Héros, victime, judiciarisé

Par Henri Hude

Article extrait du numéro 15 de la revue


Comment le militaire est-il passé de l’état de héros à celui de victime, puis à celui de judiciarisé ? Commençons par un bref rappel des faits. En France, un nombre considérable de monuments aux morts de la Première Guerre mondiale porte l’inscription : « À nos héros morts pour la France. » Elle exprime le sentiment commun : patriotisme ardent, sens du devoir et du sacrifice. Mais la saignée fut telle qu’on a pu écrire que « le patriotisme avait tué la patrie ». En réalité, le choc de la Grande Guerre a libéré un mouvement profond vers l’individualisme radical, en partie bloqué par la solide structure d’un enseignement républicain à base de morale kantienne.
En 1939, il y eut beaucoup de héros mais l’ambiance était différente. La guerre était juste, mais le cœur n’y était plus. Toujours exaltés comme des héros dans le discours public, les morts paraissaient plutôt les victimes d’un sort cruel. Ils étaient nés pour le bonheur, ils en avaient été privés.
Lors des guerres de la décolonisation, les militaires furent souvent dénoncés comme les agents d’une politique coupable, et les soldats mouraient dans l’indifférence, au loin, ou, plus près, en soulevant l’indignation en métropole. Bien sûr, la bipolarisation idéologique du monde en était en partie la cause, ainsi que la cruauté des moyens employés parfois pour tenter de vaincre la guérilla. Mais pour le philosophe, cette situation tient plus d’une nouvelle étape du même mouvement des esprits.
Aujourd’hui, nous sommes à peu près au terme du processus. Si l’on en croit les médias, le militaire mort au combat est un accidenté du travail et l’État, qui met en œuvre la force armée, est un patron négligent traîné pour ce motif devant les tribunaux. En Occident, et surtout en Europe, les armées sont désormais les gendarmes mobiles de la communauté mondiale. Le grand souci public est de prévenir les abus dans l’emploi de cette force publique et, s’il s’en produit, d’en punir les auteurs.
Le même processus, avec un décalage de plus d’une génération, est en marche aux États-Unis. Ils n’en sont plus au stade héroïque, bien que soit encore très vif dans l’« Amérique en armes », comme la nomme Vincent Desportes, le sentiment « support our troups ». Déjà, pendant la guerre du Vietnam, les figures montrées en exemple furent surtout des prisonniers de guerre, détenus dans des conditions que les Français ont eux aussi connues, et qui y firent face admirablement.
Sur le processus lui-même en tant que fait, je ne m’étendrai donc pas davantage, non plus que sur les détails de sa longue histoire, dont la formule initiale n’est que le résumé ou la schématisation. C’est à l’historien et au sociologue de dire si ce schéma est pertinent pour tous les pays occidentaux, dans tous les cas, et s’il ne se combine pas avec d’autres processus, inverses ou parallèles.
Toutes réserves faites, nous pouvons tenir pour un fait que le militaire soit passé de l’état de héros à celui de victime, puis à celui de judiciarisé. Maintenant, ce fait est-il le résultat d’une évolution très naturelle, voire inévitable, ou très artificielle et qui n’irait pas de soi ? Et de quel genre de fait s’agit-il ?

Le Contre-pouvoir qui prend le Pouvoir

Les militaires sont le bras armé du politique, la forme pure du Pouvoir, en tant qu’ils tiennent le glaive et peuvent donner la mort. On ne peut comprendre leur statut social et culturel sans le voir comme un cas particulier, le plus pur, du statut social du Pouvoir, dans les démocraties contemporaines (surtout européennes).
Écoutons le bruit produit par certains faits délictueux commis ici ou là par des militaires des démocraties. D’un point de vue juridique, qui a toute sa valeur, il convient en général de poursuivre les auteurs de ces faits. Mais sociologiquement, l’essentiel est ailleurs. Le droit se trouve surdéterminé par des instances plus hautes, instrumentalisé au service de finalités plus profondes. Le fait que le droit pénal, qui est une technique, prenne une importance passionnelle ne tient pas au droit ou à l’éthique, mais à une idéologie du privé qui submerge tout.
Ce qui se trouve accusé, jugé, condamné et puni – ou, plus exactement, arraisonné, houspillé et lynché –, c’est le Pouvoir comme instance publique (ou c’est le public en tant que Pouvoir pur et non en tant que mutuelle prestataire de services dits publics). Autrement, les défaillances individuelles des membres d’une institution seraient traitées par la justice pénale, comme il convient, à son niveau propre, sans tout ce bruit. Mais la montée en épingle de ces défaillances, au-delà de leur traitement au pur plan juridique (bien entendu indispensable), fonctionne comme une arme dans une lutte de pouvoirs. L’abaissement de certaines institutions sans lesquelles un Pouvoir n’existe plus permet la prise du pouvoir par une idéologie et par les médias. L’État constitutionnel se trouve abaissé par un Léviathan usurpateur, un Léviathan non « apprivoisé », « cruel and capricious deity ».
Ce qui est reproché au Pouvoir, avant tout, c’est d’être Pouvoir. Ce qui est reproché au militaire, c’est d’être la flèche d’acier du Pouvoir. Qui a peur du Pouvoir ? Hobbes répondrait avec son bon sens brutal : rien d’autre qu’un autre pouvoir, qui veut le Pouvoir. Il est donc très clair qu’un pouvoir veut réduire le militaire à un statut culturel de victime et de judiciarisé, mais que c’est uniquement pour prendre le pouvoir sur les ruines du Pouvoir.
L’idéologie du privé n’est pas une pensée originale ; c’est le relativisme banal du sophiste de base, ce cancre ordinaire de la philosophie. C’est la forme de croyance collective sur laquelle se fixe spontanément une société prospère et égalitaire, parce que ce dogme est celui qui résulte le plus naturellement de la pression sociale dans ce genre de conditions. C’est là que tend à se former un consensus, au point d’équilibre où se compensent toutes les peurs, les timidités et tous les besoins de reconnaissance entre individus égaux jouissant d’un certain bien-être. Mais c’est un simple phénomène quasi physique sans valeur intellectuelle ni morale. Cette idéologie est aussi, secondairement, le résultat de l’inhibition de l’esprit critique, c’est-à-dire du pouvoir qu’a l’esprit de juger (krinein), par le nouveau Léviathan. Se trouve culpabilisée toute force de jugement – toute liberté de penser, sauf la liberté de ne pas penser, c’est-à-dire de ne pas juger. Et comme les médias sont le lieu de la non-pensée, ils sont aussi celui d’une idéologie qui n’est rien d’autre que la culture de l’impuissance de la pensée, de la volonté, et de l’égoïsme de l’individu privé.

Qu’est-ce que le Pouvoir ?

Normalement, tout être humain en a une expérience réelle et fondamentale. Chacun fait l’expérience de la part sombre de la nature humaine et du chaos qui peut toujours en résulter, si chacun revendique ce que Hobbes nomme son « droit naturel », c’est-à-dire la jouissance de tout ce que chacun juge opportun de s’approprier, au moyen de toute la force dont chacun dispose. Chacun appelle aussi liberté la simple « absence d’empêchement » dans la poursuite de son « droit naturel ». Si chacun recherche ainsi son « droit naturel » en lui donnant l’extension la plus arbitraire au gré de sa subjectivité, se produit une lutte de tous contre tous, un désordre général, une insécurité et une peur continuelles, un manque de confiance mutuelle qui empoisonne la vie et les relations humaines. C’est pourquoi monte en permanence du fond de toute société une forte demande de Pouvoir : les gens veulent que celui-ci désarme les pouvoirs en lutte, que sa force maîtrise la violence, c’est-à-dire la force des pouvoirs sans loi, en imposant par la crainte la loi de paix, que Hobbes appelle « loi naturelle » – l’ensemble des règles dont l’application a pour effet d’arrêter la guerre de tous contre tous. Le groupe fait alors corps en cohésion grâce à l’obéissance à la loi, en faisant corps en loyauté avec le Pouvoir.
C’est dans la nature de toute société et les démocraties ne font pas exception à la règle. Une démocratie durable est bâtie autour d’un Pouvoir. Le problème d’une démocratie développée, c’est que la sécurité et la prospérité y font perdre le sens de la nécessité vitale du Pouvoir, de sorte qu’il y devient assez naturel à beaucoup de gens de vouloir à la fois le Pouvoir et sa destruction. De là un compromis : l’instauration d’un Pouvoir qui dit qu’il n’en est pas un et qui détruit tous les autres, et qui prend la place du véritable Pouvoir, mais sans être capable de remplir lui-même la moindre de ses fonctions. Et ce qui reste de celui-ci est à la fois obsessionnellement présent par son apparence et presque impuissant en réalité.
La demande sociale porte sur un Pouvoir pour la Loi et sur un Pouvoir qui soit capable de se soumettre lui-même à la Loi (autrement il ferait aussi peur que l’anarchie), mais sans cesser pour autant d’être Pouvoir (autrement il ne servirait à rien).
Un Pouvoir qui sert à quelque chose est un Pouvoir juste, doté d’une Volonté disposant elle-même d’une Force. Il est ainsi capable de contraindre les abusifs et de courber les violents, s’ils s’opposent trop à la Loi.

Le Pouvoir, le militaire et le héros

Le Pouvoir est ce qui maîtrise d’autres pouvoirs, anarchiques et violents, qui voudraient continuer à vivre en « état de nature » en dehors de la loi de paix, celle que Hobbes appelle la « loi naturelle ». Un pouvoir, sans la Loi, ne serait que violence. Sans Force, ou sans Volonté, il n’est qu’impuissance. Il n’a pas de volonté quand il ne sait pas contraindre, c’est-à-dire recourir à la Force, quand c’est vraiment nécessaire, bien entendu avec mesure, adresse et self-control.
Les gens ne veulent ni d’un pouvoir violent ni d’un pouvoir impuissant. Ils souhaitent un Pouvoir, une Force, une Volonté, une Loi. Le Pouvoir conforme à la demande sociale essentielle, c’est-à-dire à la Volonté générale, est donc composé de gens loyaux, au sens essentiel du mot (du latin legalis, fidèles à la Loi et à son Pouvoir), décidés, courageux, capables d’affronter l’épreuve de force et de risquer leur vie s’il le faut.
L’héroïsme, au quotidien, ce n’est pas autre chose. L’héroïsme exceptionnel n’est qu’une affaire de circonstances. Au jour le jour, l’héroïsme est tout simplement une des vertus du Pouvoir. C’est la qualité de celui qui, au service du Pouvoir, est capable de contraindre par loyauté malgré la peur de la mort.
Cette qualité inspire à tout être humain une crainte révérencielle, une admiration naturelle et du respect. C’est pour cela que chez tout être humain en qui n’est pas éteinte ou masquée la clarté de cette expérience fondamentale, l’héroïsme est valorisé et l’état militaire respecté, à condition de ne pas démériter sous d’autres aspects.
Il n’y a pas de vie humaine sans société ni de société sans Pouvoir ni de Pouvoir sans Force ni de Force sans héros – sans individus courageux, éventuellement jusqu’au risque de mort. Ainsi, la cause de la Démocratie (durable), de la société, du Pouvoir et celle de l’héroïsme sont-elles strictement inséparables.
Ce sont des expériences si originaires et universelles que le processus historique proposé à notre réflexion est une énigme. Comment peut-on perdre à ce point le sens du Pouvoir et du politique, de la loi et de la force, de la volonté et de l’héroïsme, de la guerre et de la paix ? L’idée que le militaire puisse cesser d’être un héros (au sens défini plus haut) comprend une contradiction. Nous voyons bien que certains militaires sont loin d’être des héros, mais soit parce qu’on se fait une idée trop utopique de l’héroïsme, soit parce ce ne sont pas de vrais militaires.
Bref, l’effacement de la notion de l’héroïsme dans les esprits est un fait culturel analogue à celui, jadis, de l’effacement de la conscience de la nécessité de la propriété privée. L’idéologie produit une sorte de sommeil, ou d’hallucination, qui à un moment prend fin. À ce moment-là, l’esprit se réveille et retrouve le contact avec le réel. L’idéologie, sorte de tyrannie intellectuelle, ne dure jamais très longtemps, à l’échelle historique – selon Aristote soixante-dix ans était un maximum pour les tyrannies.

La victime et l’hostie

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, être « victime » ne nous fait pas sortir du champ du Pouvoir, en tant qu’il se manifeste dans l’épreuve de force. Victime vient en effet de vincere, victum, vaincre. La victime, c’est le vaincu offert aux dieux en sacrifice. L’autre terme synonyme, en français, lui aussi hérité du latin, c’est « hostie ». Hostie vient de hostis, l’ennemi. L’hostie, c’est encore l’ennemi (vaincu) offert aux dieux en sacrifice. La différence entre la victima et l’hostia, c’est que la victima est offerte en sacrifice d’action de grâces, et l’hostia en sacrifice d’expiation.
Au-delà du contexte polythéiste populaire, les sages romains se représentent le numen, la Puissance première et divine, qui châtie la démesure et l’injustice, et autour de laquelle l’univers, les peuples et les nations font cohésion par l’obéissance à ce que le grand tragédien grec Sophocle appelle les « lois éternelles, non faites de main d’homme ».
La religio, c’est d’abord ce sentiment de respect du numen. L’homme en société va du chaos à l’ordre à travers le Pouvoir. Il va du Pouvoir au numen, en se représentant le monde entier comme une Cité en bon ordre et le numen à l’image du Pouvoir ; en sens inverse, il revient du numen au Pouvoir, et se représente alors la Cité comme un petit monde où le Pouvoir est une image du numen. C’est pour cela qu’il est si superficiel de vouloir faire comme si le politique et le religieux n’avaient aucun rapport, au lieu de prendre en compte les problèmes réels que comporte inévitablement la connexion nécessaire entre leurs concepts.
Que le soldat soit une victime, au sens ancien, cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il faut bien que, s’il y a épreuve de force, il y ait un vainqueur et un vaincu, qui l’un et l’autre sont des combattants. Le vaincu n’est pas forcément un faible. Ce qui faisait la victime, ce n’était ni sa faiblesse ni sa passivité ni sa douleur ni sa servilité, mais le fait d’être la matière convenable du sacrifice. Rien n’empêche, bien au contraire, que la victime, ou l’hostie, ne soit en outre un héros.
Sans doute a-t-on heureusement perdu, depuis longtemps, l’habitude d’immoler les vaincus au numen, ou aux dieux de la cité, ou aux mânes des soldats morts, comme on le voit dans cette violente pièce du jeune Shakespeare (à mon avis non exempte de mauvais goût), Titus Andronicus. De même, les plus heureux des vaincus ne sont-ils plus réduits en esclavage. Entre le sens actuel et le sens ancien du mot victime, la religion chrétienne est venue transformer très profondément le sens du sacrifice, et c’est par elle que se trouvèrent modifiés en profondeur les usages de la guerre. Pour résumer d’un mot, ce que l’on sacrifie désormais, ce ne sont pas les autres mais soi-même. Le sang versé ne satisfait plus une violence barbare. Par ailleurs, les grandes Lumières s’efforcent de conserver le Pouvoir, mais sur une base utilitariste, ou en le dérivant de la Raison, et tout en laissant de côté le numen. La notion de sacrifice n’a plus alors qu’un sens moral, voire moraliste. Quant au sens actuel du mot victime, il ne correspond à rien de ce qui précède, mais exprime la sensibilité de ce que Chantal Delsol appelle la « modernité tardive ».

Victimisation et judiciarisation

Chacun mesure l’écart entre le sens ancien du mot victime et son sens actuel – « une personne à laquelle arrive un malheur, dont il convient de s’émouvoir ; une personne qu’il faut plaindre, secourir avec solidarité ; un malheur scandaleux, dont il existe forcément un responsable et un coupable, qu’il faut rechercher et punir pour que cela ne se reproduise plus, et pour aider la victime à se reconstruire, si elle a survécu » ?
Au lieu de flatter démagogiquement cet état de la sensibilité, il faut mesurer à quel point il présente un caractère pathologique, incompatible avec la logique d’une démocratie durable. Car il ne peut pas exister en dehors d’une société dans laquelle il n’y a plus de Pouvoir plaçant la politique à son juste niveau, rassurant par la loi et par la force, déployant un horizon de sens commun culturel et politique, vers où s’unir en s’y projetant.
Il n’y a pas de Pouvoir quand un État n’est pas capable, par exemple, de perdre quelques hommes au combat, ou d’imposer sa volonté à la finance, ou de ramener les médias à un minimum d’éthique et de raison au lieu d’entrer dans leur jeu et d’y perdre toute crédibilité. Quand il n’y a pas de Pouvoir, seuls les médias ont le pouvoir et seuls les idéologues du privé sont heureux. Le politique est méprisé, parce qu’il est impuissant et que chaque citoyen participe à cause de lui au sentiment intolérable de l’impuissance collective et de l’absence de sens commun.
C’est dans une telle carence du Pouvoir que chaque individu, mécontent de soi, passe son temps à s’apitoyer sur son sort au lieu de se dépasser vers des horizons plus larges. Comme ce genre de vie n’est pas passionnant, et que l’individu se sent collectivement faible et privé de projection vers un horizon, il est tout à fait normal que ce même individu passe son temps à subir et se sente un peu victime de la vie, même s’il jouit d’une prospérité et d’une sécurité qui font rêver 90 % de l’humanité. Les problèmes les plus insolubles sont ceux des gens qui n’ont pas de vrais problèmes. La seule façon de les résoudre, c’est de s’occuper de ceux des autres. Mais pour cela, il faut arrêter de victimiser.
La judiciarisation et la victimisation sont corrélatives. Nous ne sommes pas là en face des simples faits définissant universellement la justice pénale : un code pénal, un délit, une victime, un plaignant, un accusé, un procès, un jugement, un coupable, une sanction. Cela, c’est le simple cours de la justice. Nous sommes ici en face d’une tout autre chose : la mise en conformité du fonctionnement naturel de toute justice pénale avec la norme idéologico-médiatique de la culture d’impuissance.
Le processus que nous étudions n’a donc d’existence que dans la mesure où cette norme reste en vigueur. L’évolution « victimaire » ou « victimisante » de la sensibilité ne peut pas se comprendre sans la mise entre parenthèses, dans les esprits concernés par elle, des notions de Pouvoir et de numen, d’héroïsme et de sacrifice, de société et de loi, de force et d’épreuve de force, de méchanceté naturelle et de lutte pour la survie. L’enterrement mental de ces notions qui font partie de l’expérience humaine, sauf chez les enfants gâtés, peut être considéré, d’un point de vue rationnel, comme une aliénation. Des expériences anthropologiques fondamentales sont non pas détruites, mais recouvertes par un vernis et refoulées dans l’inconscient.
L’idéologie du « politiquement correct » (PC), est rarement analysée avec toute la rigueur souhaitable. Elle est l’inverse du communisme, pour qui la Liberté est atteinte à partir du moment où tout est commun. Pour le PC, celle-ci est atteinte quand tout est privé. C’est un individualisme absolu. Anthropologiquement, c’est l’aberration symétrique du communisme, qui annulait l’individu dans le collectif.

L’exubérance irrationnelle des médias

La domination de cette idéologie n’est pas concevable sans l’action de certains complexes à l’œuvre dans la culture, notamment le complexe moraliste, où prend probablement sa source le rejet profond de la loi morale, donc du numen, donc du Pouvoir.
Cette idéologie ne prendrait jamais une telle puissance sur les esprits sans le fonctionnement irrationnel des médias, en raison de leur logique économique et de leur vulnérabilité à l’idéologie, en tant que lieux de simple discours, sans la sanction du réel. Et l’abaissement du Pouvoir tient au fait que la politique se réduit à la communication, et donc participe de la même irréalité.
L’exubérance irrationnelle des médias gêne gravement la gestion sérieuse et à long terme de la diplomatie, des conflits, de toutes les affaires d’État. Ils font perdre leur temps aux politiques en faits divers. Le fonctionnement conjoint de l’idéologie et des médias, sur le fond du complexe moraliste, est ce qui contribue à la démolition du Pouvoir et à son usurpation par un nouveau Léviathan.
Ce serait une erreur idéaliste que d’étudier le processus de victimisation et de judiciarisation en faisant abstraction de cette situation faite au Pouvoir, anormale, et qu’il faudra bien réformer si nous désirons que la démocratie soit durable. La grande majorité des gens ne sont ni des idéologues ni des hallucinés. La plupart d’entre eux sait que nous sommes des animaux sociaux, non des atomes dans un vide sans attraction universelle. Le besoin structurel de Pouvoir pour la Loi est une constante universelle de l’univers politique. Aussi le politiquement correct prendra-t-il fin nécessairement, comme a pris fin le communisme en Union soviétique.
Ce que les gens attendent aujourd’hui, c’est une pensée réaliste ; c’est la liberté de pensée par rapport aux sornettes imposées par une pression sociale anonyme et véhiculées par un magistère de bavardage et de malveillance ; c’est une action politique placée à son juste niveau ; c’est la constitutionnalisation du Léviathan médiatique, dont il devient « crucial » de pouvoir mettre en cause la responsabilité, tant il est dévoyé par la recherche irresponsable de la rentabilité économique. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est le rétablissement du Pouvoir en Démocratie.
C’est pourquoi la mise en conformité de la chose militaire avec le politiquement correct me paraît de plus en plus à contre sens des évolutions nécessaires et profondes de notre présente histoire. Et si nous voulions conclure non sans quelque provocation, nous dirions que ce que le militaire a de mieux à faire, c’est d’être un héros sans complexe. La vraie victime du processus ici étudié, c’est la Démocratie. Et ce qu’il est urgent de judiciariser, ce sont les médias.

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