont conduits à la prison où ils sont tondus, mis à nus, lavés et épouillés, puis enfermés dans leurs étroites cellules.
Zimbardo s’est entouré d’un ancien gardien et d’un ancien détenu qui le conseillent pour reproduire le climat d’une prison. Il met en place une série de manœuvres qui favorisent la suspicion et donc la division chez les prisonniers. L’énorme surprise de son expérience est qu’en l’espace de seulement trois jours, la personnalité des détenus s’est complètement effondrée. Ils se soumettent totalement à l’expérience comme si elle était maintenant devenue vraie. Ils présentent les signes physiques et psychiques d’un stress important. Ils acceptent passivement les contraintes, puis les frustrations, puis les brimades. Lorsqu’un prêtre les visite, ils confient toutes leurs fautes. Ils sont convaincus qu’ils ne pourront pas sortir de cette situation dans laquelle ils se sentent invinciblement piégés. Ils réclament et obtiennent l’assistance d’un avocat. Comme le prêtre et l’avocat jouent le jeu, les volontaires sont devenus dans leur psychisme de vrais détenus. Ils acceptent tout. Ils se soumettent à l’arbitraire de la situation dans laquelle ils ont été jetés. Ils croient tout ce qui leur est dit. L’un d’entre eux débute un épisode dépressif sévère.
Dans ce même mouvement, les gardiens sont devenus hostiles, suspectant les détenus de planifier une évasion ou une rébellion. Eux aussi se prennent à leur propre jeu. Chaque jour ils mettent plus de sévérité dans leur comportement. Au troisième jour ils appliquent systématiquement des brimades physiques. Dès la troisième nuit ils accomplissent les premiers sévices, d’humiliation sexuelle. La cruauté s’est installée et le mal s’est banalisé sur le site. À aucun moment n’apparaît chez un gardien le moindre recul autocritique sur ses actes.
Zimbardo observe cela et enregistre tout. Lui-même n’est pas en état de s’opposer aux dérapages qui se produisent dans son service. Il est pris au jeu, à son propre jeu. C’est une étudiante de troisième année qui passait par là pour observer à son tour cette expérience qui tire le signal d’alarme. « C’est inacceptable ! » ose-t-elle déclarer à son professeur. Cette remarque dissonante sort Zimbardo de la situation de torpeur morale dans laquelle il était devenu incapable de raisonner. Il comprend que ces dérapages ne surviennent pas malgré lui mais à cause de lui. Son sens moral se « réveille » et il suspend immédiatement l’expérience. En quelques heures tout le système qu’il avait construit est démonté. Cela n’aura finalement duré que sept jours.
Il conclut qu’en situation extrême chaque personne peut rapidement se transformer : les uns étaient devenus les victimes soumises et les autres les bourreaux cruels qui infligeaient le mal…

Troisième partie : le décrochage du sens moral

Après coup, chacun put dire que les dérapages d’Abu Ghraib étaient prévisibles. Mais personnes n’a pu le dire avant. Il convient d’être inquiet de cette évidence : nul ne peut dire que cela ne se reproduira plus. Il est même certain que cela se reproduira, autrement, ailleurs. La bonne question est : saura-t-on le repérer assez vite ?
Cela passe par deux étapes : au préalable se convaincre de cet aspect voilé et effrayant de la nature de l’homme et ensuite identifier les conditions qui favorisent le développement de ces exactions.

La révolution freudienne

On a dit que trois hommes avaient, dans l’histoire, réduit les prétentions égocentriques et narcissiques des êtres humains. Galilée a proclamé que la terre tournait autour du soleil. Darwin a établi que l’homme descendait du singe. Freud a postulé que l’enfant était un pervers polymorphe, animé entre autre par des pulsions sadiques.
Dans son développement psychologique, l’enfant fait précocement l’expérience du mal. Cela se produit au moment de l’apparition des premières dents et la découverte du phénomène de morsure. Il peut faire mal quand il mord et il peut aussi avoir mal lorsqu’il est mordu. Dans ses premiers espaces de socialisation, en famille puis à l’école, il apprend à connaître sa violence et celle des autres. Lorsque son développement se déroule normalement, par son éducation et ses expériences, il apprend à maîtriser ses pulsions agressives. Mais celles-ci ne disparaissent pas pour autant et il faut finalement peu de chose pour qu’elles réapparaissent. Les experts ont établi que Graner n’avait rien d’un malade mental. Tout au plus était-il plus violent que les autres, ou avait-il un rapport au mal moins maîtrisé. Explicitement désigné pour « amollir » les détenus, il a été dépassé par ses pulsions sadiques et il ne s’en est pas rendu compte. Et aucun de ceux qui étaient avec lui dans le même environnement ne s’en est rendu compte ; c’est de l’extérieur que le signal d’alarme a été tiré.
Dans des conditions définies, un système social peut forcer une personne « bonne » à commettre les actes les plus cruels. Penser à soi en se disant qu’on est à l’abri de tels dérapages est une grave erreur. Finalement, parmi les personnes qui font chuter nos illusions narcissiques, après Galilée, Darwin et Freud, on peut ajouter Milgram et Zimbardo.

Les conditions favorisantes

Les facteurs d’environnement qui favorisent le décrochage du sens moral sont multiples. Il n’existe pas d’inventaire fini dans ce domaine. Chaque drame humain en apporte de nouveaux. Voici ceux qui apparaissent à l’analyse de la situation à Abu Ghraib.

La perte des repères identifiant chaque individu

Dans la prison, il n’y a plus d’individus nommés et identifiés. Les noms et les fonctions de chacun ont été effacés. Pour les gardiens, les détenus n’ont plus de nom et sont désignés par des numéros. Ils doivent répondre à l’appel de leur numéro et se nommer par celui-ci. Leur fonction au sein de leur famille et de leur groupe social a été abolie. Ils sont détenus, prisonniers, voués à l’attente, à l’inaction et à l’interrogation. Pour certains, cette perte de l’identité a été renforcée par l’emploi de surnoms comiques et dégradants.
Pour les détenus, les gardiens non plus n’ont pas de nom. Leur bande patronymique a été masquée avec un adhésif noir, pour qu’ils ne soient pas identifiables et éviter les risques de représailles. Leur rôle social aussi a été temporairement effacé : quels que soient leur métier et leur emploi dans la vie civile antérieure, pendant leur année de réserviste leur identité est escamotée derrière une fonction standardisée de policier militaire et un uniforme identique.
Lorsqu’une personne pense qu’elle ne sera pas identifiée, sa tendance à la transgression est renforcée. Laquelle d’entre elles pouvait penser que ses proches verraient un jour des images de ce qu’ils étaient là-bas et de ce qu’ils faisaient ? S’ils avaient pu à un moment ou à un autre se représenter que quelqu’un d’extérieur pouvait les voir, ils se seraient conduits autrement. C’est un peu le principe du carnaval où le port du masque permet toutes les licences. Celui qui pour un temps n’a pas à répondre de son identité perd le contact avec ses repères éthiques. Il y a un rapport étroit entre l’identité d’une personne et son comportement moral. Chacun se comporte comme il se reconnaît vis-à-vis des autres : qu’il masque son nom et ses pulsions se déchaînent.

La déshumanisation de la victime

C’est plus que l’identité qui est enlevée au prisonnier. Il perd aussi son humanité. Il est avili, nu comme un animal, voué à l’obéissance ou au châtiment. Sa raison d’être est de produire du renseignement comme d’autres produisent du lait ou de la laine. Son régime de vie est très dégradé. Il vit dans des conditions d’hygiène déplorables.
Il existe un mouvement psychologique commun appelé « l’identification à la victime ». D’une manière générale cela veut dire que celui qui apprend un malheur survenant à autrui essaye de se représenter comment il serait s’il se trouvait dans la même situation. À Abu Ghraib, les policiers militaires ont probablement eu ce premier mouvement d’identification à la victime, puis ça leur est devenu intolérable car cela a généré en eux un fort sentiment inconscient de culpabilité, de menace et d’angoisse. La seule solution devant cette contrainte psychique a été de ne plus considérer les détenus comme des personnes mais comme des choses. Déchus de leur humanité, les prisonniers sont tombés dans le registre des objets. Ils peuvent être traités et comptés comme tels, ce qu’ils vivent n’est plus éprouvé par leurs gardiens. Ils peuvent les traiter de façon très dégradée sans que le sens moral ne soit heurté.
Il faut ajouter que la situation logistique les a contraints à exercer sur leurs prisonniers une maltraitance en matière de santé et de sécurité ; à savoir devoir vivre dans la promiscuité et sans hygiène, l’exposition aux intempéries, la non-protection contre les dangers extérieurs, une alimentation malsaine, etc. Dès lors, confrontés tous les jours à leurs propres interrogations éthiques devant ces maltraitances de base et le spectacle des détenus qui mourraient sans soins, les policiers militaires ont eu à éteindre en eux les questions morales que cette situation faisait surgir.

La justification des représailles

Au moment des faits, l’affaire « Jessica Lynch » avait été à son paroxysme médiatique. Aux premières heures de l’invasion de l’Irak cette jeune soldate avait été faite prisonnière par les forces irakiennes. Son convoi s’était engagé sur une mauvaise route pour finir dans un camp militaire ennemi. Après un court échange de coups de feu, elle avait été faite prisonnière puis emmenée dans un hôpital irakien pour des soins. Se conformant aux Conventions de Genève, le chirurgien qui l’avait opérée de sa fracture de jambe était lui-même entré en communication avec les autorités américaines pour les informer de la situation et proposer un rapatriement. Les militaires américains avaient alors monté une opération factice de sauvetage commando par hélicoptère. Les commandos avaient tiré avec des balles à blanc. Cela a été filmé et immédiatement diffusé dans les médias. Les journalistes dupés ont décrit Jessica Lynch comme une héroïne qui s’était battue avec courage jusqu’à l’épuisement de ses munitions. La rumeur courait qu’elle avait été violentée… Tout cela a été par la suite démenti par l’intéressée elle-même une fois qu’elle fut rendue à la vie civile. Mais entre-temps, sur le terrain, les policiers militaires ont pu penser qu’ils avaient, selon la loi du talion, une justice à rendre…

La falsification du rapport à la vérité

Ces faux-semblants ont été répétés. Un exemple qui a été largement reproduit et commenté dans les médias est celui de la mort d’un détenu irakien. Les militaires américains du renseignement ont battu à mort ce détenu, puis ont demandé à un auxiliaire sanitaire de poser une perfusion sur le cadavre pour faire croire que son décès était survenu suite à une cause médicale et malgré la réanimation mise en œuvre.
La falsification du rapport à la vérité est une dimension hautement favorisante du décrochage du sens moral. Fausses preuves de l’existence des armes de destruction massive, fausse affaire Jessica Lynch, faux soins, faux certificats, faux comptes rendus… Ces falsifications entraînent inévitablement une perte de la norme, un effacement des repères moraux qui donnent un cadre éthique aux comportements humains.
Même les mots ont été travestis. Il y a eu un usage systématisé des euphémismes. Par exemple formuler qu’un détenu avait été « préparé » signifiait qu’il avait été soumis à diverses cruautés avant la séance d’interrogatoire. En 2002, le conseiller pour la Justice avait rédigé un mémoire à l’intention du président américain dans lequel il définissait la limite conceptuelle de la torture : « ne peut être désigné comme torture qu’un acte causant une douleur équivalente à la perte définitive d’une fonction corporelle ou équivalente à celle d’une amputation ». Le mot « torture » n’a jamais été employé dans le procès des policiers militaires d’Abu Ghraib, uniquement celui de mauvais traitements. En matière de dérapage éthique, la pratique des euphémismes peut constituer le premier signe du décrochage du sens moral.

L’anomie et l’impunité

L’anomie est, selon le Larousse, l’état de désorganisation, de destructuration d’un groupe, d’une société, dû à la disparition partielle ou totale des normes et des valeurs communes à ses membres. Au moment des faits, aucun policier militaire ne pouvait s’imaginer devoir un jour rendre compte de ses comportements. Ils étaient dans un autre monde, hors norme, hors cadre, sans loi. Dans les éléments qui ont causé cet état d’anomie, on peut repérer l’absence de connaissance des Conventions de Genève, l’absence de préparation des militaires aux tâches qu’ils ont eu à accomplir dans la prison, ainsi que l’absence d’une instance permanente de surveillance et de contrôle de proximité.

Un huis clos sous pression

Dans cette affaire il y a aussi le huis clos et le stress. La menace était dehors comme dedans. Les policiers militaires étaient eux aussi, d’une certaine manière, enfermés dans le système carcéral d’Abu Ghraib, sans pouvoir mentalement en sortir.
Fort probablement, s’ils avaient pu sortir, rencontrer d’autres personnes, échanger avec ceux de l’extérieur des conversations banales comme on peut en avoir régulièrement sur soi et sur sa vie, ils auraient pu réaliser l’horreur de la situation dans laquelle ils avaient progressivement glissé.

Un fonctionnement groupal archaïque

La bande des policiers militaires à Abu Ghraib n’était plus régie par les règles de fonctionnement classique de la vie militaire : ordre, discipline, frugalité et dévouement. En l’absence de la supervision d’un chef, le fonctionnement du groupe avait régressé au niveau de la meute. Ils étaient soumis à l’influence d’un chef de bande. Deux femmes présentes sur le site ont été ses maîtresses ; cela illustre bien cette dégradation de l’organisation du groupe, tombé sous la seule influence d’un personnage masculin dominant. On sait aussi que dans ce type d’organisation sociale dégradée, pour asseoir son pouvoir et son emprise sur les autres membres de la communauté, le dominant est poussé à faire régulièrement la démonstration de sa puissance.

L’ensemble de ces facteurs a donné, à ce moment et dans ce lieu, cette configuration sociale bien particulière que l’on peut appeler « le pousse à la cruauté » qui peut transformer une personne banale en un instrument du mal que rien ne régule.

Ne pas rester sur un angélisme de principe et préparer ses personnels

Pour être averti du risque de décrochage du sens moral, il faut d’abord être soi-même convaincu de la dynamique du mal pour ensuite en convaincre les autres. La bonne mesure serait de faire une leçon sur ce qui s’est passé à Abu Ghraib et introduire cette leçon dans les enseignements proposés aux jeunes cadres des armées.
Il faudra vaincre des réticences pour parvenir à cela. Galilée, Darwin et Freud eurent à se défendre contre les violentes attaques dirigées contre eux après qu’ils eurent fait leurs observations. Mais on peut être sûr d’une chose : rester sur un angélisme de principe et penser que nous-mêmes et nos personnels sommes à l’abri de commettre des comportements cruels est probablement le premier facteur de fond propice à la reproduction des dérapages éthiques.

Inscrire dans les programmes de formation un débat sur le décrochage du sens moral

On peut insérer dans le cursus de formation des futurs cadres des armées, officiers et sous-officiers, un cours et un débat sur ce thème. Ce cours pourrait reprendre la construction de cet exposé : montrer Abu Ghraib au fil des jours sans commentaire, revenir aux deux expériences de psychologie expérimentale de Milgram et de Zimbardo, analyser les facteurs de décrochage du sens moral puis ouvrir un débat sur les actions de commandement susceptibles de prévenir ce type de dérapage.
Cela peut aussi se faire à partir de témoignages individuels. Les incidents militaires de l’armée française les plus médiatisés ne sont pas forcément ceux qui sont le plus propices à un tel enseignement. Il existe différents documents vidéo faciles à se procurer ; un des plus riche sur ce thème est le documentaire de Patrick Rotman intitulé L’Ennemi intime construit sur les témoignages d’anciens combattants de la guerre d’Algérie où chacun, quarante ans après, reconstruit le cheminement qui l’a amené à commettre des actes cruels.

Une vigilance soutenue sur le terrain

Comment anticiper les situations exposant au risque de décrochage du sens moral. Si l’on se réfère aux incidents observés ces dernières années au sein des forces appartenant à l’otan, on peut construire une liste des paramètres caractérisant les situations à risque pour un groupe militaire : l’isolement prolongé, le confinement, l’éloignement hiérarchique, la contrainte à gérer seuls l’environnement de personnes civiles démunies et dépendantes, le défaut de moyens logistiques pour gérer des réfugiés ou des détenus, la difficulté à distinguer la menace au sein de ces personnes civiles…

Ne pas laisser sur une longue durée les militaires exposés et agir sur l’encadrement

Une mesure efficace serait de faire tourner les effectifs sur des périodes brèves et renouvelées afin d’éviter les phénomènes de glissement éthique.
Une autre serait aussi de mixer les unités ressources afin d’éviter les effets de bande et multiplier la circulation de personnes susceptibles de tirer le signal d’alarme.
Peut-être aussi faut-il augmenter le nombre des personnels d’encadrement, c’est-à-dire augmenter la pression hiérarchique sur les personnels dédiés à la gestion des détenus.

Faire fonctionner les instances de contrôle, militaires et internationales

C’est une mesure beaucoup plus difficile à établir. Chaque guerre a amené la Croix-Rouge internationale à définir de nouveaux standards pour répondre aux failles des textes passés et les nouvelles Conventions ressemblent parfois à une bonne conscience après coup.
Il ne faut pas penser que le droit international suffit : il faut aussi des instances neutres, puissantes et actives pour le faire respecter. On sait que dans l’affaire d’Abu Ghraib les rapports de la Croix-Rouge ont été précis sur les dérapages dans les prisons irakiennes trois mois au moins avant la survenue du scandale. Il faut savoir multiplier le recours aux indicateurs des dérapages éthiques et faire circuler au plus haut niveau les rapports de la Croix-Rouge ou ceux d’Amnesty International.
On peut imaginer aussi des instances de contrôle militaires indépendantes des forces déployées sur le terrain. Le contexte moderne des missions internationales, des opérations de police et des actions auprès de populations civiles mêlées aux actions de combat est favorable à ces perspectives. Des pays d’Europe du Nord comme les Pays-Bas ont déjà beaucoup travaillé sur ce sujet et il est prévu très prochainement la création d’un groupe de travail otan dédié à ces questions.
Au-delà des effets de discours et des bonnes intentions c’est dans la réflexion commune et une mise au travail de chacun que peuvent s’élaborer des avancées sur ce problème. Soyons convaincus qu’aussitôt que notre attention se relâchera les dérapages éthiques se développeront, c’est un point irréductible de la nature humaine.

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